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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 12:13

 

 

 

  Lucas voguait parmi les étoiles refroidies, considérant l'abîme sans fond de l'espace. La lune, pleine, fidèle au ciel, se laissait grignoter par les nuages voraces, comme par une brume acide. Mais toujours, elle réapparaissait une fois le cortège glouton passé, vierge, neuve, intacte, solide bout de matière blanchâtre, éternelle. La beauté majestueuse de l'espace avait toujours fasciné Lucas. C'était un rêveur, un contemplatif.

 

  Il était allongé dans son lit, sur le flanc, visage tourné vers la fenêtre.

 

  « […] Cher Satan, […] je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné. »

 

  L'héroïne fusa comme un laser de bien-être à travers ses veines, et explosa en un feu d'artifice de doux poison au milieu de ses pensées cotonneuses.

 

  Ça faisait maintenant huit jours que Lucas n'avait plus mis un pied dehors.

 

  « Je t'aime, ma chérie. »

 

  Les paroles de Lucas retombèrent, éparses, silencieusement, comme des feuilles d'arbre à l'automne. Au cœur de la bulle de vide ainsi soulevée, Lucas entendit perler les premières note du nocturne N°1 en si bémol mineur de Chopin. Une mélodie de l'âme à nue qui pleure pudiquement en se remémorant des souvenirs à minuit, puis qui s'enivre d'elle-même dans la brise légère. D'ailleurs, Samantha pleurait souvent en écoutant ce nocturne ; c'était son préféré.

 

  Lucas se retourna brusquement dans son lit. Il faisait maintenant face à un tas chaotique de paquets de chips plus ou moins vides, d'emballages de Steriboxs gueules béantes, de quelques boîtes de ravioli, de pois-chiches, de bouteilles d'eau minérale et de coca, plusieurs rondelles de citron, et de... il envoya tout valser d'un large geste du bras. Une conserve de pois-chiches se vengea en coupant l'avant-bras de Lucas au moyen de son couvercle denté. Lucas saignait, mais la douleur disparut aussitôt. Il trouva ce qu'il cherchait.

 

  Ouvert, écorné, blessé lui aussi, gisait « Romance sans paroles » de Verlaine, dont le quatrième de couverture était maculé de sauce tomate séchée. Lucas se redressa sur le rebord du lit, le livre à la main. Son regard fixait un immense monticule d'ordures, entre le mur et la télé. Il lut à voix haute. « Beams ».

 

  « Elle voulut aller sur les bords de la mer,
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
Et nous voilà marchant par le chemin amer
.

  [...] »

 

  Il posa le recueil sur la table de nuit. Les poèmes de Verlaine se trouvèrent en bonne compagnie : trognons de pomme, tablettes de Crunch entamées, diverses factures et du courrier non ouvert.

 

  Des petites fées planaient dans l'air chaud et puant, comme des libellules brillantes.

 

  « Merci mon amour. Je t'aime, tu sais, souffla la voix de Samantha.

 

  - Je t'aime comme jamais, répondit Lucas, en levant les yeux vers le ciel irradié de lueurs lointaines. »

 

  Lucas se laissa tomber à la renverse, bras et jambes en croix, sur le lit dégueulasse. Il ralluma un pétard qui agonisait dans le cendrier. Il eut à peine le temps d'attraper un sac plastique et de vomir dedans. Fumer un joint donne des nausées aux héroïnomanes, mais le plus étonnant, c'est qu'ils aiment ça.

 

  « Tu ne m'abandonneras pas, hein Lucas ?

 

  - J'en serais incapable. »

 

  Une sirène d'ambulance perfora le calme bleuté de la nuit. Elle passait juste au bas de la rue. Son gyrophare transforma une seconde la chambre en aquarium, en profondeur océanique, puis disparut.

 

  Téléphone. Lucas sursauta. Personne n'appelait jamais.


 

  « Salut p'pa ! Comment ça va ? »

 

  Une voix surexcitée. Une voix de mec bourré, exalté, dans un maelström de cris, de rires comme des pans de montagne qui se décrochent, tout ça enveloppé dans un « boum boum » continu, insupportablement continu et saturé. Lucas ne comprenait pas la différence entre une guerre et ce genre de fêtes. Son fils devait comprendre, lui, vu qu'il adorait ça.

 

  « Très bien, Matisse, très bien. Et toi ? On dirait que ça va, tu fais la fête je suppose... tu sais l'heure qu'il est ?

 

  - Ouais, il est tard, 'scuse moi, mais chuis trop heureux ! Fallait que je t'appelle ! Je viens de gagner le meeting de tuning ! J'ai fini premier au concours SPL !

 

  - SPL ?

 

  - Oui ! C'est d'la balle ! J'ai sorti 138,7 db avec mes quatre subwoofers de 46 cm !

 

  - Ah... génial...

 

  - Tu dis quoi ? J'entends rien !

 

  - Je dis : bravo fiston...

 

  - Putain j'entends que dalle, y a trop d'noise ici ! Bon écoute, embrasse bien maman, je reste pas, c'est la folie là ! »

 

  Clic.

 

  Lucas lâcha son portable qui alla s'enfouir quelque part au sol, dans un des tas de merde.

 

  « C'était notre fils, Sam. Il est toujours aussi con. Il va bien. Il a gagné je sais pas quoi. Il t'embrasse fort... »

 

  Les yeux perçant la même montagne de déchets (celui entre le mur et la télé), Lucas, un vague sourire aux lèvres, se laissa emporter par le souvenir de la dernière fois que Sam et lui avaient fait l'amour. C'était ici-même, dans le lit, en missionnaire. Mollement. Sans fougue. Mais avec beaucoup d'amour. Les longs cheveux blonds de Samantha ruisselaient sur l'oreiller. Samantha avait les cheveux très doux, très légers, bouclés. Lucas aimait les caresser lorsqu'ils faisaient l'amour. Il se revit dans ses yeux. Il se souvint de ses petits gémissements. La saveur des lèvres sèches de Samantha se déposa, par la magie de la mémoire, sur la langue de Lucas. C'était la dernière fois. C'était il y avait plus de trois mois.

 

  Une larme de bonheur se dessina sur la joue de Lucas. Il ouvrit le tiroir de la table nuit, farfouilla parmi un fatras de sachets ziplocks et en sortit un rempli de poudre blanche. Il glissa la pointe d'un petit couteau à l'intérieur, et préleva un peu de coke. Il fit un trait en forme de serpentin sur le coin de la table de nuit. C'était de la très bonne coke, elle lui anesthésia immédiatement tout le conduit lacrymal.

 

  Un cri effraya la rue. Lucas ferma les yeux, pris par la montée de la drogue. Il s'alluma une Craven A, but une lampée de Perrier tiède, puis marcha en direction de la fenêtre.

 

  Rien. La façade de l'immeuble le regardait, muette, sombre, grumeleuse, tombale. L'air chaud errait sur le trottoir. Le disque lunaire, maintenant délaissé par les nuages, fuyait vers d'autres villes, d'autres gens, désintéressé par ce qu'il advenait de celle-ci et de ceux qui l'habitaient. Il y avait d'autres histoires d'amour à observer, ailleurs, par d'autres fenêtres, mais étaient-elles aussi belles, intenses et durables que celle qui l'unissait à Samantha ? Ils s'étaient rencontré en cure de désintoxication, vingt ans plus tôt, et immédiatement, ils avaient su. Matisse était arrivé très vite, Samantha refusant de prendre la pilule. Et puis, ce n'était pas plus mal : à l'époque, grâce à la cure, ils étaient clean. Ça n'avait d'ailleurs pas duré longtemps.

 

  Lucas souffla un baiser depuis sa main en direction du tas d'ordure, toujours le même. Un couple de cafards, peut-être amoureux également, foncèrent dans ce vivier de nourriture. Lucas voulut les écraser, mais il réagit bien trop tard. En remontant l'édicule des yeux, il aperçut quelque chose se mouvoir sur une vieille part de pizza. Il s'approcha. C'était un ver. À cette distance, il constata que ces profiteurs étaient nombreux. Il y en avait au moins dix dans son champ de vision. Probablement des milliers en-dessous, dans la cathédrale. C'était dans l'ordre des choses. C'était la vie.

 

  « J'ai envie de toi, dit Samantha. »

 

  Lucas pensa à la pourriture, à la poussière, à ces choses qui s'agglomèrent dans l'espace pour former des planètes, des ceintures d'astéroïdes, il pensa aux pouponnières d'étoiles dans leur robe verte. Il aurait aimé être dispersé dans le vide stellaire avec Samantha et tous leurs déchets, et que par accrétion, par effet de la gravité, toute leur matière dansât en spirale autour d'un astre et finît par s'unir éternellement en formant une petite planète, ou même un caillou, quelque chose de lié par l'amour gravitationnel. Lucas était le riche héritier d'une famille d'industriels, mais il ne disposait pas des millions nécessaires à une telle opération.

 

  Les planètes, les vers, les cafards, la lune disparue, le corps de Samantha, l'héroïne, les brûlures de la vie, la poigne cuisante de l'air, sa propre transpiration, leur fils débile, le SPL, l'amour infini, les trognons de pomme, Verlaine, un aboiement dans la nuit, la fusée qui aurait envoyé leur dépouille dans l'immensité, tout se mélangea dans l'esprit de Lucas et forma la couche insalubre dans laquelle il s'endormit.

 

  Ce fut la police qui le réveilla. Il était question d'une convocation au tribunal. Il ne s'y était pas présenté. Ils venaient le chercher. Lucas était encore trop dans le cirage pour tout comprendre. Il vit les flics tourner dans la chambre comme de gigantesques mouches à merde. Mais des mouches à merde un peu précieuses : elles étaient horrifiées par ce qu'elles voyaient et sentaient. Il entendait quelques adjectifs du style : « Immonde ! », « Gerbant ! », « Incroyable ! », et des : « Mais comment c'est possible ? ». Les flics ne savaient pas où donner de la tête. Ils parlaient de faire venir une brigade spéciale pour décontaminer et finir les recherches. Ils étaient dépassés. Un des flics sortit le tiroir de la table de nuit et présenta les divers ziplocks à Lucas, qui ne broncha pas. Puis l'un d'eux hurla : « PUTAIN ! REGARDEZ-ÇA LES MECS ! ».

 

  Lucas ferma les yeux. Le flic avait certainement découvert le corps putréfié de Samantha sous le monceau d'ordures. Elle avait fait une overdose deux mois plus tôt. Il allait falloir s'expliquer, mais personne ne comprendrait. Personne.

 

 


 

 

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Published by ignatius - dans Nouvelles
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commentaires

miou 14/08/2012 12:47

Mais c'est presque joli !!!

ignatius 14/08/2012 20:07



Presque ? peuh... !



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