Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 11:35

 

 

  Comment se fait-il que tout aille si mal
alors que les gens sont si bons ?
un grand vent trimbale les ordures
en pèlerinage dans les rues
j'entends, j'entends le grand ménage
tous les matins, sur Facebook je lis
des maximes, des morales
des témoignages qui prouvent que chacun sait
où est le bien où est le mal
"partagez ceci, cliquez et vous offrirez
un repas chaud à un pauvre gars"
et des j'aime, j'aime, j'aime, par milliers
exactement là
où il faut qu'ils soient
tout est parfait, non ?

  et moi, qui ne crois plus
qui ai abandonné la vertu
comme le vent mauvais
j'efface, j'efface obstinément
toutes ces traces
j'éradique les bons sentiments

  je regarde ensuite ce qu'il reste
et cherche à comprendre
et je ne comprends pas

  tout ça sur les magnifiques mazurka
de Chopin.

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 11:33

 

 

on peut acheter
d'énormes fromages des kilos de nougats
du foie gras des marrons glacés
et coeurs en pain d'épice
ou arabesques de saucisses
des crèpes au Nutella
sous le regard absent de milliers de santons
petit Jésus, petit Jésus
aime-moi
petit Jésus, petit Jésus
fais-moi un signe
esprit de Noël, es-tu là ?
Et j'arrive à la dernière baraque
tout au bout de la place, après
il n'y a plus rien
que la ville froide et ses clodos
mieux vaut rester dans cet enclos
le type aux lunettes rondes
veut me vendre une planche de bande dessinée
qui explique mon prénom en quelques cases,
et il me demande :

  - Quel est votre prénom ?

  - Je m'appelle Légion.

Le gars reste interdit alors j'ajoute :

  - Car nous sommes une multitude.

Devant son air idiot je comprends
que l'an qui vient sera aussi décourageant
que d'habitude.

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 10:59

 

 

  Nous laisserons pourrir la beauté
parce que la télévision
parce que le temps
parce qu'il faut bien travailler
nous serons passés pas loin
peut-être une larme à l'oeil
peut-être l'âme bleue
mais non par dédain

  nous avons laissé pourrir la beauté
il n'y avait pas le choix
elle nous a pourtant regardés

  et quelque part comme une ombre
sur notre conscience usée
le cadavre vivant de la beauté.

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 10:44

 


  il y a des jours terribles
effroyablement beaux
des cieux lourds et graphiques
enflés comme des tombeaux

  j'aime la ville et la pluie
le peuple des absents
bientôt j'irai marcher
en pensant, en pensant

  je verrai peu de choses
et tout un vide empli
je ne suis jamais seul

  c'est un genre de psychose
à mes lèvres, un repli
je ne suis jamais seul.

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 13:37

 

 

  Nous ne parlions presque plus
trop de voyages, trop de voyages
de l'âme à l'âme, on a tout vu
l'appartement prenait de l'âge

et tu connaissais tous mes mots
les pointus, les drôles, les grisâtres
le temps avait fait son boulot :
nous écoutions craquer les plâtres

je me demande où est l'erreur
quelque chose me brûle et me broie
comme quand tes yeux se percent et pleurent
et qu'il me semble haïr la joie

je prends ma tête entre mes mains
ton univers de mille rivières
de bleue noirceur au ciel éteint
me big bang dans toutes les artères

qu'est-ce qui peut bien venir après ?
je vois. des sandwichs, quelques cuites
je pourrais vomir à mes pieds
là, maintenant, et sans limites

qu'est-ce qui peut bien venir après ?
ma bouche se déforme en silence
la vie s'en fout, la vie se tait
et ce dimanche avance, avance.

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 12:18

 

 

  Je marchais dans les rues, sans but, sans gloire et triste,
pensant à Bandini, Ferdinand - des lutteurs !
puis mes yeux revenaient au réel, fatalistes ;
ici, je ne brille pas, go dans un monde meilleur ! 

  Qui aura le courage, la force et la sagesse
d'aller dans les forêts, les temples et les recoins
pour y chasser le Mal et sauver la princesse
des griffes de Ganondorf, démon des temps anciens ?
 
  J'allumai ma console, un modèle archaïque,
et l'écran se figea au moment de jouer !
je restai comme un con, incrédule et statique.

  Les ténèbres, en un souffle, emplirent mon domicile
comme un fort antalgique apaise un corps usé,
puis la nuit mit un terme à ce jour indocile.

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 10:25

 

 

  I

 

  Cette haine, c'est moi
je vous ai mangés, engloutis
digérés

  je te salue Dieu
Jésus, Mahomet
Papa, Mr le président

  Je suis Rimbaud, savez-vous, et quand
je vous assieds sur mes genoux
tous les matins au sombre éclat de l'aurore
je vous vois encore
en farandole infâme riant
dans le bleu odyssée de l'insomnie
cette haine c'est moi
je vous ai mangés, engloutis, digérés

  je te salue engeance
tombée, lactée
bileux océan du jour

  Je suis le Froid retard d'amour

  II

  Pardon, mais... musique
agencement du chaos
vu de près c'est horrible mais avec un peu
de distance - peut-être ?

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 13:28

 

 

  Un feu orange dévore la silhouette
terriblement géométrique
des toits coiffant l'horizon
la nuit nous a déserté. retour au front.

  "je ne peux pas m'aimer" me disent
les yeux gonflés d'une vague connaissance.
assis, buvant son café au bar
il est figé dans le cristal bleu du matin.

  je le comprends. je passe et vais
commander mes croissants.
la boulangère appartient à une autre race
son tapis roulant nous prend et nous efface

  je marche un peu des poux
aggripés à des mèches de fer
pondent des oeufs luminescents
d'étranges espèces s'affairent
entre rage et mélancolie
entre ignorance et parti-pris
les animaux courent dans le feu
qui les rattrape peu à peu

  et l'incendie nous prend
à peine le temps de s'interroger
pourquoi tout va si vite
la chair se décompose dans le vent

  ce feu orange dévore les squelettes
horriblement humains
sur les rues jonchées de coeurs bousillés
sur les rues bientôt lavées

  "je ne peux pas m'aimer" me disaient
les yeux d'une vague connaissance
comment ne pas
lui donner raison...

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 13:27

 

 

  ce fantasme sordide
d'ombres et de décombres
d'être parmi les vers
grouillant d'autosatisfaction
les yeux tournés vers l'espace
intérieur, tentaculaire et bouffi
à la frontière de la mort et du déni
riant avec les singes
pourriture zombi autophage
ce fantasme sordide
comme bander pour l'éternité
à un centimètre de l'orgasme
de l'expulsion
après avoir tout abandonné
ce fantasme sordide
humain mutant, trop humain, trop mutant
tout ça parce que
le soleil
est net comme un coup de rasoir
nos jointures douloureuses
nos pensées ne nous appartiennent jamais
quand on croit ne plus rien posséder
vient
vient
comme une nausée d'essence
par toutes les fibres
tous les conduits
jusqu'à enduire le monde autour
vient
ce fantasme sordide
de plonger, rouler
parmi les ombres et les décombres.

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius
commenter cet article
15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 12:19

 

 

     Pour une raison que j'ignore, il y a des gens qui ont toujours peur de tout perdre. Ça confine à la phobie. À peine ils sortent avec une nana, qu'ils réfléchissent déjà aux raisons qui la pousseront à les quitter. Et des raisons, on en trouve toujours. À la pelle. S'ils chopent un nouveau boulot, ils vont étudier la psychologie de leur chef dans les moindres détails jusqu'à comprendre ce qui ne collera pas, pourquoi ce boss en viendra vite à les détester, puis à les virer. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Notez que ça marche très bien avec les filles, c'est pas l'apanage des mecs. En général, on dit que ces gens sont plutôt intelligents. Moi je pense que ça reste à prouver, mais passons. Est-ce qu'ils ont peur de l'échec ? De la réussite ? Voilà exactement le genre de questions qu'ils se posent, et qui fait qu'invariablement tout foire. Ce sont des angoissés. Hormis de rares périodes où je me prends pour Dieu, j'en suis un parfait exemple. Il peut même arriver à un angoissé de croire que les rares choses qu'il n'a pas plantées dans sa vie ont réchappé au massacre grâce à leur obsessionnelle prévision du pire. Un angoissé de la perte et de l'échec peut donc angoisser à l'idée de ne plus angoisser.

 

    C'était un de ces matins magnifiques où le silence et l'immobilité de la ville, du ciel, des monstres derrière leurs fenêtres, nous laissent face à face avec notre café, mus par une puissante envie de bien faire. J'ai une très ancienne affection pour ce moment de la journée : la nuit a éradiqué les horreurs de la veille, tout est pur, simple, la saloperie semble pour un temps incapable de tout dégueulasser. Il y a comme une promesse innocente, comme un petit oiseau bienveillant et muet qui plane. Je commençai à écrire quelques lignes là-dessus – oh ! rien de très original, mais c'était pas pire que de se branler en repensant à sa dernière bonne baise. « Hideur suspendue » ça aurait pu s'appeler. Arrivé vers la moitié du poème, je me suis mis à tirer un boulet de plus en plus lourd, comme si je marchais dans la boue et que mes semelles, à chaque pas, traînaient de plus en plus de terre, jusqu'à rendre le périple impossible. Chaque mot nouveau pesait dix kilos de plus que le précédent au point que je laissai une phrase comme un moignon au milieu de la page. Je tournai la tête dans toutes les directions à la recherche de mon petit oiseau. Plus d'oiseau, nulle part. Je sentis comme un feu salace, bouillonnant de mille ordures acides, m'emplir le ventre.

 

    Le truc là-haut, qui est tellement plein de bonté qu'on peut pas le fixer des yeux, se hissait patiemment dans l'étendue supérieure. Toi t'es bien sympa que je pensai, tu viens caresser et réconforter toutes choses, tous êtres, les anges comme les enculés, gratis, sans arrière-pensée. Sans question de mérite.

 

    Ma phrase n'avait plus bougé, elle attendait là comme un cadavre, comme un serpent sans tête, inutile, grotesque, pitoyable et larmoyante. Elle attendait un miracle de son Dieu. Dans mon ventre, la même merde, tantôt cuisante, tantôt glacée. Une sorte de fluide malsain qui se répandait inexorablement dans le corps. Ça gonflait, ça grouillait. Je connaissais bien ça, cette sensation d'avoir des scarabées vengeurs dans le bide. Mais de quoi se vengeaient-ils ?

 

    En général je me fais un autre café pour dynamiter ce marasme. En allant chier, ça peut sinon disparaître, au moins se calmer. Y a pas assez de lutter contre le monde pensai-je en tirant la chasse, il faut aussi se battre contre soi : boxer ou devenir bouddhiste, la vie ne nous laisse aucun autre choix.

 

    La phrase était encore là, mais de moins en moins réelle. Elle glissait vers le néant, avec dans son regard mort-vivant la terne lueur du reproche. Mon ventre se contracta.

 

    « Et si tu devenais réaliste ? »

 

    Mort et douleur. Des pas dans la rue. Un train passe. Des portes s'ouvrent, se ferment, claquent. Quelques geignements s'élèvent, des mots prononcés dans une épaisse gelée visqueuse. Une sensation de ralenti...

 

    « Tu n'y arriveras pas. Tu n'y arriveras plus. »

 

    Triste comme un ballon de jeu abandonné par les enfants.

 

    Mon ventre me semblait un corps étranger.

 

    « T'es pas passé si loin... »

 

    Des pinces qui tricotent la chair, les boyaux, les dépècent avec lenteur, avec méthode, puis une cascade de larmes, interne, abrasive, qui ruisselle en marée saline sur les plaies. J'avais jamais souffert de ce phénomène à ce point-là. J'étouffais. Je suis allé m'allonger. Mon ventre était dur, gonflé. Pourtant j'avais chié tout mon être, c'était pas ça.

 

*

 

    Au réveil il était là. Lové contre moi, comme un chat. On aurait dit qu'il ronronnait. C'était un machin noir, vaguement luisant, de la taille d'un très gros chat. Entre l'insecte et l'animal, avec un exosquelette. Il avait deux petits bras tout fins, pas très longs avec trois doigts griffus au bout. Deux jambes malingres, sèches, repliées contre son abdomen, terminées là aussi par trois espèces d'orteils articulés. Sa tête oblongue, immensément allongée, lui donnait un air de famille avec l'alien de Giger dans les films de Ridley Scott. Il me couvait du regard, deux petits yeux vifs et pénétrants.

 

    Je ne savais pas pourquoi, mais je n'avais absolument pas peur. Cette chose était gentille, cette chose était pétrie de bonnes intentions à mon égard. Et je n'avais plus du tout mal au bide.

 

    « J'ai fait du café, il est encore chaud » et le truc sauta par terre, puis se dirigea tant bien que mal vers la cuisine. Il peinait à marcher, perdait souvent l'équilibre et se ressaisissait in extremis. Il revint avec la cafetière fumante, me servit une tasse et s'assit sur le rebord du lit, à côté de moi.

 

    Je bus le café, sans quitter le petit humanoïde des yeux. Sa présence me paraissait naturelle. Je m'allumai une clope, posai le briquet sur la table basse, et le fixai encore une fois droit dans les orbites. Dans le genre bestiole de cauchemar, je le trouvais plutôt beau. Même carrément beau.

 

    « Donc, lui demandai-je, tu es sorti de mon ventre, c'est ça ?

 

    – Ben oui.

 

    – Donc, tu es un peu comme mon fils...

 

    – Pas exactement. Mais on est très proches.

 

    – Donc, il va falloir que je m'occupe de toi, que je te nourrisse... Je te préviens, je suis incapable de gagner de l'argent, même aux jeux de grattage. T'aurais mieux fait de rester dans mes boyaux, mon pauvre.

 

    – Ne t 'inquiète pas pour ça. J'ai survécu jusqu'à maintenant sans que tu fasses d'efforts particuliers.

 

    – C'est vrai. Mais donc... tu as toujours été là, dans mon ventre ?

 

    – Oui. »

 

    Une semaine a passé. On s'entendait super bien. Je n'avais plus aucune angoisse. On s'est bien engueulés quelques fois, mais ça n'a jamais été très loin. Par exemple, le jour même de sa venue au monde – enfin si on peut appeler ça comme ça – j'ai voulu retourner voir mon poème avorté, pour tenter de le terminer ou bien de le détruire. Il avait disparu. J'ai cherché la feuille partout, sur mon bureau, sous mon bureau, en vain. Et pendant ce temps, la petite chose observait.

 

    « C'est toi, ai-je fini par l'accuser !

 

    – Qui d'autre...

 

    – Tu as jeté ce poème, saloperie ?

 

    – Non, je l'ai mangé.

 

    – Mais ?! Pourquoi celui-là ? C'est vrai qu'il était pas très bon, mais qu'est-ce que tu y connais ?

 

    – Pas celui-là précisément. J'ai bouffé tous tes poèmes. Tous. Et pas que tes poèmes, d'ailleurs. Tous tes textes, les uns après les autres. Avalés. Ça t'étonnera pas si je te dis qu'il y en avait de plus digestes que d'autres. »

 

    J'ai alors balancé par terre tous les objets qui traînaient sur mon bureau. L'autre restait là, imperturbable, comme sûr de son bon droit. Et puis je me suis calmé.

 

    « Bon... On fait quoi ?

 

    – On va boire des coups.

 

    – Ah ! Parce qu'en plus, tu bois !

 

    – Je viens de ton ventre, rappelle-toi, fit-il malicieusement. »

 

    Je craignais un peu de présenter mon nouvel ami à mes connaissances, déjà qu'on me prenait pour quelqu'un de bizarre, ça servait à rien d'en remettre une couche. J'optais donc pour un bar PMU dans un quartier que je fréquentais jamais.

 

    On est rentrés dans le troquet, normalement. Personne ne hurla en voyant cette chose, ni dans le bar, ni dans la rue. Je savais que les gens devenaient cons et blasés, mais pas à ce point-là. Y avait une petite cour intérieure au fond, déserte, on est allés se foutre là-bas avec nos deux bières.

 

    « Au fait, tu as un nom ?

 

    – T'as qu'à m'appeler Boyaux.

 

    – C'est moche.

 

    – Tu me trouves beau ?

 

    – Ben, en fait, oui...

 

    – Ah. 

 

    – Je suis un peu emmerdé, tu sais. Quand j'ai su que tu avais bouffé tous mes textes, ça m'a mis la rage, mais maintenant, on dirait que je m'en branle. Tout m'a l'air plus simple. J'ai l'impression que j'aurais plus jamais mal au ventre.

 

    – Tu n'auras plus jamais mal au ventre, confirma Boyaux. Sauf si tu bouffes des trucs avariés, bien sûr. »

 

    J'ai rien trouvé à redire. La nuit descendait voluptueusement sur la ville. On a commandé deux autres bières. Les lumières du bar scintillaient sur l'exosquelette chitineux de Boyaux. Ça faisait des lunules jaune-vif qui s'étiraient et se déformaient au gré de ses mouvements. J'étais chamboulé par tout ça. Ce truc, là, Boyaux, c'était le plus beau machin qui fût jamais sorti de mes entrailles, et d'après ce que je comprenais, ça serait aussi le dernier. Ça colorait ma vie tout autrement. Une drôle de mélancolie s'empara de moi. Boyaux s'en aperçu et me suggéra de marcher un peu, d'aller en direction des bords du Rhône.

 

    C'était lui le plus adapté, en parfaite harmonie avec le décor. Il était assis légèrement devant moi, sur ma droite, son petit cul de monstre sur l'herbe bleutée. Des rognures de nuages flirtaient avec la lune. Quelques rats nous tenaient compagnie. Le fleuve était aussi opaque que le cœur de l'homme, parsemé de luminescences immobiles qui n'étaient que reflets. Sur l'autre rive, en face, un groupe de jeunes faisait la fête. Ils devaient être une quinzaine, peut-être moins. On entendait des rires, des voix des deux sexes.

 

    « T'as envie de baiser, me demanda tout à coup Boyaux ?

 

    – Je vais pas te mentir... Je me suis forcément posé la question, tu es tellement beau, bien plus que moi. Mais on appartient pas à la même espèce, j'ai peur que ça me bloque...

 

    – Non mais t'es vraiment trop con. Pas avec moi ! Par exemple avec une de ces nanas en face...

 

    – Ah... heu, non. »

 

    Je m'allumai une clope. J'essayais de faire le point. C'était vrai que je ressentais plus aucune angoisse, et même apparemment plus aucun désir. Je me dirigeais tout droit vers l'ataraxie. C'était peut-être un peu tôt pour un gars de trente-deux ans.

 

*

 

    Boyaux me coûtait pas cher. Il avait juste envie d'une bière de temps en temps, parfois deux ou trois, mais c'était pas vraiment un alcoolo, il consommait raisonnablement, avec modération. Pendant plusieurs jours j'ai fait que fumer, boire un peu, et lire, surtout lire. J'avais plein de bouquins en retard, et maintenant que ça servait plus à rien d'écrire, parce que d'une part j'en avais plus envie, et que d'autre part Boyaux aurait sans doute bouffé mes boulots, j'avais beaucoup de temps libre. Tout allait bien. Je m'attachais beaucoup à Boyaux, il était vraiment de bonne composition, avait de l'esprit, me faisait marrer, c'était un bon gars. Je pouvais en être fier, vraiment.

 

    Un jour, après le repas – Boyaux avait un peu picolé –, il me sortit comme ça, tout de go :

 

    « Tu sais, la poésie, c'est vraiment de la merde.

 

    – Possible. Ça fait partie de mes théories.

 

    – Alors pourquoi tu t'es autant fait chier à en écrire ?

 

    – Sûrement pour me faire passer pour un gars sensible et intelligent. Un gars qui aime la merde.

 

    – Et il n'y a pas mieux à faire dans une vie d'homme ?

 

    – Si, bien sûr. Faire la guerre, mais on est toujours aux ordres de quelqu'un. Sinon j'ai essayé la peinture, mais j'étais pas très doué. Et puis ces maux de ventre, y a que l'écriture qui me les passait un peu.

 

    – Maintenant tu n'as plus ce problème. Que vas-tu faire ?

 

    – Je sais pas. Je déteste les gens, enfin c'est plus compliqué que ça, mais on peut dire que je les déteste à quatre-vingts pour cent. J'ai pensé mourir, l'autre fois au bord du fleuve. Et je me suis rendu compte que je voulais pas te perdre. »

 

    Il m'a fixé un moment, avec quelque chose d'un peu flippant dans le regard. Puis j'ai cru déceler comme un sourire au bout de sa gueule immensément longue. Une odeur véritablement infâme s'est propagée d'un coup dans l'air, comme si toutes les fosses sceptiques du monde se déversaient dans les pièces d'à côté. Ça m'a pris à la gorge, mon ventre s'est noué. Une violente nausée m'a envahi les tripes, si puissante que je me suis plié en deux en fermant les yeux. Le temps que ça passe et que je relève la tête, Boyaux avait disparu. À sa place il y avait un tas de merde fraîche. Et sur le monticule abject, des feuilles de papier, des centaines et des centaines de feuilles de papier. Tous mes écrits étaient là, revenus parmi les vivants, sur un gros tas de merde.

 

    J'ai ouvert toutes les fenêtres. Ramassé les textes dont certains étaient maculés de merde. J'ai gerbé plusieurs fois. Les déjections devaient peser leurs quinze kilos, peu ou proue le poids de Boyaux. J'ai foutu toute cette merde dans un sac poubelle que j'ai ensuite doublé, descendu aux ordures et jeté. Il fallut passer trois fois toute la pièce à la javel pour que la pestilence disparaisse un peu.

 

    C'était en fin d'après-midi. Je suis ensuite sorti dans un de mes bars habituels où j'avais plus mis les pieds depuis l'arrivé de Boyaux. J'avais l'impression de puer plus fort que tous les trous du cul du monde. Mais comme lorsque je me baladais avec Boyaux, personne ne parut choqué. Tout était « normal ». Je me suis mis une cuite impitoyable, à rentrer chez moi comme une écrevisse.

 

    Ça sentait encore un peu la merde, mais ça m'a pas empêché de me branler dans mes draps. Je me suis endormi plutôt heureux, bien qu'angoissant à l'idée d'avoir mal au bide le lendemain. Ce qui n'a pas manqué d'arriver.

 

 

 

Repost 0
Published by ignatius - dans Nouvelles
commenter cet article

Présentation

  • : Digitus-Impudicus / le blog d'Ignatius
  • Digitus-Impudicus / le blog d'Ignatius
  • : Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
  • Contact

AU MENU

- Roman :    A la Connaissance de tous, Mordred le Mort-Né

 

- Nouvelles :    Table des matières

 

- Sélection de poésies :   Faites-en ce que vous pouvez

 

- Poésie (Toutes) :    Ce qu'il ne faut pas dire

 

-  Articles humoristiques : A voir en Archives, ou en liste complète d'articles

 

- Cohues : Webzine gratuit de nouvelles et poésies

Recherche

Ce qu'il ne faut pas dire

 

Taisons-le.

 

D'émaux d'où

 

Pot pourrissant et Belles Choses

 

A crever la Fortune

 

Cinq doigts itinérants

 

Sous la pluie, les mauvais sentiments

 

Image sourde

 

Des versets, des averses

 

Pizzicato sur les ligaments

 

Poèmes éhontés

 

Le mal ceint

 

Malheurs Classiques et bonheurs renouvelables

 

Motus et doigts décousus

 

Les raisons de ma colère

 

A garder pour soi

 

Regardons-la tomber en silence

 

Reflux de silence

 

A voix basse

 

Aveux impossibles et deux sonnets

 

Organes à étaler

 

Gardons-le pour nous

 

Poisson moisi

 

Cause organique du Mystère

 

Cinq points de suture

 

Mots qui ne trouvent pas l'oreille

 

Face à l'abreuvoir de lumière fade

 

Chemin de l'Affreux Paradis

 

Devant l'ombre de la Perfection

 

Sous peine d'en avoir

 

Joie sans cause

 

Montagne et décadence

 

Six pièces en forme d'échecs

 

Trois fois rien

 

Un sonnet, un hommage et une merde

 

Crépuscule et feedback

 

Deux raisons de vivre

 

Tous comptes rendus

 

Papa et maman ont baisé (sans raison apparente)

 

Manifeste foutatif suivi de trois documentaires

 

Triple effort de guerre

 

A penser à part soi

 

Coming out

 

Apocalypse

 

Hécatombe de regards sous la lune invisible

 

Humains, trop humains

 

Paroles dominicales

 

Renaissance quotidienne

 

Une vie de merde

 

Interrogatoire des âmes

 

Trinité d'une finalité

 

Luttes intestines

 

Effroi lancinant du bien-être

 

Elégance

 

Aller-retour

 

Aveux spontanés

 

Balade immobile dans Babylone

 

Epure

 

Des vies seconde

 

Bluette cuisante

 

CyberLove

 

Réponse à Houellebecq, et à d'autres

 

Les phrases

 

Eau de vie

 

Rupture

 

Ex perfecto nihil fit

 

De petites histoires

 

Eternité

 

Mais la lune...

 

Dépouille

 

Sonnets fantaisistes

 

Deux poèmes métaphysiques

 

Souvenir du présent

 

Grave Bêtise

 

Scénettes ferrovières

 

Oreille cherche musique

 

Simple comme une rivière (triplement sonné)

 

Miroir maritime

 

Concert sans fin

 

Je suis Madame Bovary

 

Buvez-moi (6 intros et 7 sonnets)

 

Vous

 

L'étoile des toilettes

 

Retour de boîte

 

Hommages

 

Le diable, le ciel et les hommes

 

Beauté des échecs

 

La nuit n'en a jamais fini

 

Un matin, une journée, une nuit, une vie, enveloppés d'une malédiction

 

Chansonnette, plus un machin

 

Des minutes, des myriades

 

Voyez ce violon

 

Après

 

1

 

Découverte des astres

 

Cent matins

 

Dissertation

 

L'émoi c'est toi

 

Demi-poème

 

Supplique

 

Tarentelle d'Avignon

 

La belle hécatombe (miroir maritime II)

 

La bande du Big Bang

 

Duende

 

Strange fruit

 

Soumission

 

Nos agapes

 

Tentative de cosmogonie

 

Lourd et léger

 

Hija de punta

 

Ca va, ça va, ça va aller

 

Love letter

 

Looking fort he next rain

 

Partition poétique pour Gnossienne n°1

 

Home sweet home

 

Sonnet sépulture (mignonne)

 

El murmullo silencioso

 

Tentative de Tristesse

 

Las huellas sutiles

 

Partition poétique pour Gnossienne n°4

 

365 jours à regarder des photos

 

Toujours les mêmes...

 

Hommage à I.D

 

Etude n° 827

 

Inquitétude contemporaine sans Dieu

 

L'éphémère

 

Ainsi soit-il

 

Quelques minutes de bonheur

 

Hyperalgie de l'âme

 

window on your world

 

Je suis un constructeur de voitures

 

La marche pathétique

 

Derniers vers

 

Post-apocalypse

 

Saints-Sacrements

 

Particules

 

Combat perpétuel...

 

Une belle journée

 

Goutte dans l'océan

 

Passé, présent, futur...

 

Nous

 

Scène de 18h00

 

Long temps

 

PIOU PIOU

 

Dans la poussière

 

Aucun

 

La victoire ou la mort!

 

En un combat douteux

 

Vagabondage mélancolique

 

Hygiène de la solitude

 

Méthode pour un optimisme réaliste

 

Pile et face

 

Roulez, jeunesses

 

Bilan

 

La belle au béton dormant

 

Vision

 

Tout est parfait...

 

Comme toujours, comme souvent

 

Les amants de Maldoror

 

Zeus révélé

 

Face aux abysses

 

Dilution nocturne

 

...

 

Jadis, j'ai essayé

 

Douleur du retour

 

Echec

 

Prose du mécréant

 

Eros et thanatos?

 

Au-dedans

 

Rencontre solitaire

 

Ad libitum

 

en tous cas

 

Un soir entre potes

 

Romance

 

A hurler dans la foule

 

Je crains de tout détruire dans un accès de lucidité

 

Il le fallait

 

De l'inconvénient de se réveiller

 

Le jour est monté

 

Décalage vers le froid

 

Quarantaine

 

Au-dehors, en-dedans

 

Le mal des aurores

 

Western

 

Ici et là-bas

 

Considérations peu utiles

 

Papillote amère

 

Tragédie avec fin heureuse envisageable

 

Les consolantes

 

Nocturne Eden

 

Parenthèse

 

Iles

 

Je ne sais plus rien

 

Bêtise

 

Arrose l'orage

 

Idéal

 

Eternel retour

 

Circuit fermé

 

Nuit de bitume

 

Et tu l'as injuriée?

 


Jeuxplus

jeux