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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 13:54

 

 

      Mon pote, mon frère, je suis désolé, je ne tiendrai pas ma promesse. Je suis faible, juste trop faible. J'ai essayé d'aimer ce monde, de comprendre, d'en tirer quelque chose. Tu le sais. Tu m'as vu besogner, m'entraîner, tenter de bâtir, suer, cracher, me battre, exalter, monter les chemins, les descendre... Ne m'en veux pas. Rappelle-toi que tout est parti de ce rocher.

 

      Il n'y avait qu'un arbre en haut de ce rocher. D'ailleurs il n'était même pas tout en haut ce petit arbre, ce pin malingre et tordu, mais sa pointe désétoilée grelottait dans le ciel. En bas, l'écume roulait, tourbillonnait, moussait comme un champagne trop remuant.

 

      Et là, au bord de la mer, face à son apparente infinité, j'ai commencé à comprendre deux ou trois petites choses. Pardonne-moi. Il faut que je sois franc. Je trouve la poésie dégueulasse, voilà c'est dit. Je ne peux plus. Quelqu'un m'a affirmé récemment que la poésie était à inventer. Un voisin en bas, là, au présent, annonce à la cantonade qu'il doit déboucher ses chiottes. La lumière sans couleur du soleil vient pervertir mon œil qui retient sa larme. Si tu savais... je ne peux le dire qu'à toi, je pleure tous les jours. Retournons sur le rocher.

 

      Et je n'y suis jamais allé sur ce rocher ! Toi, si. J'en porte la culpabilité, et je l'emporterai.

 

      Élégance. Les mots ne s'accrochent plus les uns aux autres.

 

      L'Émoi c'est tout dans la vie !

      Faut savoir en profiter !

      L'Émoi c'est tout dans la vie !

      Quand on est mort c'est fini !

 

      Je préfère laisser parler Céline, même si j'ai quelques doutes. Sur le dernier vers. Je ne suis pas bien sûr que ça soit fini quand on est mort. Toi seul comprends mon charabia.

 

      Retournons sur le rocher. Enfin, disons que moi j'y monte pour la première fois. Et tu es là-haut. Je sais que tu interroges tout ce qui se meut. Aujourd'hui je déteste ma bouche car elle a trop parlé. Tu vois tous ces poètes noyés ? Pardon, mais je connais le goût âcre, obscène, fielleux, de la victoire, quand les tripes se déploient et se mêlent aux fibres de l'horizon. Je me sens plus sale qu'après cent branlettes, plus vide aussi. Ma place n'est pas en haut du rocher. S'il te plaît,

 

      Redescends.

 

      Là, sur la grève, au bord de l'eau. Les clapotis couvriront les gesticulations bruyantes de mon ventre. Pour ma pudeur, redescends. Préserve mon élégance. Taisons-nous. Dans cette parenthèse, je veux entendre se coucher l'immensité sur le duvet noir de la mer, ici :

      (                                                                                                                                                       )

                         

      Comment veux-tu parler après ça ? Comment veux-tu vomir notre poésie ? Comment veux-tu vivre après ça ?

 

      Ah, oui... c'est vrai.

 

      Restons dans le même pays, mais remontons le temps. Tout nous est permis. Je crois que j'ai sept ans, quelque chose comme ça. Nous sommes seuls, tout le monde est parti. Oui, allons à la plage, perpétuels allers-retours. Et comme je suis très con, que je m'handicape, je marcherai pieds nus, avec mes petits pieds de gosse, ma chair encore fragile, neuve, si vulnérable. Et j'aurai mal aux pieds de te suivre, je m'écorcherai, je me planterai des tout petits cailloux pointus, mais je serrerai les dents, je ferai comme si c'était rien, comme si j'étais courageux, comme si j'étais bien plus fort qu'en réalité. Nous descendons la colline, la vallée, nous traversons la nature exténuée, pâle et sèche et sûrement que je ne dis pas grand-chose, que je guette chacune de tes paroles. L'aveugle et le boiteux. Cette putain de route est si longue ! J'y aurai passé ma vie.

 

      C'est peut-être sur cette route que le serpent de la poésie m'a mordu au talon. Comment faire la part des choses ?

 

      Aujourd'hui, je les laisse filer, les choses. Je ne suis bon qu'à caresser les chats, pour le reste, c'est trop dur.

 

      Ta position : là-haut sur le rocher à interroger tout ce qui se meut. Finalement, j'envie les contemplatifs, ils supportent tant ! Chez moi le poison hurle. Nous ne serons compris que par le silence, n'est-ce pas ? Alors je le dis haut et clair : la poésie est dégueulasse. Je ne veux plus la combattre avec ses propres armes. Mon poison ne fait qu'un tour, j'en ai des frissons.

 

      Qu'as-tu ressenti, exactement, là-haut, sur le rocher ? As-tu pleuré ? Quel murmure est venu envelopper tes pensées ? As-tu vu les Rois et les Chiens se faire des mamours ? Maintenant je me sens prêt à y monter, à te rejoindre. À me taire. Me taire sur le rocher. Je me sens prêt à comprendre le silence, à être compris par lui.

 

      Précieuse solitude. La nuit, mystérieuse, irréelle avec la conscience des autres enfin supportable. Là, nous sommes nombreux. Symbiotiques. Le jus noir des dieux, cet éther, guirlande nos âmes comme des petites planètes. Tout est pâle et pudeur. L'amour n'est même plus vulgaire. Les jambes pliées en un losange accouché de mon ventre, mes bras en son centre, j'accepte le souffle mort de la poésie.

 

      Je te regarde. Paysage. Je te scrute. Caresse à tous les chats du monde. Les chats ronronnent dans les impasses. Je sais ton sourire actuel, rivière de compréhension au lit de tristesse. Je sais que tu souris, je n'ai rien à répondre à ça.

 

      Il doit déjà être cinq heures du matin. Le couperet du jour va tomber terriblement lentement. Mes pieds vont m'emmener. Intenable. Quoi qu'il arrive, je trahirai. Le courage de m'échapper pourrait me fuir.

 

      Le rocher s'éloigne.

 

      Tout est mangé par l'aurore.

 

 


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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 12:19

 

 

     Pour une raison que j'ignore, il y a des gens qui ont toujours peur de tout perdre. Ça confine à la phobie. À peine ils sortent avec une nana, qu'ils réfléchissent déjà aux raisons qui la pousseront à les quitter. Et des raisons, on en trouve toujours. À la pelle. S'ils chopent un nouveau boulot, ils vont étudier la psychologie de leur chef dans les moindres détails jusqu'à comprendre ce qui ne collera pas, pourquoi ce boss en viendra vite à les détester, puis à les virer. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Notez que ça marche très bien avec les filles, c'est pas l'apanage des mecs. En général, on dit que ces gens sont plutôt intelligents. Moi je pense que ça reste à prouver, mais passons. Est-ce qu'ils ont peur de l'échec ? De la réussite ? Voilà exactement le genre de questions qu'ils se posent, et qui fait qu'invariablement tout foire. Ce sont des angoissés. Hormis de rares périodes où je me prends pour Dieu, j'en suis un parfait exemple. Il peut même arriver à un angoissé de croire que les rares choses qu'il n'a pas plantées dans sa vie ont réchappé au massacre grâce à leur obsessionnelle prévision du pire. Un angoissé de la perte et de l'échec peut donc angoisser à l'idée de ne plus angoisser.

 

    C'était un de ces matins magnifiques où le silence et l'immobilité de la ville, du ciel, des monstres derrière leurs fenêtres, nous laissent face à face avec notre café, mus par une puissante envie de bien faire. J'ai une très ancienne affection pour ce moment de la journée : la nuit a éradiqué les horreurs de la veille, tout est pur, simple, la saloperie semble pour un temps incapable de tout dégueulasser. Il y a comme une promesse innocente, comme un petit oiseau bienveillant et muet qui plane. Je commençai à écrire quelques lignes là-dessus – oh ! rien de très original, mais c'était pas pire que de se branler en repensant à sa dernière bonne baise. « Hideur suspendue » ça aurait pu s'appeler. Arrivé vers la moitié du poème, je me suis mis à tirer un boulet de plus en plus lourd, comme si je marchais dans la boue et que mes semelles, à chaque pas, traînaient de plus en plus de terre, jusqu'à rendre le périple impossible. Chaque mot nouveau pesait dix kilos de plus que le précédent au point que je laissai une phrase comme un moignon au milieu de la page. Je tournai la tête dans toutes les directions à la recherche de mon petit oiseau. Plus d'oiseau, nulle part. Je sentis comme un feu salace, bouillonnant de mille ordures acides, m'emplir le ventre.

 

    Le truc là-haut, qui est tellement plein de bonté qu'on peut pas le fixer des yeux, se hissait patiemment dans l'étendue supérieure. Toi t'es bien sympa que je pensai, tu viens caresser et réconforter toutes choses, tous êtres, les anges comme les enculés, gratis, sans arrière-pensée. Sans question de mérite.

 

    Ma phrase n'avait plus bougé, elle attendait là comme un cadavre, comme un serpent sans tête, inutile, grotesque, pitoyable et larmoyante. Elle attendait un miracle de son Dieu. Dans mon ventre, la même merde, tantôt cuisante, tantôt glacée. Une sorte de fluide malsain qui se répandait inexorablement dans le corps. Ça gonflait, ça grouillait. Je connaissais bien ça, cette sensation d'avoir des scarabées vengeurs dans le bide. Mais de quoi se vengeaient-ils ?

 

    En général je me fais un autre café pour dynamiter ce marasme. En allant chier, ça peut sinon disparaître, au moins se calmer. Y a pas assez de lutter contre le monde pensai-je en tirant la chasse, il faut aussi se battre contre soi : boxer ou devenir bouddhiste, la vie ne nous laisse aucun autre choix.

 

    La phrase était encore là, mais de moins en moins réelle. Elle glissait vers le néant, avec dans son regard mort-vivant la terne lueur du reproche. Mon ventre se contracta.

 

    « Et si tu devenais réaliste ? »

 

    Mort et douleur. Des pas dans la rue. Un train passe. Des portes s'ouvrent, se ferment, claquent. Quelques geignements s'élèvent, des mots prononcés dans une épaisse gelée visqueuse. Une sensation de ralenti...

 

    « Tu n'y arriveras pas. Tu n'y arriveras plus. »

 

    Triste comme un ballon de jeu abandonné par les enfants.

 

    Mon ventre me semblait un corps étranger.

 

    « T'es pas passé si loin... »

 

    Des pinces qui tricotent la chair, les boyaux, les dépècent avec lenteur, avec méthode, puis une cascade de larmes, interne, abrasive, qui ruisselle en marée saline sur les plaies. J'avais jamais souffert de ce phénomène à ce point-là. J'étouffais. Je suis allé m'allonger. Mon ventre était dur, gonflé. Pourtant j'avais chié tout mon être, c'était pas ça.

 

*

 

    Au réveil il était là. Lové contre moi, comme un chat. On aurait dit qu'il ronronnait. C'était un machin noir, vaguement luisant, de la taille d'un très gros chat. Entre l'insecte et l'animal, avec un exosquelette. Il avait deux petits bras tout fins, pas très longs avec trois doigts griffus au bout. Deux jambes malingres, sèches, repliées contre son abdomen, terminées là aussi par trois espèces d'orteils articulés. Sa tête oblongue, immensément allongée, lui donnait un air de famille avec l'alien de Giger dans les films de Ridley Scott. Il me couvait du regard, deux petits yeux vifs et pénétrants.

 

    Je ne savais pas pourquoi, mais je n'avais absolument pas peur. Cette chose était gentille, cette chose était pétrie de bonnes intentions à mon égard. Et je n'avais plus du tout mal au bide.

 

    « J'ai fait du café, il est encore chaud » et le truc sauta par terre, puis se dirigea tant bien que mal vers la cuisine. Il peinait à marcher, perdait souvent l'équilibre et se ressaisissait in extremis. Il revint avec la cafetière fumante, me servit une tasse et s'assit sur le rebord du lit, à côté de moi.

 

    Je bus le café, sans quitter le petit humanoïde des yeux. Sa présence me paraissait naturelle. Je m'allumai une clope, posai le briquet sur la table basse, et le fixai encore une fois droit dans les orbites. Dans le genre bestiole de cauchemar, je le trouvais plutôt beau. Même carrément beau.

 

    « Donc, lui demandai-je, tu es sorti de mon ventre, c'est ça ?

 

    – Ben oui.

 

    – Donc, tu es un peu comme mon fils...

 

    – Pas exactement. Mais on est très proches.

 

    – Donc, il va falloir que je m'occupe de toi, que je te nourrisse... Je te préviens, je suis incapable de gagner de l'argent, même aux jeux de grattage. T'aurais mieux fait de rester dans mes boyaux, mon pauvre.

 

    – Ne t 'inquiète pas pour ça. J'ai survécu jusqu'à maintenant sans que tu fasses d'efforts particuliers.

 

    – C'est vrai. Mais donc... tu as toujours été là, dans mon ventre ?

 

    – Oui. »

 

    Une semaine a passé. On s'entendait super bien. Je n'avais plus aucune angoisse. On s'est bien engueulés quelques fois, mais ça n'a jamais été très loin. Par exemple, le jour même de sa venue au monde – enfin si on peut appeler ça comme ça – j'ai voulu retourner voir mon poème avorté, pour tenter de le terminer ou bien de le détruire. Il avait disparu. J'ai cherché la feuille partout, sur mon bureau, sous mon bureau, en vain. Et pendant ce temps, la petite chose observait.

 

    « C'est toi, ai-je fini par l'accuser !

 

    – Qui d'autre...

 

    – Tu as jeté ce poème, saloperie ?

 

    – Non, je l'ai mangé.

 

    – Mais ?! Pourquoi celui-là ? C'est vrai qu'il était pas très bon, mais qu'est-ce que tu y connais ?

 

    – Pas celui-là précisément. J'ai bouffé tous tes poèmes. Tous. Et pas que tes poèmes, d'ailleurs. Tous tes textes, les uns après les autres. Avalés. Ça t'étonnera pas si je te dis qu'il y en avait de plus digestes que d'autres. »

 

    J'ai alors balancé par terre tous les objets qui traînaient sur mon bureau. L'autre restait là, imperturbable, comme sûr de son bon droit. Et puis je me suis calmé.

 

    « Bon... On fait quoi ?

 

    – On va boire des coups.

 

    – Ah ! Parce qu'en plus, tu bois !

 

    – Je viens de ton ventre, rappelle-toi, fit-il malicieusement. »

 

    Je craignais un peu de présenter mon nouvel ami à mes connaissances, déjà qu'on me prenait pour quelqu'un de bizarre, ça servait à rien d'en remettre une couche. J'optais donc pour un bar PMU dans un quartier que je fréquentais jamais.

 

    On est rentrés dans le troquet, normalement. Personne ne hurla en voyant cette chose, ni dans le bar, ni dans la rue. Je savais que les gens devenaient cons et blasés, mais pas à ce point-là. Y avait une petite cour intérieure au fond, déserte, on est allés se foutre là-bas avec nos deux bières.

 

    « Au fait, tu as un nom ?

 

    – T'as qu'à m'appeler Boyaux.

 

    – C'est moche.

 

    – Tu me trouves beau ?

 

    – Ben, en fait, oui...

 

    – Ah. 

 

    – Je suis un peu emmerdé, tu sais. Quand j'ai su que tu avais bouffé tous mes textes, ça m'a mis la rage, mais maintenant, on dirait que je m'en branle. Tout m'a l'air plus simple. J'ai l'impression que j'aurais plus jamais mal au ventre.

 

    – Tu n'auras plus jamais mal au ventre, confirma Boyaux. Sauf si tu bouffes des trucs avariés, bien sûr. »

 

    J'ai rien trouvé à redire. La nuit descendait voluptueusement sur la ville. On a commandé deux autres bières. Les lumières du bar scintillaient sur l'exosquelette chitineux de Boyaux. Ça faisait des lunules jaune-vif qui s'étiraient et se déformaient au gré de ses mouvements. J'étais chamboulé par tout ça. Ce truc, là, Boyaux, c'était le plus beau machin qui fût jamais sorti de mes entrailles, et d'après ce que je comprenais, ça serait aussi le dernier. Ça colorait ma vie tout autrement. Une drôle de mélancolie s'empara de moi. Boyaux s'en aperçu et me suggéra de marcher un peu, d'aller en direction des bords du Rhône.

 

    C'était lui le plus adapté, en parfaite harmonie avec le décor. Il était assis légèrement devant moi, sur ma droite, son petit cul de monstre sur l'herbe bleutée. Des rognures de nuages flirtaient avec la lune. Quelques rats nous tenaient compagnie. Le fleuve était aussi opaque que le cœur de l'homme, parsemé de luminescences immobiles qui n'étaient que reflets. Sur l'autre rive, en face, un groupe de jeunes faisait la fête. Ils devaient être une quinzaine, peut-être moins. On entendait des rires, des voix des deux sexes.

 

    « T'as envie de baiser, me demanda tout à coup Boyaux ?

 

    – Je vais pas te mentir... Je me suis forcément posé la question, tu es tellement beau, bien plus que moi. Mais on appartient pas à la même espèce, j'ai peur que ça me bloque...

 

    – Non mais t'es vraiment trop con. Pas avec moi ! Par exemple avec une de ces nanas en face...

 

    – Ah... heu, non. »

 

    Je m'allumai une clope. J'essayais de faire le point. C'était vrai que je ressentais plus aucune angoisse, et même apparemment plus aucun désir. Je me dirigeais tout droit vers l'ataraxie. C'était peut-être un peu tôt pour un gars de trente-deux ans.

 

*

 

    Boyaux me coûtait pas cher. Il avait juste envie d'une bière de temps en temps, parfois deux ou trois, mais c'était pas vraiment un alcoolo, il consommait raisonnablement, avec modération. Pendant plusieurs jours j'ai fait que fumer, boire un peu, et lire, surtout lire. J'avais plein de bouquins en retard, et maintenant que ça servait plus à rien d'écrire, parce que d'une part j'en avais plus envie, et que d'autre part Boyaux aurait sans doute bouffé mes boulots, j'avais beaucoup de temps libre. Tout allait bien. Je m'attachais beaucoup à Boyaux, il était vraiment de bonne composition, avait de l'esprit, me faisait marrer, c'était un bon gars. Je pouvais en être fier, vraiment.

 

    Un jour, après le repas – Boyaux avait un peu picolé –, il me sortit comme ça, tout de go :

 

    « Tu sais, la poésie, c'est vraiment de la merde.

 

    – Possible. Ça fait partie de mes théories.

 

    – Alors pourquoi tu t'es autant fait chier à en écrire ?

 

    – Sûrement pour me faire passer pour un gars sensible et intelligent. Un gars qui aime la merde.

 

    – Et il n'y a pas mieux à faire dans une vie d'homme ?

 

    – Si, bien sûr. Faire la guerre, mais on est toujours aux ordres de quelqu'un. Sinon j'ai essayé la peinture, mais j'étais pas très doué. Et puis ces maux de ventre, y a que l'écriture qui me les passait un peu.

 

    – Maintenant tu n'as plus ce problème. Que vas-tu faire ?

 

    – Je sais pas. Je déteste les gens, enfin c'est plus compliqué que ça, mais on peut dire que je les déteste à quatre-vingts pour cent. J'ai pensé mourir, l'autre fois au bord du fleuve. Et je me suis rendu compte que je voulais pas te perdre. »

 

    Il m'a fixé un moment, avec quelque chose d'un peu flippant dans le regard. Puis j'ai cru déceler comme un sourire au bout de sa gueule immensément longue. Une odeur véritablement infâme s'est propagée d'un coup dans l'air, comme si toutes les fosses sceptiques du monde se déversaient dans les pièces d'à côté. Ça m'a pris à la gorge, mon ventre s'est noué. Une violente nausée m'a envahi les tripes, si puissante que je me suis plié en deux en fermant les yeux. Le temps que ça passe et que je relève la tête, Boyaux avait disparu. À sa place il y avait un tas de merde fraîche. Et sur le monticule abject, des feuilles de papier, des centaines et des centaines de feuilles de papier. Tous mes écrits étaient là, revenus parmi les vivants, sur un gros tas de merde.

 

    J'ai ouvert toutes les fenêtres. Ramassé les textes dont certains étaient maculés de merde. J'ai gerbé plusieurs fois. Les déjections devaient peser leurs quinze kilos, peu ou proue le poids de Boyaux. J'ai foutu toute cette merde dans un sac poubelle que j'ai ensuite doublé, descendu aux ordures et jeté. Il fallut passer trois fois toute la pièce à la javel pour que la pestilence disparaisse un peu.

 

    C'était en fin d'après-midi. Je suis ensuite sorti dans un de mes bars habituels où j'avais plus mis les pieds depuis l'arrivé de Boyaux. J'avais l'impression de puer plus fort que tous les trous du cul du monde. Mais comme lorsque je me baladais avec Boyaux, personne ne parut choqué. Tout était « normal ». Je me suis mis une cuite impitoyable, à rentrer chez moi comme une écrevisse.

 

    Ça sentait encore un peu la merde, mais ça m'a pas empêché de me branler dans mes draps. Je me suis endormi plutôt heureux, bien qu'angoissant à l'idée d'avoir mal au bide le lendemain. Ce qui n'a pas manqué d'arriver.

 

 

 

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 13:54

 

 

      Ce matin-là dans la cour de récré, je sais pas pourquoi mais quand Damien débarque, tout le monde se masse autour de lui.

 

      Je savais bien qu'il était aimé, populaire, quand bien même c'était le premier de la classe, mais là je comprenais pas pourquoi tous les autres gosses lui faisaient cet accueil de star. C'est vrai qu'il était plutôt sympa Damien, pas trop bêcheur, pas l'intello qui se fait caillasser, juste il était bon à l'école, bien dans ses baskets, et même assez gentil. Alors on lui pardonnait d'être meilleur que nous dans presque toutes les matières. Mais ça expliquait pas pourquoi toute la classe semblait attendre son arrivée comme celle d'Albator descendu de l'Arcadia, son superbe vaisseau spatial.

 

      Moi je rêvais pas d'être populaire mais je voulais pas prendre le risque d'être détesté, alors être le premier de la classe, je m'en gardais bien. Je voulais juste qu'on me fiche la paix, qu'on me laisse avec mes deux seules passions : la console Nintendo et les filles. Je pouvais pas être comme les autres gosses mâles de cette fin de décennie. Pour eux y avait que le sport et faire chier les filles. Le sport fatigue, énerve, fait gueuler, rend transpirant et c'est un truc de mecs : les filles sont à l'autre bout de la cour de récréation. La seule fille qui joue des fois au ballon c'est la plus laide de l'école. Les autres filles sont belles, bien habillées, sentent bon, ont de jolis cheveux qui sont parfois comme des soleils qui ondulent sous mes yeux. Vraiment, y a pas photo. Dès l'âge de quatre ans j'étais amoureux. Je sais pas pourquoi, mais ça me pinçait les tripes, ça me faisait sourire, ça me rendait heureux d'être avec une jolie petite blonde, de lui tenir la main, de lui raconter ce que j'avais vu la veille à la télé, de savoir ce qu'elle avait mangé le midi, de connaître sa chambre, de m'asseoir à côté d'elle en classe, de penser à elle quand je rentrais chez moi. J'avais bien sûr pas conscience de sensibilité ou de machins comme ça ; juste leur voix était douce, leur contact apaisant, je voyais des trucs dans leurs yeux, des trucs que j'expliquais pas, mais où il était pas question de savoir qui avait mis le plus beau but dans le match OM-PSG, ou si j'étais capable de courir plus vite qu'untel après le repas de la cantoche. En fait ça ressemblait un peu à de la magie quand les activités entre garçons (hormis jouer à la console) paraissaient franchement vulgaires, mornes, stupides, rageuses. Avec les filles, y avait pas de combat et même les mensonges étaient beaux, gratuits, on mentait juste pour être plus proches : c'était des mensonges pour embellir le moment, pas pour se montrer plus forts. On mentait en disant qu'on aimait les mêmes trucs, qu'on pensait les mêmes choses, et souvent on découvrait ces choses-là à cette occasion, parce qu'en vérité on en avait jamais entendu parler auparavant. Et ces filles étaient toujours blondes, sûrement que c'était rapport à ce soleil que j'aimais voir flamboyer autour de leur petite trogne.

 

      Bref, donc, j'étais probablement en train de faire croire à ma dulcinée que ma mère avait préparé un repas identique à celui que sa mère à elle avait concocté, à mentir pour le bien de notre bonheur commun quand, ce matin-là, Damien est arrivé comme Albator.

 

      Et Damien rayonnait, se laissait contempler, d'un air tout à fait normal, comme si c'était pas surprenant du tout cette agitation autour de sa personne. On nous avait parlé du Roi de France quelques jours plus tôt, Roi qui se levait au milieu de la cour et que cette cour-là elle était aux anges, elle se mettait à genoux, elle lui disait combien il était beau et que le Roi, habitué à tout ça, avançait tranquille vers son déjeuner comme si de rien n'était. Et bien Damien, c'était le Roi, et y tenait super bien son rôle, y se prêtait au jeu. Vraiment, c'était si bizarre !

 

      Je suis pas allé voir direct ce qu'y se passait. Par fierté, j'ai attendu dix heures pour comprendre, pour m'informer. J'ai fait mon enquête en douce. En laissant traîner mes oreilles et mes yeux.

 

      Premier indice : ça parlait pas beaucoup et ça le regardait. Plus précisément, ça regardait en bas. Ça regardait plutôt ses jambes. Et quand on s'est mis en rang deux par deux pour rentrer en classe, je me suis débrouillé avec Audrey (mon petit soleil blond) pour qu'on soit derrière lui. Là, on a entendu des commentaires énigmatiques du genre « Ouais, elles sont trop classes ! ».

 

      Mais moi je voyais rien de spécial, et Petit Soleil non plus. Ensuite, on était en cours, et j'ai remisé ça dans un coin de ma tête. Oui ça me turlupinait, mais le profil d'Audrey, c'était autre chose quand même !

 

      Deuxième indice vraiment étrange : Damien était un vrai garçon, avec toutes les caractéristiques du garçon, pas comme moi quoi. C'était un sportif. Mais à la récré, il est resté en retrait des jeux de ballon, il commentait, il faisait l'arbitre alors que d'habitude c'était un des premiers à s'illustrer en dribbles et frappes plus ou moins réussies. Mais là, non. Et malgré ça il restait populaire, les autres garçons venaient lui parler dès que possible : il était pas tenu à l'écart, il s'était retiré de l'action tout en restant dans le groupe. Et même qu'il semblait encore très important, respecté et fortement considéré alors que tous ceux qui comme moi ou comme les gros ne voulaient ou ne pouvaient pas jouer devenaient des enfants de seconde zone. C'était bizarroïde, mais j'étais à des kilomètres d'imaginer le bouleversement qui était en train de se produire, et c'était pas un petit bouleversement de cour de récré, non, aujourd'hui je sais que c'était un véritable fait de société.

 

      Alors, moi, la fiotte (ben oui, un garçon qui aime les filles est un pédé quand on a huit ou neuf ans), j'ai délaissé mon Petit Soleil et je suis allé voir par moi-même. L'air de rien. Je risquais pas de demander et de passer pour un con. J'ai approché un de mes camarades qui se tenait près de Damien, un de ceux avec qui je m'entendais pas mal, pour lui demander s'il avait vu le terrible film d'horreur hier soir, à minuit. Il l'avait vu. Il avait vu la femme se faire déboyauter, le sang gicler partout, entendu les cris à foutre la chair de poule, etc etc. Y avait pas eu de film d'horreur la veille, ou en tout cas, si jamais y en avait eu un, aucun parent normal n'aurait laissé son gosse debout après minuit pour voir un film comme ça. Mais c'était le genre de mensonges qu'on sortait histoire de montrer qu'on était des hommes et que nos parents le savaient bien, qu'ils nous traitaient comme tels. Bref, du coup j'étais dans le petit périmètre autour de Damien, et j'allais comprendre.

 

     « Et tu le sens vraiment quand tu marches ?

 

      – Ah ouais, carrément.

 

      – Ça rebondit ?

 

      – Tu sens l'air. »

 

      Putain, ça devenait chiant de rien capter à ce mystère.

 

      « Tu m'fais voir les semelles steup' ? »

 

      Et là Damien lève une jambe, plie le genou, tourne sa cheville et montre la semelle de sa chaussure.

 

      « Tu verras rien qu'il fait, c'est dedans la semelle les coussins d'air. »

 

      C'était juste ça. Plus je comprenais et moins je comprenais. Des baskets. Juste de nouvelles baskets. Des « Nike Air ». L'autre il avait de nouvelles pompes et c'était une star, y en avait plus que pour lui, alors que jusque là, on en avait rien à fiche des vêtements, c'était même plutôt un truc de filles, et un des trucs de filles qui me touchaient pas trop. Mais là, c'était pas pareil et je savais pas pourquoi.

 

      Je m'étais bien monté le bourrichon, et j'étais maintenant sacrément déçu de découvrir le fin mot de l'histoire. J'étais déçu, mais je pressentais un truc. En même temps, il aurait fallu être aveugle pour pas voir que c'était spécial. Y a des choses qu'on ressent quand on est gosse, mais qu'on peut même pas formaliser en pensée, s'expliquer à soi-même, parce qu'intellectuellement, méthodiquement, on est pas équipé pour. Mais on y est sensible. Et là c'était le cas. En fait, ces petites chaussures – qu'on appelait des baskets alors que c'était plutôt des tennis – avaient modifié pour toujours le monde occidental, depuis les gamins jusqu'aux adultes, même si ça allait prendre quelques années avant d'être vraiment palpable pour tout le monde. On pouvait désormais devenir un héros juste grâce à ses chaussures. Devenir une figure. Ça c'était presque le bon côté. Le revers de la médaille, bien plus pernicieux, c'est qu'on allait bientôt devenir un loser, un pauvre, un moins que rien si on savait pas se démarquer, ou au contraire se « marquer » avec une marque. Et d'ailleurs ça n'avait pas manqué : quelques semaines plus tard un autre gosse viendrait cueillir les lauriers de la gloire avec des « Adidas Torsion » aux pieds.

 

      Aujourd'hui je vois cet épisode comme un véritable basculement dans le monde des marques, du paraître, de l'injonction sociétale d'être « in » comme ça peut l'être de nos jours avec le dernier « iPhone ». C'est la naissance d' « American Psycho », comme ça que l'industrie marketing a pris le pouvoir, et cette pute s'est exercée d'abord sur les gosses, les proies les plus faciles, celles qui sont en recherche d'identité, de reconnaissance facile, de popularité. Le ver dans le fruit. Bien sûr, vous pourrez m'objecter que c'était déjà le cas chez les adultes avec, par exemple, les voitures. C'est vrai. Je sais pas si le fait de corrompre les gosses est le parachèvement de leur emprise sur le monde ou si c'est le point de départ. J'en sais rien. Toujours est-il que ce sont les gamins qui font la mode, qui montrent la voie, aujourd'hui on le voit bien : les marques s'en prennent en premier lieu aux ados, et la société suit derrière eux. Avant les Nike Air de Damien on était au paradis, innocents, purs, on jouait aux billes, on mettait n'importe quelles fringues pourvu qu'elles ne nous fassent pas passer pour des clodos, c'était notre seule exigence. Maintenant les gamins jouent aux Pokemon, veulent des jogging Adidas comme l'équipe de France, et s'ils ne peuvent pas jouer ce jeu-là, ce sont des parias, des clodos, on les regarde même pas, on leur parle pas. Ils sont quantité négligeable ou deviennent des têtes de Turcs.

 

      Ce phénomène était un rouleau-compresseur. Impossible d'en réchapper, à moins d'avoir une personnalité aérienne, d'être anormal et d'en avoir rien à foutre. C'était malheureusement pas mon cas.

 

      Alors je suis soudain devenu très con moi aussi. J'ai fait une paracha à mon père pour qu'il m'achète des Reebok Pump. Et il me les a offertes, et c'est comme si j'avais mis les pieds dans la merde.

 

      D'ailleurs, avec mes Reebok Pump aux pieds, je me suis battu avec le gars des Adidas Torsion, au sujet d'Audrey, mon Petit Soleil. Elle est venue s'interposer entre nous deux. Enragé que j'étais, je lui ai filé un coup à l'estomac pour qu'elle se pousse et que je règle son compte à ce freluquet en Adidas Torsion. J'ai frappé mon Petit Soleil.

 

      La maîtresse nous a séparés lui et moi. Puis elle nous séparés elle et moi. Je n'étais désormais plus assis à côté de mon Petit Soleil. On n'a plus jamais marché main dans la main, on n'a plus jamais menti en racontant qu'on avait mangé la même chose à midi. On s'est quasiment plus jamais parlés. Pourtant, elle et moi savions que c'était une force extérieure qui avait détruit notre idylle. Je le sais. Elle ne me regardait pas avec haine, non. Juste avec beaucoup de déception dans les yeux. Et c'était encore pire pour moi. Cette force extérieure qui était venue ruiner notre amour, c'était la bêtise, la bêtise arrivée d'Amérique, cette bêtise qui allait s'imposer à tout le monde, à tous les gosses, et régner pour des décennies. Et le plus con, c'est que j'aimais toujours pas le sport.

 

 


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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 13:28

 

 

      Vienne, 11 décembre 2012

 

      Katia aimait beaucoup ces marchés de Noël pleins de couleurs, de décorations, d'odeurs de bouffe sucrée, ce foisonnement de gens souriants, cette ambiance bon enfant et innocente qui s'en dégageait comme d'un petit paradis temporaire érigé au milieu du tumulte affreux du monde. Elle aimait tellement cette balade qu'elle prenait bien soin de ne pas faire tous ses achats le même jour, repérant ici ou là ce qu'elle viendrait acheter la prochaine fois. Le plus agréable était encore d'y venir après les cours avec quelque copine et de se manger une petite crêpe au nutella en flânant dans les allées de tentes.

 

      Katia lorgnait du côté d'un marchand de bibelots exotiques d'un genre amérindien. Il y avait là des flûtes de toutes les tailles, des zampona (qu'on appelle syrinx ou flûte de pan chez nous), des bonnets bariolés du Guatemala et d'autres trucs, assez moches pour la plupart. Katia aurait bien offert un de ces bonnets aux couleurs pétaradantes à son petit frère, mais craignait que celui-ci ait honte de le porter. Elle s'intéressa aux flûtes.

 

      « Qu'est ce que tu penses d'une flûte comme ça pour Jérémy ? demanda-t-elle à Sophie, son amie.

 

      – Heu... elle est très jolie, oui. »

 

      Sophie voulut ajouter que les parents de Katia lui en voudraient d'offrir pareil instrument qui pouvait rapidement devenir une torture entre les mains d'un gosse de quatre ans, et qu'elle-même s'en mordrait à coup sûr les doigts, mais le vendeur de marrons glacés, ce jeune blondinet tout à fait beau gosse, juste en face d'elle, accaparait toute son attention. Sophie tentait discrètement de se faire repérer. En vain. L'autre ne quittait pas des yeux le cul de la vendeuse de macarons, cul qu'elle arborait sans gêne sous une jupe moulante noire et très courte. Pourtant cette vendeuse devait avoir la quarantaine bien tassée. Sophie maudit intérieurement cette « vieille pute au cul à l'air ».

 

      Le temps que Katia paye sa flûte, le marché de Noël s'était considérablement rempli de visiteurs, de familles souriantes, de gosses bienheureux se régalant de menues friandises. Katia et Sophie n'avaient fait que deux pas quand un homme apparut devant elles, un thermos dans une main et un gobelet en plastique dans l'autre. C'était un type de l'âge de leur père, plutôt bel homme, avenant, blond et assez grand.

 

      « Bonjour mesdemoiselles, ma femme vient d'accoucher d'un magnifique petit garçon et j'ai envie de fêter ça avec la terre entière ! Vous accepteriez de boire un vin chaud avec moi à la santé de mon bout de chou ? » sa voix était agréable, douce et apaisante.

 

      Sophie lança un regard à Katia de l'air de dire « tirons-nous », mais cette dernière ne la consulta même pas avant de répondre :

 

      « Avec plaisir, comment il s'appelle ? »

 

      L'homme plaisait à Katia. Il lui rappelait son père, mais en plus svelte. Il tendit son verre à Sophie, pour qu'elle le tienne pendant qu'il servait les deux autres vins chauds.

 

      « Kevin » affirma-t-il en versant le vin. Kevin était un prénom à la mode. Matisse aurait pu tout aussi bien convenir. La prochaine fois, il le nommerait Matisse.

 

      « À la santé de Kevin ! Fit joyeusement Katia avant de porter le verre à ses lèvres. Sophie l'imita tout en constatant que le beau gosse blond ne l'avait toujours pas remarquée.

 

      La foule se fit de plus en plus dense. L'homme dit encore quelques mots au sujet de son fils, du marché de Noël puis fut soudain happé, digéré par le flux grossissant des visiteurs. La masse de gens s'amalgama pour ne former qu'un ensemble indistinct de bouches, de chapeaux, de vestes, de ventres, de paroles, de rires, et tout se mit à vibrer comme une membrane folle.

 

      Les deux filles sentirent leurs jambes se dérober sous elles, et tombèrent en même temps, presque l'une sur l'autre.

 

      « Mesdemoiselles ! Qu'est-ce que vous avez ? APPELEZ UNE AMBULANCE ! cria le jeune blondinet beau gosse penché au-dessus des deux corps inertes des jeunes filles.

 

*

 

      Valence, 13 décembre 2012

 

      Jean Delgache termina sa journée au magasin d'électroménager du centre-ville, sur la place Leclerc. Le gérant était un gars de soixante ans, bien sympathique, bonhomme, qui lui offrait toujours un petit pastis après avoir passé commande. Cette fois-ci Jean s'en était bien tiré : il avait vendu cinq aspirateurs nouvelle génération, sans sacs, très petits et très puissants, deux machines à laver soi-disant écologiques et horriblement coûteuses -sur lesquelles il margeait beaucoup-, ainsi que divers saloperies bon marché destinées à tenir un an et quelques mois avant de griller. Et l'autre semblait tout content, comme s'il avait conclu l'affaire du siècle, alors que les perspectives économiques de cette fin d'année étaient déplorables, rapport à la crise mondiale. Jean se demanda même si le gérant n'avait pas un peu perdu la boule. La commande explosait de trente pour cent par rapport à celle de l'année précédente à la même date alors que le magasin croulait sous le stock. L'échéancier était à six mois. Peut-être que le gars se savait condamné, qu'il avait un sale cancer ou une merde dans le genre, et qu'il comptait ne jamais payer. Jean s'en fichait éperdument : il n'était que commercial, et son boulot se résumait à vendre, le plus possible, en proposant des modalités avantageuses. Jean n'aimait pas son travail et encore moins l'électroménager. Tout ça ne faisait que participer de ce monde consumériste, idiot, sans autre valeur que la production à outrance, les échanges monétaires et donc, en un mot, à l'asservissement de l'Homme, à sa totale soumission envers un système quasi féodal. D'ailleurs, pensait-il lorsque le gérant servait les deux pastis, ça n'a guère changé depuis le Moyen-Âge. Le capitalisme généralisé, mondialisé, promet une paix relative par le biais des échanges commerciaux. Il n'y a qu'à voir comment l'Europe nous a été vendue : un marché commun contre l'arrêt des guerres sur le vieux continent ! Le même mensonge depuis plus de mille ans ! Un chantage, et vicelard avec ça.

 

      « À la paix dans le monde ! lança, cérémonieusement, Jean Delgache en levant son verre.

 

      − Ah ben ! On est loin de la paix dans le monde ! ironisa le gérant.

 

      – C'est parce que je vends pas assez d'aspirateurs, rétorqua, sibyllin, Jean Delgache. »

 

      Le gérant ne comprit pas du tout cette mystérieuse allusion, mais comme il ne souhaitait pas passer pour un con devant le commercial, il lui renvoya un sourire qu'il tenta de rendre le plus complice possible.

 

      Jean Delgache passa ensuite à sa chambre d'hôtel, un petit Formule 1 près du Rhône. Là, avec l'aide d'un petit réchaud de camping, il réchauffa du vin chaud et en remplit une bouteille thermos. Il ajouta au breuvage quelques gouttes de GHB.

 

      La nuit envahissait la ville. Il était presque dix-huit heures. Les décorations de Noël, comme des constellations stupides, pendouillaient de platanes en platanes, de lampadaires en lampadaires. Çà et là quelque immense sapin recouvert de morvelles synthétiques trônait benoîtement, illuminé d'acné ou empesé de figurines comme des bonhommes de neige, des traîneaux, ou simplement de grosses boules colorées. Et à beaucoup d'endroits les anciennes décorations lumineuses de notre enfance avaient laissé la place aux nouveaux L.E.D, plus économiques, mais aussi plus ternes.

 

      Les familles se pressaient dans les magasins de jouets, de vêtements, les traiteurs. Les odeurs sucrées de gaufres, de crêpes, de guimauve, de marrons chauds recouvraient les rues, comme un voile visqueux et collant. Jean Delgache fila droit au marché de Noël. Il faisait maintenant totalement nuit dans Valence. Comme des cheminées vivantes, les gens crachaient des volutes de vapeur blanche dues au froid piquant porté par le vent sec. Le climat se prêtait de bonne grâce au petit jeu de Jean Delgache. Parvenu dans les travées du marché, le commercial, qui avait troqué sa tenue de travail contre un déguisement passe-partout de citoyen lambda, se dirigea droit vers un jeune couple qui marchait main dans la main. Il ne fallait pas trop se faire voir, éviter les recoupements de témoignages, c'est pourquoi il choisissait ses victimes le plus rapidement possible.

 

      Arrivé à leur niveau, il leur sortit le speach habituel. Cette fois-ci son nouveau-né s'appelait Matisse. Sa femme venait d'accoucher, il voulait fêter ça. Le jeune couple ne se fit pas prier.

 

      Jean Delgache disparut, et les jeunes gens se sentirent défaillir avant de s'effondrer comme des sacs. Un petit attroupement se forma autour d'eux. On fit venir une ambulance. L'incident fut très vite oublié et on recommença ses petits achats de Noël.

 

      Rentré à l'hôtel, il appela sa femme, restée à Lyon.

 

      « Chérie ? C'est moi. Comment ça va à la maison ?

 

      – Ça va mais tu nous manques. Loïc a remporté son match de handball mardi soir, l'entraîneur était très content de lui. Il a eu douze sur vingt à son interrogation de français. Tu me manques beaucoup... j'ai envie de toi, tu sais...

 

      – Tu me manques aussi. J'ai rêvé de toi cette nuit, avec tes bas gris, tu sais lesquels je veux dire...

 

      – Je les mettrai quand tu rentreras et je te ferai l'amour direct à ton arrivée, à peine sorti de la voiture, dans le garage... » et elle laissa traîner sa voix en prononçant « garage » pour laisser l'imagination de son mari se représenter la scène.

 

      Après avoir raccroché, Jean Delgache eut comme une nausée. Il détestait cette femme, sa culotte de cheval, sa bouche toute pincée aux lèvres sèches et trop fines, comme dessinées au cutter, sans compter ses cheveux épais, et surtout... son odeur si particulière, presque chimique, agressive, obstinée et décourageante. Une odeur plastique en fait, un peu le genre qui émane des sièges d'une voiture neuve ou de location. Il réalisa que cette odeur lui rappelait celle de sa voiture, et donc, de son travail. Comment aurait-il pu rêver de sa femme, autrement que dans un rêve policier où il aurait trouvé la méthode infaillible pour s'en débarrasser et ne pas être découvert, le crime idéal, qui n'existe pas ? Enfin, presque pas. Dans tous les cas, ce n'était pas d'elle qu'il avait rêvé. Ça non. Mais d'une de ses clientes, de Lyon, une belle et grande brune au petit cul tout rond. Dans l'arrière boutique, il l'avait prise debout, enfin... il allait la prendre debout, et puis il s'était réveillé comme ça, la queue inopportunément dure et dressée. Quoi qu'il en soit, il ne quitterait pas sa femme. Non pas à cause du gosse, ni de la maison qu'ils avaient achetée, ni de quoi que ce soit de matériel, ni encore pour les « convenances » -ce siècle n'en était plus là- mais juste comme ça, et c'était peut-être encore pire : il ne la quitterait pas parce qu'à son âge il n'avait aucune envie de refaire sa vie, et habiter tout seul serait tout de même trop triste. Alors voilà. Et puis avec son boulot, il ne la voyait pas trop. Les équilibres sont étranges : la femme qu'il n'aimait pas et le boulot qu'il haïssait s'annulaient finalement l'un l'autre.

 

      Il hésita un moment à aller chercher une pute, à Valence il connaissait des endroits. Puis il eut la flemme. Il se branla vite fait dans l'évier, puis descendit boire un cognac dans un petit bar non loin de l'hôtel. Il se mit au comptoir.

 

      Le patron et deux types avec des gueules de joyeux consanguins parlaient de lui.

 

      « Moi, des tarés comme ça, ça me fait gerber dit l'un.

 

      – Entre les Arabes qui posent des bombes, nos footballeurs archi-nuls et les gars qui pètent les plombs comme cet empoisonneur, elle est belle la France, ah elle est belle ! constata, non sans brio, le second.

 

      – Je vois surtout que l'esprit de Noël s'est perdu. Et ça, c'est triste, conclut le barman, qui comme tous les barmans, était très fort en conclusion. »

 

      Jean Delgache écouta, amusé et attentif, les suites du dialogue. L'un des poivrots, semble-t-il de la Municipale, avait quelques infos. Les flics avaient un portrait-robot de l'empoisonneur, et ils ne tarderaient pas à le coincer. L'esprit de Noël pouvait dormir sur ses deux oreilles.

 

      Le commercial but un dernier cognac et partit du bar après que les experts eurent fini de débattre. Il croisa deux jeunes filles sur sa route. Deux filles qu'il aurait pu violer. Mais il eut là aussi la flemme. Le sexe ne l'excitait plus tant que ça. Et savoir qu'il aurait pu les violer suffisait à contenter son sentiment de puissance. C'était comme ces gens qu'il empoisonnait : il pouvait les tuer, mettre autre chose dans le vin chaud, mais le GHB suffisait, c'était déjà bien drôle comme ça. Il était magnanime, quoi.

 

     Ah, on avait son portrait-robot ? Ah, on allait vite le coincer ? Ah, il avait perdu l'esprit de Noël ? Jean Delgache s'endormit le sourire aux lèvres.

 

 

*

 

      « Ils ont rien compris tous ces cons. Bien enfermés dans leur petite vie débile pleine de principes intenables. Je vends des aspirateurs, je vends des aspirateurs, je vends des aspirateurs. Des aspirateurs, aspirateurs. Rien n'a de sens, et tout le monde voudrait que tout soit logique. Quelle bande de cons. Je n'ai aucun mobile. AUCUN MOBILE, bande d'abrutis ! Et je ne tue pas. Ah, ça les emmerde, ça, que je ne tue pas. Certains croient même que je me rate, ou que j'avance pas à pas, que je vais bientôt tuer, quand j'aurai trouvé le bon dosage, le courage ou je ne sais quoi. Bande de ratés ! Le monde entier est raté. C'est tellement bon de savoir que je PEUX tuer, c'est encore plus jouissif de les amener au bord du précipice et de les pousser un tout petit peu, juste assez pour qu'ils aient bien le vertige, qu'ils chancellent, qu'ils voient le fond, que leur sang se glace, et hop ! Qu'ils retournent dans leur vie stupide ! C'est pas moi qui les délivrerai ! Qu'ils se suicident si ça leur a plu ! Je ferai pas le boulot à leur place, mais j'en ai le pouvoir. La société ne protège personne de rien et j'en suis la preuve. Ceux qui ont le pouvoir sont ceux qui organisent le chaos, l'absurdité, le non-sens. Et en plus, c'est drôle. »

 

*

 

      Avignon, 14 décembre 2012

 

      Après sa tournée, vers seize heures, Jean Delgache se rendit dans un grand centre commercial. Il acheta une tenue de père Noël et paya son achat aux nouvelles caisses automatiques. Ah, ils veulent un monde déshumanisé pensa-t-il. C'est tellement pratique. Il regarda les gens autour de lui dans cette petite zone entièrement automatisée : qu'ils semblaient bovins, tous ! Un gentil petit troupeau docile et sans âme, aux mouvements si prévisibles sous la lumière divine des néons. Et la musique en fond ! Cette espèce de mélodie d'ascenseur... C'était un peu le paradis pour tous ces cons.

 

      Il se changea ensuite dans sa voiture, qu'il gara dans un parking souterrain, à proximité du marché de Noël.

 

      Le père Noël s'approcha d'un groupe de trois femmes d'une cinquantaine d'années. Les victimes idéales. À leur âge personne ne leur parle plus dans la rue, excepté pour leur demander de l'argent ou leur offrir un journal gratuit. Elles seront enchantées qu'un homme plus jeune qu'elles les aborde et partage un moment dans le plus pur « esprit de Noël ». Ça ne manqua pas. L'initiative leur parut charmante. C'était avec grand plaisir qu'elles acceptaient de porter un toast à la naissance de Nicolas (Jean Delgache aimait bien adapter le nom de son soi-disant nouveau-né aux goûts générationnels de ses victimes, ça les mettait en confiance pensait-il).

 

      Après que le père Noël se fut évaporé dans la marée humaine, les quinquagénaires tanguèrent, essayant de se retenir les unes aux bras des autres, puis s'affalèrent en un tas informe de sacs à main Zara, de rouge à lèvres carmin et de chairs liposucées.

 

*

 

      Au même moment, à Lyon

 

      « Mmmmmm, vas-y, c'est bon ! Plus fort ! Plus fort ! »

 

      Lucie Delgache, les mains agrippées au dossier du canapé, qui grinçait et couinait lui aussi, bien cambrée, jambes écartées, était en train de prendre son pied avec le voisin du sixième étage, qui la tenait par les hanches, debout derrière elle.

 

      « Dépêche-toi, je dois aller chercher le gosse au sport, ordonna-t-elle à son amant. »

 

      Celui-ci éjacula dans la minute qui suivit, quelques gouttes de sperme coulant sur les bas gris de sa maîtresse.

 

      Lucie Delgache fila ensuite récupérer le fruit de ses amours d'avec son mari. Elle le nourrit de purée saucisses, vérifia ses devoirs, l'envoya se brosser les dents, puis après l'avoir bordé dans son lit, l'embrassa sur le front en lui souhaitant de faire de doux rêves.

 

      Assise sur le canapé de ses ébats adultérins et crépusculaires, elle regardait la télévision. Aux informations on parlait d'un mystérieux empoisonneur des marchés de Noël, un type aux motivations floues qui proposait à des inconnus de fêter la naissance de son fils en partageant un verre de vin chaud. Le vin était rempli de GHB et les victimes innocentes se retrouvaient toutes à l'hôpital. Aucune n'était morte mais une forme de psychose s'installait dans les villes du sud-est de la France. Trois nouvelles femmes venaient de tomber dans le piège sordide, en Avignon, quelques heures plus tôt. Cette fois-ci, l'empoisonneur s'était déguisé en père Noël. Lucie Delgache eut un haut-le-cœur lorsque le journaliste récapitula sur une carte de France l'itinéraire du fou (car, en l'absence de mobile, les médias et la police en déduisaient que ça ne pouvait qu'être l'œuvre d'un déséquilibré). Lyon, puis Vienne, Valence et enfin Avignon. Quatre villes qui étaient du secteur de son mari, et surtout les dates des crimes correspondaient avec celles de son passage.

 

      Lucie Delgache prit son téléphone, le souffle coupé, les yeux tendus vers son écran de télévision. Il se passa de longues secondes pendant lesquelles madame Delgache vit la police arriver chez elle, emporter son mari menottes aux poignets. Elle vit le visage de sa mère, de ses amies, des parents des autres enfant à l'école, celui des acheteurs de son appartement qu'elle ne pourrait plus conserver vu que le crédit était bien au-dessus de ses petits moyens de mère au foyer. Elle vit l'enfer de ses propres yeux, un enfer embrasant d'un coup sa misérable existence, ne laissant que cendres et cauchemars bien réels. Lucie Delgache reposa son téléphone sur la table basse, sans avoir composé aucun numéro.

 

      Elle se rendit dans la salle de bains et nettoya ses bas des coupables tâches de sperme qui avaient déjà séché. Elle réexamina mentalement la situation avant de se rendre à l'évidence qu'elle avait fait le bon choix. Demain elle accueillerait son mari dans le garage et lui ferait l'amour sur le capot de la voiture.

 

 

 

 

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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 12:13

 

 

 

  Lucas voguait parmi les étoiles refroidies, considérant l'abîme sans fond de l'espace. La lune, pleine, fidèle au ciel, se laissait grignoter par les nuages voraces, comme par une brume acide. Mais toujours, elle réapparaissait une fois le cortège glouton passé, vierge, neuve, intacte, solide bout de matière blanchâtre, éternelle. La beauté majestueuse de l'espace avait toujours fasciné Lucas. C'était un rêveur, un contemplatif.

 

  Il était allongé dans son lit, sur le flanc, visage tourné vers la fenêtre.

 

  « […] Cher Satan, […] je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné. »

 

  L'héroïne fusa comme un laser de bien-être à travers ses veines, et explosa en un feu d'artifice de doux poison au milieu de ses pensées cotonneuses.

 

  Ça faisait maintenant huit jours que Lucas n'avait plus mis un pied dehors.

 

  « Je t'aime, ma chérie. »

 

  Les paroles de Lucas retombèrent, éparses, silencieusement, comme des feuilles d'arbre à l'automne. Au cœur de la bulle de vide ainsi soulevée, Lucas entendit perler les premières note du nocturne N°1 en si bémol mineur de Chopin. Une mélodie de l'âme à nue qui pleure pudiquement en se remémorant des souvenirs à minuit, puis qui s'enivre d'elle-même dans la brise légère. D'ailleurs, Samantha pleurait souvent en écoutant ce nocturne ; c'était son préféré.

 

  Lucas se retourna brusquement dans son lit. Il faisait maintenant face à un tas chaotique de paquets de chips plus ou moins vides, d'emballages de Steriboxs gueules béantes, de quelques boîtes de ravioli, de pois-chiches, de bouteilles d'eau minérale et de coca, plusieurs rondelles de citron, et de... il envoya tout valser d'un large geste du bras. Une conserve de pois-chiches se vengea en coupant l'avant-bras de Lucas au moyen de son couvercle denté. Lucas saignait, mais la douleur disparut aussitôt. Il trouva ce qu'il cherchait.

 

  Ouvert, écorné, blessé lui aussi, gisait « Romance sans paroles » de Verlaine, dont le quatrième de couverture était maculé de sauce tomate séchée. Lucas se redressa sur le rebord du lit, le livre à la main. Son regard fixait un immense monticule d'ordures, entre le mur et la télé. Il lut à voix haute. « Beams ».

 

  « Elle voulut aller sur les bords de la mer,
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
Et nous voilà marchant par le chemin amer
.

  [...] »

 

  Il posa le recueil sur la table de nuit. Les poèmes de Verlaine se trouvèrent en bonne compagnie : trognons de pomme, tablettes de Crunch entamées, diverses factures et du courrier non ouvert.

 

  Des petites fées planaient dans l'air chaud et puant, comme des libellules brillantes.

 

  « Merci mon amour. Je t'aime, tu sais, souffla la voix de Samantha.

 

  - Je t'aime comme jamais, répondit Lucas, en levant les yeux vers le ciel irradié de lueurs lointaines. »

 

  Lucas se laissa tomber à la renverse, bras et jambes en croix, sur le lit dégueulasse. Il ralluma un pétard qui agonisait dans le cendrier. Il eut à peine le temps d'attraper un sac plastique et de vomir dedans. Fumer un joint donne des nausées aux héroïnomanes, mais le plus étonnant, c'est qu'ils aiment ça.

 

  « Tu ne m'abandonneras pas, hein Lucas ?

 

  - J'en serais incapable. »

 

  Une sirène d'ambulance perfora le calme bleuté de la nuit. Elle passait juste au bas de la rue. Son gyrophare transforma une seconde la chambre en aquarium, en profondeur océanique, puis disparut.

 

  Téléphone. Lucas sursauta. Personne n'appelait jamais.


 

  « Salut p'pa ! Comment ça va ? »

 

  Une voix surexcitée. Une voix de mec bourré, exalté, dans un maelström de cris, de rires comme des pans de montagne qui se décrochent, tout ça enveloppé dans un « boum boum » continu, insupportablement continu et saturé. Lucas ne comprenait pas la différence entre une guerre et ce genre de fêtes. Son fils devait comprendre, lui, vu qu'il adorait ça.

 

  « Très bien, Matisse, très bien. Et toi ? On dirait que ça va, tu fais la fête je suppose... tu sais l'heure qu'il est ?

 

  - Ouais, il est tard, 'scuse moi, mais chuis trop heureux ! Fallait que je t'appelle ! Je viens de gagner le meeting de tuning ! J'ai fini premier au concours SPL !

 

  - SPL ?

 

  - Oui ! C'est d'la balle ! J'ai sorti 138,7 db avec mes quatre subwoofers de 46 cm !

 

  - Ah... génial...

 

  - Tu dis quoi ? J'entends rien !

 

  - Je dis : bravo fiston...

 

  - Putain j'entends que dalle, y a trop d'noise ici ! Bon écoute, embrasse bien maman, je reste pas, c'est la folie là ! »

 

  Clic.

 

  Lucas lâcha son portable qui alla s'enfouir quelque part au sol, dans un des tas de merde.

 

  « C'était notre fils, Sam. Il est toujours aussi con. Il va bien. Il a gagné je sais pas quoi. Il t'embrasse fort... »

 

  Les yeux perçant la même montagne de déchets (celui entre le mur et la télé), Lucas, un vague sourire aux lèvres, se laissa emporter par le souvenir de la dernière fois que Sam et lui avaient fait l'amour. C'était ici-même, dans le lit, en missionnaire. Mollement. Sans fougue. Mais avec beaucoup d'amour. Les longs cheveux blonds de Samantha ruisselaient sur l'oreiller. Samantha avait les cheveux très doux, très légers, bouclés. Lucas aimait les caresser lorsqu'ils faisaient l'amour. Il se revit dans ses yeux. Il se souvint de ses petits gémissements. La saveur des lèvres sèches de Samantha se déposa, par la magie de la mémoire, sur la langue de Lucas. C'était la dernière fois. C'était il y avait plus de trois mois.

 

  Une larme de bonheur se dessina sur la joue de Lucas. Il ouvrit le tiroir de la table nuit, farfouilla parmi un fatras de sachets ziplocks et en sortit un rempli de poudre blanche. Il glissa la pointe d'un petit couteau à l'intérieur, et préleva un peu de coke. Il fit un trait en forme de serpentin sur le coin de la table de nuit. C'était de la très bonne coke, elle lui anesthésia immédiatement tout le conduit lacrymal.

 

  Un cri effraya la rue. Lucas ferma les yeux, pris par la montée de la drogue. Il s'alluma une Craven A, but une lampée de Perrier tiède, puis marcha en direction de la fenêtre.

 

  Rien. La façade de l'immeuble le regardait, muette, sombre, grumeleuse, tombale. L'air chaud errait sur le trottoir. Le disque lunaire, maintenant délaissé par les nuages, fuyait vers d'autres villes, d'autres gens, désintéressé par ce qu'il advenait de celle-ci et de ceux qui l'habitaient. Il y avait d'autres histoires d'amour à observer, ailleurs, par d'autres fenêtres, mais étaient-elles aussi belles, intenses et durables que celle qui l'unissait à Samantha ? Ils s'étaient rencontré en cure de désintoxication, vingt ans plus tôt, et immédiatement, ils avaient su. Matisse était arrivé très vite, Samantha refusant de prendre la pilule. Et puis, ce n'était pas plus mal : à l'époque, grâce à la cure, ils étaient clean. Ça n'avait d'ailleurs pas duré longtemps.

 

  Lucas souffla un baiser depuis sa main en direction du tas d'ordure, toujours le même. Un couple de cafards, peut-être amoureux également, foncèrent dans ce vivier de nourriture. Lucas voulut les écraser, mais il réagit bien trop tard. En remontant l'édicule des yeux, il aperçut quelque chose se mouvoir sur une vieille part de pizza. Il s'approcha. C'était un ver. À cette distance, il constata que ces profiteurs étaient nombreux. Il y en avait au moins dix dans son champ de vision. Probablement des milliers en-dessous, dans la cathédrale. C'était dans l'ordre des choses. C'était la vie.

 

  « J'ai envie de toi, dit Samantha. »

 

  Lucas pensa à la pourriture, à la poussière, à ces choses qui s'agglomèrent dans l'espace pour former des planètes, des ceintures d'astéroïdes, il pensa aux pouponnières d'étoiles dans leur robe verte. Il aurait aimé être dispersé dans le vide stellaire avec Samantha et tous leurs déchets, et que par accrétion, par effet de la gravité, toute leur matière dansât en spirale autour d'un astre et finît par s'unir éternellement en formant une petite planète, ou même un caillou, quelque chose de lié par l'amour gravitationnel. Lucas était le riche héritier d'une famille d'industriels, mais il ne disposait pas des millions nécessaires à une telle opération.

 

  Les planètes, les vers, les cafards, la lune disparue, le corps de Samantha, l'héroïne, les brûlures de la vie, la poigne cuisante de l'air, sa propre transpiration, leur fils débile, le SPL, l'amour infini, les trognons de pomme, Verlaine, un aboiement dans la nuit, la fusée qui aurait envoyé leur dépouille dans l'immensité, tout se mélangea dans l'esprit de Lucas et forma la couche insalubre dans laquelle il s'endormit.

 

  Ce fut la police qui le réveilla. Il était question d'une convocation au tribunal. Il ne s'y était pas présenté. Ils venaient le chercher. Lucas était encore trop dans le cirage pour tout comprendre. Il vit les flics tourner dans la chambre comme de gigantesques mouches à merde. Mais des mouches à merde un peu précieuses : elles étaient horrifiées par ce qu'elles voyaient et sentaient. Il entendait quelques adjectifs du style : « Immonde ! », « Gerbant ! », « Incroyable ! », et des : « Mais comment c'est possible ? ». Les flics ne savaient pas où donner de la tête. Ils parlaient de faire venir une brigade spéciale pour décontaminer et finir les recherches. Ils étaient dépassés. Un des flics sortit le tiroir de la table de nuit et présenta les divers ziplocks à Lucas, qui ne broncha pas. Puis l'un d'eux hurla : « PUTAIN ! REGARDEZ-ÇA LES MECS ! ».

 

  Lucas ferma les yeux. Le flic avait certainement découvert le corps putréfié de Samantha sous le monceau d'ordures. Elle avait fait une overdose deux mois plus tôt. Il allait falloir s'expliquer, mais personne ne comprendrait. Personne.

 

 


 

 

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Published by ignatius - dans Nouvelles
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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 17:16

 

 

 

   Nicolas Tourneur tira la grille de son commerce en faisant attention qu'elle reste bien dans les rails et ne lui tombe pas sur la gueule comme ça arrivait parfois. Derrière les croisillons de la grille noire, on pouvait lire :

 

   « Fermé du 1er août au 1er septembre, congés annuels. »

 

   Il s'alluma une clope qui eut un goût très caractéristique : celui des vacances. Nicolas Tourneur prit la direction de son chez lui en traversant une dizaine de rues boursouflées par la chaleur. Sa chemise collait à ses bras et sa poitrine, son pantalon à ses jambes, et il transpirait du cul. Sa boutique n'était pas climatisée. Bien qu'il fût content de ne pas l'ouvrir durant les semaines suivantes, la perspective de mariner dans son petit appartement mal isolé lui gâchait son plaisir. Heureusement qu'il avait le gin pour l'aider à traverser ce désert du mois d'août. Nicolas Tourneur n'avait pas de quoi partir en vacances : les locations étaient bien trop chères, et le camping, avec la promiscuité navrante des autres vacanciers pauvres, bruyants et débiles, le dégoûtait totalement. Nicolas Tourneur n'aimait pas trop les gens. Il aurait bien voulu cela dit, mais quelque chose d'inhérent à l'humanité le coupait profondément des autres. Il n'aurait d'ailleurs pas exactement su dire quoi, et il s'en foutait franchement. Il n'aimait pas grand-monde, et c'était comme ça. Il n'avait pas d'affection particulière pour les mammifères, et trouvait assez méprisables ceux qui transféraient leur besoin d'amour sur un chat, un chien, une perruche ou un furet. Bizarrement, les seuls êtres vivants qui trouvaient grâce à ses yeux étaient les insectes. Par exemple, le mode de reproduction des punaises de matelas, avec le mâle qui doit transpercer la carapace de la femelle pour la pénétrer, n'avait aucun secret pour lui. Là non plus il ne pouvait dire pourquoi, mais le fait est, depuis tout petit la vie des insectes l'enthousiasmait. C'était, avec le gin et la pornographie, les seules choses qui l'enthousiasmaient. Pourtant, Nicolas Tourneur se sentait très normal.

 

   Arrivé chez lui, il s'arrêta un instant dans son couloir. C'était la partie la plus fraîche de son appartement. Puis il alla pisser, laissant quelques gouttes d'urine au sol, privilège inaliénable -se disait-il- d'une vie de célibataire.

 

   Armoire à alcool. Verre. Gin. Cuisine. Glaçons. Il retira ensuite sa chemise gluante, son pantalon visqueux, posa son verre sur la table basse et se laissa choir dans son fauteuil, face à la télé éteinte. Le gin chahutait maintenant dans sa gorge, son estomac, puis dans son esprit.

 

   Il alluma son pc portable et finit son premier gin en attendant que l'ordinateur se mît en route. You Porn. Les catégories qu'il affectionnait était « facial », « hard » et « public ». Nicolas Tourneur était partagé sur le phénomène porno, d'une part il trouvait ça bien pratique toute cette débauche de cul, de nichons, de visages recouverts de sperme, mais d'un autre côté il se demandait si ça ne faisait pas qu'ajouter à la trop grande emprise que les femmes exerçaient sur les hommes depuis que le machisme était tombé en désuétude. Pour contrebalancer cette idée, il se branlait exclusivement sur des vidéos où les femmes étaient avilies et dégradées. Mais quand même... tout ça n'était qu'un jeu, un simulacre de domination : l'homme devenait de plus en plus soumis au fur et à mesure que les nanas provoquaient la société avec leur nudité. Selon lui, c'était bien pour ça que les musulmans foutaient leurs femmes sous des tonnes de tissus débandants : pour conserver leur statut et repousser désespérément l'ascension sociale du vagin étouffeur de pénis.

 

   Dans un des platanes qui trouaient le trottoir au bas de chez lui, une cigale chantait, mue par la chaleur et une furieuse envie de se reproduire. Ses cymbales s'en donnaient à cœur joie. Comme chez les oiseaux et les rockers, le chant de la cigale mâle est un appel au coït. Ce sont deux petits clapets disposés devant le larynx qui, en battent très vite -plus de trois cent fois par secondes- produisent ce crissement entêtant et saccadé qui donne souvent envie de posséder un flingue.

 

   Une Tchèque brune, qui avait longtemps tergiversé avant d'accepter de montrer sa poitrine en échange de cinq cent couronnes tchèques, se faisait maintenant prendre en levrette sur un banc public pour deux mille couronnes supplémentaires. La tactique des mecs était simple et imparable : ils proposaient d'abord une belle somme (en l'occurrence près de cent cinquante euros) pour que la nana accepte de lever son tee-shirt, puis une fois qu'elle s'était laissée un peu tripoté les nichons, une somme encore plus démesurée (entre trois cent et huit cent euros) pour sucer l'un des deux, voire les deux mecs (l'un filmait et l'autre parlait). Ensuite, poussée par la situation et l'excitation, elle ne refusait pas un petit coup dans sa chatte. Comme quoi, avec un peu d'argent, n'importe quelle fille devenait une pute.

 

   La cigale redoubla ses efforts au moment même où la nana se faisait repeindre le visage façon « La nuit étoilée ».

 

   Nicolas Tourneur tenait son sexe durci en main, mais n'avait pas eu le temps d'éjaculer. Rasade de gin, autre vidéo, à peu près similaire, mais dans un fast-food. Après avoir joué les prudes et les grandes timides, une blonde pas spécialement belle se faisait prendre comme une chienne dans les chiottes du snack. Et encore mille cinq cent couronnes.

 

   La cigale fit une pause, Nicolas Tourneur éjacula dans un sopalin. Ces mecs sont quand même pétés de thunes, pensa Nicolas Tourneur. Mais quel plaisir de transformer ces filles en putains ! Le plus fun serait que ces billets fussent faux, raisonna-t-il encore.

 

   Son sexe, au gland décoré de quelques miettes de cellulose, à demi gonflé entre ses cuisses, il se grilla une cigarette, puis se resservit un troisième verre en savourant le silence qui retombait dans son appartement. Ça aurait été amusant de faire le tour de l'Europe avec des dizaines de milliers d'euros pour troncher toutes les petites putes qui s'ignorent ! Mais bon... ces femmes valaient-elles d'amasser tout ces billets ? C'était sûrement de faux-billets, ou alors l'un des deux gamins était issu d'une famille pour qui argent ne rimait pas avec travail.

 

   Voilà. Nicolas Tourneur venait d'entrer dans la routine de ses vacances. Une drôle de liberté. Il fit un effort de volonté pour évacuer vite fait le regard introspectif que sa conscience voulut faire peser sur son programme estival. La cigale se remit à l'œuvre. Le soleil et la luminosité auparavant pétaradante se décourageaient peu à peu. Une jeune fille hurla dans la rue :

 

   « MAIS T'ES MON MEC, PUTAIN ! »

 

   Et ça chouinait, geignait, se plaignait. On bave trois fois avec les gonzesses, se dit Nicolas Tourneur, une première fois pour avoir droit à la seconde entre leurs cuisses, et une dernière fois, on ne sait pourquoi, comme ça, parce que c'est dans la nature féminine de faire chier son monde après qu'on les a baisées. C'était la troisième fois qui gâchait tout. Trop cher payé. Le sexe de Nicolas Tourneur avait totalement désenflé et gisait, moiré d'une pellicule de sperme sec, à demi sorti de son caleçon trempé de sueur. En l'observant, il remarqua que ses bourrelets prenaient de l'ampleur.

 

   Il consulta ses mails. Depuis qu'il fréquentait quotidiennement les sites pornos, sa messagerie était envahie de pubs pour des rencontres, du Viagra contrefait ou des techniques plus ou moins farfelues pour se retrouver avec une verge de titan. Une quinzaine par jour, et ces trucs devaient être envoyés depuis des adresses changeantes parce que les placer en « spamm » n'y changeait rien, toujours les pubs revenaient, de plus en plus nombreuses, comme une armée de fourmis sur des restes de repas. Les plus drôles étaient celles qui vantaient un produit miracle pour faire grossir son sexe, parfois de trois centimètres par semaine ! Heureusement que c'est de la connerie ironisa Nicolas Tourneur, sinon l'occident serait rempli de mecs poussant leur queue dans un landau. Ces pubs lui rappelaient celles qu'on trouve dans nos vraies boîtes aux lettres, celles des professeurs marabouts qui assurent le retour de l'être aimé sans délai et sans condition, un désenvoûtement, la guérison des maladies les plus teigneuses, ou une réussite exceptionnelle au travail, enfin n'importe quoi, pourvu que ce soit absurde.

 

   Nicolas Tourneur commanda une pizza merguez champignons, puis, dans le laps de temps qui le séparait de l'arrivée du livreur, se masturba encore une fois devant la vidéo d'une rousse payée et baisée dans une casse de voitures. L'un des mecs avait une queue improbable qui fit d'abord peur à la petite rousse avant de l'enchanter carrément. Quand le livreur se pointa, l'air tiédi du crépuscule pénétrait par la fenêtre entrouverte et se mêlait aux effluves de sudation et d'éjaculations comme un bataillon de mouches virevolte dans des toilettes mal entretenues.

 

   Il mangea sa pizza sous l'œil méprisant d'une lune gigantesque. Le jour crevait aux bras de la ville apathique.

 

   Nicolas Tourneur finit sa soirée en compagnie de limaces de mers aux couleurs flashy comme les bikinis dans les vitrines. Ces limaces étaient à la mode cette année.

 

                                                                 *

 

   Au troisième jour de ses congés, Nicolas Tourneur commençait à se faire royalement chier. Les cartons de pizza s'entassaient dans sa cuisine, il avait passé un rouleau presque entier de sopalin, et trois cadavres de bouteilles de gin réclamaient, à chaque fois qu'il s'approchait d'elles, un enterrement digne de ce nom.

 

   Dès onze heure du matin, chaque jour, une fournaise d'ennui écrasait les rues, les immeubles, les dessous de bras et l'entrecuisse de ceux qui pourrissaient en ville. Pour se distraire, Nicolas Tourneur ouvrit uns à uns les mails stupides qu'il avait foutus dans sa corbeille. Il fut ravi d'apprendre qu'étant le miraculeux chanceux millionième visiteur d'un site de cul, il avait remporté un flacon de Gigax, une gelée rosâtre, vendue normalement quarante-cinq euros et quatre-vingt-dix neuf centimes, capable de faire gonfler votre pénis de trois centimètres en largeur et jusqu'à six en longueur ! La belle aubaine.

 

   C'est vrai que Nicolas Tourneur n'avait pas un très gros sexe. Légèrement inférieur à la moyenne nationale en tout cas. Mais il n'en avait pas trop souffert, vu qu'au final, la taille du sexe est surtout une affaire d'hommes entre hommes. Jamais aucune femme ne lui en avait fait le reproche, et il était même considéré comme un assez bon coup. Les dimensions d'une bite sont en revanche un facteur discriminant, ou au contraire valorisant, par exemple, dans un vestiaire pour hommes. D'où le fameux « complexe du vestiaire » qui encourage certains à se faire rallonger le sexe chirurgicalement, ce qui n'apporte pratiquement aucun bénéfice en érection, mais seulement à l'état flaccide. Mais comme Nicolas Tourneur détestait tous les sports, et particulièrement les sports collectifs, la relative petite taille de son membre ne le traumatisait pas.

 

   Il s'emmerdait tellement que remplir le bon de commande du flacon offert l'occupa d'une manière à peu près satisfaisante pendant dix bonnes minutes. Et puis, qui sait ! peut-être que cette gelée mélangée à de l'eau et versée dans la terre de son ficus le rendrait fort et virile ! Bref, c'était presque rigolo.

 

   Il vérifia tout de même les conditions, pour s'assurer qu'il n'y avait rien à payer, ni aucune arnaque sous-jacente. Encore dix minutes. Non, aucun engagement à racheter du produit, et hormis quelques cases à décocher pour éviter de se faire assommer d'encore plus de publicités crétines, rien ne semblait s'opposer à accepter le petit cadeau de la société ENOZAMA. Envoi sous plis discret assuré.

 

                                                                 *

 

   Le surlendemain déjà, le facteur sonna. Il avait un petit colis pour Monsieur Nicolas Tourneur, envoyé depuis la société ENOZAMA.

 

   Nicolas Tourneur ouvrit le paquet, et sortit le flacon de gelée rosâtre. L'emballage du Gigax représentait un petit bonhomme priapique tout étonné de tenir entre ses mains un sexe disproportionné. Après avoir pouffé un petit coup, il posa le produit idiot sur une étagère et alla se servir son premier gin de la journée. Il joua ensuite au poker sur internet, mais avec de l'argent virtuel. S'il devenait suffisamment bon, il passerait aux vraies mises, et pourquoi pas ? s'il engrangeait vraiment de la thune, peut-être qu'il s'offrirait son voyage en Europe pour baiser des ribambelles de petites salopes comme le faisaient ses deux héros tchèques.

 

   Au bout de quatre heures de jeu, sur les mille jetons alloués à l'inscription, il ne lui en restait plus que cent-soixante. Nicolas Tourneur n'était pas très bon au poker. Et puis ça ne l'amusait pas tant que ça. Sans s'en apercevoir, il avait un peu trop forcé sur le gin aujourd'hui, à chaque nouvelle donne il servait un petit verre, ainsi jusqu'à seize heure de l'après midi où il eut le premier vrai coup de barre alcoolique de ses vacances.

 

   Il rouvrit les yeux dans une espèce de brume de sauna, baignant dans son jus, les membres décomposés, sans aucune force. Il lui sembla que toute l'eau contenue dans son corps s'était évaporée durant son sommeil, ou pire, avait été sucée par une des salopes tchèques dont il venait de rêver. D'ailleurs c'était plutôt un cauchemar, et ça expliquait l'état très désagréable dans lequel il se trouvait maintenant. La pute l'avait chevauché sur le trottoir horriblement brûlant d'une rue praguoise, sous le regard des passants, puis, au moment où tous deux allaient jouir, avait abouché très fort sa ventouse contre son sexe, et contracta son périnée avec une force inhumaine pour aspirer tous ses boyaux et viscères, un peu à la manière d'une araignée avec un pauvre insecte pris dans sa toile. Il se réveilla pourtant avec une gaule incroyable.

 

   La chaleur suffocante pressait de ses mains de feu chaque petite parcelle de matière, chaque molécule d'air de l'appartement. Les feuilles des arbres, visibles depuis la fenêtre, pendaient mollement, tristement, résignées et immobiles au bout des branches qui paraissaient avoir dégouliné des troncs.

 

   Plusieurs cigales sciaient les strates de cet enfer de leur stridulation acharnée et oppressante. Leur chant d'amour n'était que des galets pointus entrechoqués les uns contre les autres, des galets jaunes comme des étincelles. Ce ramdam faisait planer la folie comme une menace sérieuse, comme une division de fantassins au pas de charge. Pourtant, Nicolas Tourneur tenait toujours une gaule de tous les diables.

 

   Il se passa le visage sous l'eau froide et s'en aspergea également le sexe. Il reprenait ses esprits. Mentalement, ça allait un peu mieux. Son sexe, par contre, indiquait avec la même obstination le midi d'un désir tonitruant.

 

   Nicolas Tourneur voulut faire diversion, tromper son esprit. La littérature l'avait toujours emmerdé, mais il n'ignorait pas son pouvoir sur la pensée. Il n'avait que peu de livres chez lui, en-dehors de ceux sur les insectes, bien entendu. Balzac. Bien ça, Balzac, tout le monde dit qu'il est très chiant. On lui avait offert « La peau de chagrin » quelques années auparavant, c'était le moment d'essayer.

 

   « Vers la fin du mois d'octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-royal au moment où les maisons de jeu s'ouvraient conformément à la loi qui... »

 

   Il continua un peu sa lecture, d'abord content que l'action se passe dans une salle de jeu, pouvant s'y projeter facilement vu qu'il avait passé quatre heures au poker un peu plus tôt. Puis il se découragea, ne poussant même pas jusqu'à l'apparition, pourtant précoce, de la fameuse peau de chagrin dans le récit. Il fut même surpris de trouver Balzac moins chiant qu'il se l'était figuré, mais le problème ne venait pas de Balzac. Après une quarantaine de lignes, sa queue n'avait rien abandonné de son maintient. Impossible de se concentrer. Il reposa le livre en se promettant d'y retourner un jour plus propice.

 

   Bon. Cette putain de queue. Ces putains de cigales. Cette chienne de chaleur. Ces cons de platanes. Cette queue... Cette queue interdisait toute réflexion. Nicolas Tourneur exécuta un mouvement circulaire de la tête, comme pour chercher du secours dans l'espace, une idée pas encore calcinée par la température. Ses yeux s'arrêtèrent sur le flacon de Gigax. Il se leva, prit l'imbécile petit récipient entre ses doigts et considéra une fois de plus le dessin du bonhomme priapique. Pourquoi ne pas guérir le mal par le mal ? De toutes façons, ça ne pouvait pas être pire. Et puis, si l'insoutenable érection perdurait, il n'aurait qu'à se rendre aux putes, aux vraies -pour la première fois de sa vie- et se décharger un bon coup. En fait, c'était stupide d'espérer quoi que ce soit de cette matière rose qui n'était qu'une arnaque, mais sa queue réclamait de l'attention, alors, ok, il lui en donnait.

 

   Nicolas Tourneur dévissa le couvercle, fit ensuite sauter l'opercule qui protégeait la précieuse pommade des méfaits de l'air. En fait, ça ressemblait à un truc pour les cheveux. Beaucoup d'eau, quelques bulles minuscules, un aspect visqueux, et une odeur... une odeur... spéciale. Ça ne sentait pas la fraise comme il s'y attendait à cause de la couleur. Non, ça n'était pas définissable. Pas désagréable non plus. Un parfum vaguement musqué, peut-être aussi de bois et d'iode. Il devait y avoir du gingembre, et... d'autres choses. Il en préleva un peu du bout de l'index. Une sensation de fraîcheur enveloppa son doigt. Précautionneux, il patienta quelques instants pour être bien certain qu'il n'était pas allergique à ce mélange. Cinq minutes plus tard, il décréta que rien d'alarmant ne s'était produit. Et même, ce petit effet réfrigérant, comparable à celui d'un stick anti-transpirant, l'encouragea à s'en passer sur le sexe. Sexe qui n'avait, évidemment, rien perdu de son assurance.

 

   Donc, il s'en badigeonna le pénis, comme expliqué sur la notice. Il fallait être en érection. Pour ça, aucun problème ! Puis, de la base vers le gland. Bien se laver les mains ensuite, pour ne pas s'en foutre dans les yeux par mégarde. Bon. Avant de se sentir vraiment con à cause la situation, la même vague de fraîcheur le parcourut, mais bien plus intense, presque glacée, et toujours aussi agréable, voire apaisante. Étonnement, elle ne partit pas de son sexe pour diffuser de façon centrifuge autour du membre, mais plutôt du ventre, avant de s'étendre à tout le corps. La vague roula en lui jusqu'à ses extrémités, orteils, doigts, tête, puis une seconde suivit, comme un ressac, plus tiède, mais encore plus apaisante. Un surprenant bien-être s'empara de son corps. Une espèce de pellicule de ouate, douce et caressante le recouvrit entièrement, jusque dans ses pensées. C'était comme s'allonger dans l'herbe après la rosée. Par contre, il ne débandait pas du tout, mais cela n'était plus si gênant. Du miel lui coulait dans les veines. Son corps lui disait merci.

 

   Insensiblement, Nicolas Tourneur s'assoupissait. Le soir s'était glissé dans la ville à son réveil. Tout était mieux. Les arbres souriaient. Les étoiles, comme de timides gouttes de pluie, naissaient dans le ciel. À sa grande surprise, Nicolas Tourneur n'avait pas transpiré durant son sommeil. Il était sûr d'avoir rêvé, mais sans aucun souvenir du contenu de ses rêves. Son sexe reposait, à demi gonflé entre ses doigts, comme s'il l'avait caressé sans s'en apercevoir.

 

   Se pouvait-il ?... non, vraiment... étrange... irréel. Pas crédible. Pourtant... bien qu'à l'état de « demi-molle », ou plutôt, de « trois-quart dure », sa bite montrait des proportions peut-être bien inhabituelles... Difficile d'en jurer vu qu'il ne bandait pas tout à fait, mais... Oui, c'était à croire qu'elle avait légèrement gagné en épaisseur ! Nicolas Tourneur se servit un verre de gin en remettant à plus tard l'expertise de son membre. Un deuxième verre éclaircit tout à fait ses idées.

 

   Il regarda alors entre ses jambes, dubitatif. Encore une fois, dans cet état-là, difficile de se faire une opinion tranchée, mais quand même... on dirait bien...

 

   Bien, il ne lui restait plus qu'à prendre le taureau par les cornes. You Porn. Vidéo. Masturbation. Tendu et gonflé dans sa main, peut-être, oui, peut-être que le bazar était un peu plus épais. Mais l'affaire relevait tellement de la croyance, de l'auto-persuasion qu'il rejeta sa conclusion, préférant se laisser aller à son plaisir. Son membre le remercia.

 

   Nicolas Tourneur s'endormit dans une nuit douce comme les bras d'une femme, enfouissant sa tête dans la chevelure soyeuse des rêves.

 

                                                           *

 

   Le jour suivant, la température lui parut moins coercitive. Il déjeuna pour la première fois depuis des semaines. Des tartines, du café, et quelque chose gazouillait en lui. Un fait étrange se produisit. En passant devant le bureau de tabac où il se rendait pour se recharger en cigarettes, il ressentit tout à coup un fort dégoût pour la clope. Il entra tout de même, et, au moment de demander sa cartouche de Marlboro, se ravisa, sortit du commerce, et se trouva ainsi dans la rue sans ses cigarettes. Un immonde goût de caramel bien trop sucré lui avait envahit la bouche juste quand il allait s'adresser au vendeur.

 

   Stupéfié, Nicolas Tourneur s'inquiéta un court instant de ce qui lui arrivait. Mais il se sentait tellement bien ! Il changea son programme et décida de faire quelques pas dans les rues autour de chez lui. Dans une longue avenue droite, une voiture venue en sens inverse se gara à dix mètres devant lui. En sortit une très belle femme brune, du même âge que lui, c'est à dire la petite trentaine. Sans y faire attention, il ne la quitta pas des yeux. Quand il passa devant elle, il eut la délicieuse surprise de constater qu'elle lui souriait ! N'étant pas particulièrement beau garçon, il n'était pas habitué du phénomène. Voulant lui rendre la pareille, il se rendit compte qu'en fait, il lui souriait déjà. Ce mystère résolu laissa la place à un autre. Pourquoi lui avait-il souri ? Jamais il ne s'était amusé à ça avec une inconnue dans la rue. Il le regretta d'ailleurs aussitôt, vu l'efficacité de la chose. La fille maintenant derrière, il en tira une leçon aussi évidente que naïve et implacable : la vie est simple.

 

   « Bien joué » dit une petite voix en lui.

 

   Mais plus l'heure avançait, plus le soleil redevenait agressif. Ou alors, les effets protecteurs de la gelée se dissipaient -si jamais, comme il le pensait, cette crème bizarre abaissait effectivement sa température corporelle.

 

   Une fois dans son salon, il ne put s'empêcher de retenter l'expérience, et se badigeonna de nouveau le sexe de Gigax.

 

   La même magie s'empara de son être.

 

   « Merci » dit une voix en lui. « Branle-moi » dit-elle encore.

 

   Ce fut comme une avalanche. Son sang changé en glace. Ça partait de la voûte plantaire pour remonter jusque dans sa poitrine. Une demi seconde d'éternité, il resta interdit. Bêtement, Nicolas Tourneur regarda derrière lui tout en sachant très bien que cette petite voix ne venait pas d'un être humain glissé subrepticement dans son salon. Sous la plaque de neige effondrée en lui, son cœur se mit à battre bien trop fort.

 

   « Oui, bon, ça va. Arrête de jouer au con. C'est moi. »

 

   Électrochoc de confirmation. Le plus bizarre était que cette « voix » venait de partout à la fois, c'est à dire, c'était une voix intérieure, mais dont l'onde sonore se propageait à l'extérieur, exactement dans le genre de sa propre voix. Nicolas Tourneur prit une grande inspiration.

 

   « Mais... tu parles ?! 

 

   - Je peux aussi chanter. Bon, branle-moi, tu vois bien qu'on bande comme c'est pas permis. »

 

   Ses doigts tremblaient lorsqu'il les posa, tout doucement, avec hésitation, sur son sexe qui, d'un coup -et c'est bien normal- lui parut presque un corps étranger. Cette fois, Nicolas Tourneur n'eut plus aucun doute : sa bite était plus plus épaisse qu'auparavant. Elle ronronna comme un gros chat.

 

   « Je veux des putains tchèques. »

 

   Nicolas Tourneur lança une des vidéos.

 

   « Non, celle-ci est nulle, je veux une chienne qui se fait troncher en pleine rue, c'est bon ça. »

 

   Nicolas Tourneur obéit à sa bite. Ils éprouvèrent un orgasme très puissant, augmenté par la complicité naissante.

 

   Un gin s'imposait. Non, deux. Et puis un troisième pour faire bonne mesure.

 

   Ils regardèrent ensemble les informations. Protégés par la gelée Gigax, la canicule ne dérangeait plus du tout Nicolas Tourneur et sa bite.

 

   « Allons voir ta voisine, ordonna le sexe de Nicolas Tourneur.

 

   - Ma voisine ? Laquelle ?

 

   - T'es vraiment une truffe. La blonde qui a quarante ans, celle qui te tient toujours la jambe pour te parler. Ça fait deux ans qu'elle attend qu'on la saute.

 

   - Ah ! Séverine ! Elle est pas très jolie...

 

   - Elle est même moche, mais toi non plus t'es pas très joli, et puis faut qu'on s'entraîne.

 

   - Mais comment je fais ?

 

   - Quel manche... Tu sonnes, tu lui demandes du café parce que t'en as plus, elle va te proposer d'en boire un avec elle et puis... bon, je vais pas non plus te faire un tableau. »

 

   Nicolas Tourneur alla sonner chez Séverine. Tout se passa comme sa bite l'avait indiqué. Ils baisèrent Séverine à même la table de la cuisine. Quand il entra en elle, Nicolas Tourneur entendit de nouveau son sexe ronronner. C'était assez hypnotique.

 

   « Tu m'impressionnes, complimenta Nicolas Tourneur à l'intention de sa bite, une fois rentrés chez eux.

 

   -Tu t'en es bien tiré toi aussi. »

 

   Sur son fauteuil, comme un roi satisfait revenant d'une campagne victorieuse, Nicolas Tourneur se dit que, tout de même, depuis qu'il écoutait sa bite, la vie était vraiment plus simple. Il se reprocha de ne pas l'avoir fait plus tôt. Mais avant sa bite ne parlait pas ! En fait, si, elle parlait, seulement il ne l'écoutait pas. Il attrapa sa bouteille de gin, qui, d'ailleurs, menaçait d'être bientôt vide.

 

   « Bon, ben si tu m'écoutes désormais, je te le dis sans te ménager, va falloir sérieusement calmer la picole.

 

   - Quoi, se récria Nicolas Tourneur ?!

 

   - Oui oui, tu m'as bien entendu. Tu crois que c'est des fables les méfaits de l'alcool ? Tu vas devenir obèse, fatigué, mou, dans quelques mois on ne bandera plus qu'en piquant du blase, sans compter que tu vas devenir aussi con qu'une truelle. »

 

   Nicolas Tourneur, penaud, ne répondit rien, sachant très bien que sa bite avait raison. Et puis ça le soulageait d'avoir quelqu'un à écouter, quelqu'un en qui il pouvait avoir confiance, vu que ce n'était qu'une dépendance de lui-même. Tout était plus simple.

 

                                                             *

 

   Nicolas Tourneur était heureux, peut-être pour la première fois de son existence. La relation qu'il entretenait avec sa bite lui rappelait ses amis de vacances qu'on se fait étant petit, le côté durable et fusionnel en plus. Trois jours qu'il n'avait plus fumé et ça ne lui manquait pas. Le sevrage alcoolique exigeait un peu plus de temps, tout en prenant également la bonne voie. Le Gigax semblait le préserver de tout manque physique, mais pas psychologique ; en fait ce n'était que l'habitude qu'il restait à éradiquer : le petit verre crépusculaire devant la télé. Mais il faisait des efforts, et sa bite était contente, le flattait, l'encourageait. À Deux, tout était plus simple.

 

   Sans savoir si l'envie venait combler un vide laissé par la diminution drastique de sa consommation d'alcool, ou si elle provenait d'une autre cause, Nicolas Tourneur éprouva un irrépressible besoin d'activité physique. Il alla courir tous les matins, puis s'adonna à quelques pompes et exercices abdominaux. La testostérone ainsi secrétée renforçait son sentiment de confiance en lui. Cette soudaine assurance se traduisit par un fait d'arme, des semaines plus tôt inimaginable pour Nicolas Tourneur : après quelques compliments de sa boulangère sur la transformation radicale qui s'opérait en lui, et que chacun pouvait observer, il lui effleura la main, la remerciant d'un regard très appuyé au fond de l'âme. Deux minutes plus tard, il la prenait debout, jupe relevée, face au four à pain de l'arrière-boutique.

 

   « On s'emmerde un peu ici quand même, confia Nicolas Tourneur à sa bite.

 

   - C'est vrai, les femmes de ton quartier sont vieilles et laides. Dommage que tu n'aimes pas danser en boîte.

 

   - Je déteste ça. »

 

   Sa bite n'ajouta pas un mot.

 

   Le fait est que Nicolas Tourneur faisait les cent pas dans sa tête. Son corps, irrigué par une énergie nouvelle, ne tenait plus en place : il fallait augmenter quotidiennement le nombre de pompes et la durée des joggings. Et plus il produisait des efforts, plus il avait d'énergie, plus la station assise le faisait bouillir. Ses nuits également devenaient plus agitées. Il rêvait beaucoup. De sexe, évidemment, mais aussi de voyages, de découvertes, de contrées lointaines ! Sa nouvelle personnalité exigeait une nouvelle vie. Mais tout ne grossissait pas en proportion : son compte en banque demeurait celui d'un petit bonhomme sans ambition et sans horizon.

 

   Un soir qu'il se passait la gelée miraculeuse, il constata avec effroi qu'il ne lui en restait plus que pour trois ou quatre jours. Alors qu'il passait commande d'une nouvelle dose de Gigax, la bite de Nicolas Tourneur, qui dépassait allègrement les vingt centimètres, prit la parole :

 

   « Il y a mieux à faire.

 

  - Comment ça ?

 

   - Regarde la page ''enquête de satisfaction''. »

 

   « La société ENOZAMA propose à chaque client, à partir de son second achat de gelée Gigax, de participer à un programme d'une semaine paradisiaque en compagnie d'hôtesses sélectionnées par ENOZAMA. L'objectif de ce programme sera d'améliorer et d'optimiser les performances liées à la prise du traitement. Les bénéficiaires s'engagent à accepter que leur témoignage soit utilisé (visage flouté) lors d'une future campagne publicitaire pour le Gigax. Tous les frais, déplacement, hébergement et frais de bouches seront pris en charge par la société ENOZAMA. Une fois par mois, un tirage au sort sera effectué en présence d'un huissier assermenté pour déterminer quels en seront les heureux bénéficiaires. »

 

   La date du prochain tirage au sort renvoyait au surlendemain. Nicolas Tourneur resta un moment perplexe.

 

   « Et alors, s'impatienta la bite de Nicolas Tourneur, tu attends quoi ?

 

   - Je sais pas, je comprends pas bien.

 

   - ''Améliorer et optimiser les performances'', on va niquer, manger et dormir à l'œil pendant une semaine, c'est exactement ce qu'il nous faut. Par contre, on doit tenir une forme olympique : tu vas passer à une heure de jogging et cent-cinquante pompes par jour, on doit se charger de testostérone, je nous veux comme une couille de taureau après le carême !

 

   - Encore faut-il qu'on gagne, tempéra Nicolas Tourneur... »

 

   Durant les trois jours qui suivirent, la bite de Nicolas Tourneur s'occupa de son entraînement comme un véritable sergent instructeur. Il était hors de question de se nourrir de pizzas ou de kebaps, chaque calorie était pesée et mise en rapport avec la dépense d'énergie nécessaire aux exercices physiques. La bite de Nicolas Tourneur avait des talents cachés de nutritionniste. Elle ne lui passait rien. Une après-midi qu'ils se promenaient tous deux en centre-ville, Nicolas Tourneur s'arrêta devant une boulangerie, lorgnant avec appétit du côté des quiches lorraines.

 

   « HORS DE QUESTION, vociféra sa bite ! »

 

   Désormais, elle lui interdisait également la masturbation. Il fallait conserver toutes ses forces pour la semaine paradisiaque. Elle lui autorisa cependant de tirer un coup avec Séverine, mais sans éjaculer. Mais sa bite ne faisait pas que le houspiller, pendant le jogging, par exemple, lorsqu'elle sentait que Nicolas Tourneur arrivait à bout de forces, elle le stimulait :

 

   « Allez mon petit taureau, courage, ne faiblis pas, pense à toutes ces belles chattes que tu vas exploser dans quelques jours ! Tiens bon ! Allez, plus que dix minutes! T'es un chef, un maître-queue ! »

 

   Toutes les nuits, Nicolas Tourneur rêvait de sa semaine paradisiaque. Privé d'orgasme, il vivait une tension constante , aussi bien mentale que physique.

 

                                                             *

 

« La société ENOZAMA est heureuse de vous informer que vous avez été tiré au sort pour participer à notre programme qui se tiendra du XX/XX au XX/XX. Un car vous attendra à la gare routière pour vous acheminer en direction du centre ENOZAMA le plus proche de chez vous. Départ prévu à zéro heure et dix minutes, le XX/XX. »

 

C'était pour dans deux jours. Nicolas Tourneur hurla de joie.

 

                                                               *

 

   À la date prévue, pour l'heure dite, Nicolas Tourneur arriva à la gare routière, un sac de sport à l'épaule. Son sac contenait sept caleçons et deux boîtes de dix préservatifs. Le conducteur, un gros type jovial d'une cinquantaine d'années, reportait sur une feuille le nom des passagers lorsque ceux-ci montaient dans le car.

 

   Le conducteur démarra. Ils n'étaient que sept participants dans le véhicule affrété par ENOZAMA. Chacun s'était assis le plus loin possible des autres comme pour éviter toute conversation embarrassante du type « votre bite vous parle à vous aussi ? ». Nicolas Tourneur aurait bien aimé savoir, mais il fit comme tout le monde, et alla se mettre dans un fauteuil bien à l'écart des autres mecs. Tous avaient la trentaine. Beaucoup de questions se bousculaient dans la tête de Nicolas Tourneur, certainement les mêmes questions que celles qui gravitaient dans l'esprit de tous les passagers. Mais personne n'osait prendre la parole. Et puis il y avait des chances que le conducteur ne fût au courant de rien, hormis la destination.

 

   « On en a pour cinq heures, à peu près, déclara la bite de Nicolas Tourneur, il vaut mieux se reposer. »

 

                                                                    *

 

   C'était dingue. Trois jours que Nicolas Tourneur était au centre ENOZAMA, et il ne voulait déjà plus en partir. Cela se présentait comme une clinique privée dans les Alpes, au milieu de vallées luxuriantes, de champs de fleurs et de rivières. À leur arrivée, chaque heureux bénéficiaire fut pris en charge par deux magnifiques hôtesses. Après avoir conduit Nicolas Tourneur dans son propre baraquement, ressemblant aux petits bungalows qu'on trouve au bord des plages, elles l'emmenèrent faire une prise de sang et un test d'effort. Deux petites heures plus tard, les réjouissances commencèrent, et sans préservatif ! C'était sûrement pour cette raison qu'il fallait faire une prise de sang. Tout était très bien organisé, il n'y avait qu'à se laisser guider. Les hôtesses, une brune et une blonde, étaient aux petits soins (tous les soins), toujours gentilles, et toujours disponibles. Le centre, bâti comme une petite ville, comportait plusieurs quartiers, apparemment trois, dont l'accès était réservé en fonction du grade obtenu par les heureux bénéficiaires. Comble du bonheur, tout était fait pour que jamais un participant mâle n'en croise un autre. Pour un misanthrope comme Nicolas Tourneur, c'était la cerise sur le gâteau. Une vraie semaine paradisiaque.

 

   « Quand est-ce que j'aurai droit au grade 2, demanda Nicolas Tourneur à son hôtesse blonde ?

 

   - Demain, mon bel étalon.

 

   - Et ça change quoi ?

 

   - Vous aurez six hôtesses pour vous, trois par jour sur deux jours.

 

   - Et le dernier jour pour le dernier grade, c'est ça ?

 

   - Exactement.

 

   - L'apothéose, jubila Nicolas Tourneur !

 

   - Exactement, l'apothéose » confirma l'hôtesse blonde en prenant en bouche le sexe de Nicolas Tourneur, sexe qui se mit à ronronner comme un gros chat. 

 

   Il la baisa ensuite pendant plus de deux heures ! L'arrêt de l'alcool et du tabac, associé aux exercices physiques, en avait fait un vrai hardeur. Il songea d'ailleurs à se reconvertir une fois de retour chez lui.

 

   Une seule pratique sexuelle manquait à Nicolas Tourneur : aucune des deux filles qui s'occupaient de lui n'acceptait la sodomie. Il pria le soir-même pour que parmi les six femmes que lui autorisait son futur grade 2, une au moins lui offrît de batifoler dans son petit cul.

 

                                                          *

 

   Nicolas Tourneur était bien au paradis. Dieu n'habitait pas loin. Le Seigneur avait entendu sa prière. La deuxième des nouvelles hôtesses, celle de l'après-midi, une incroyable rousse longiligne gaulée comme une reine de beauté, n'eut qu'une objection lorsque Nicolas Tourneur glissa un doigt dans son petit trou :

 

   « Vas-y si tu veux, mais promets-moi de ne pas le dire aux autres, je suis nouvelle ici, mais je sais qu'on a pas le droit.

 

   - Pas le droit ? Comment ça, je croyais qu'on était au paradis du cul !

 

   - Si personne le sait, c'est pas grave. Vas-y mon beau, enfonce-la moi bien profondément. »

 

   Nicolas Tourneur ne s'attendait pas à ça. Lorsque il posta son gland contre la dernière intimité de sa belle rousse, son sexe fit « flop » : il désenfla d'un coup, comme s'il refusait d'entrer par cet orifice-là !

 

   Nicolas Tourneur s'empourpra, très gêné par cette panne soudaine. La superbe rousse le suça, le branla, et, quasi instantanément, il retrouva son érection coutumière. Ils réessayèrent, et, de nouveau, le sexe de Nicolas Tourneur fit « flop ». Ils se contentèrent alors d'une banale levrette. Cette fois-ci le bazar fonctionna correctement. Une fois qu'ils eurent fini, Nicolas Tourneur voulut en savoir plus sur cette mystérieuse interdiction. Mais la rousse splendide resta très évasive sur le sujet, arguant qu'étant nouvelle ici, elle n'avait aucune information particulière.

 

   Après le départ de la rousse, et avant l'arrivée de la troisième hôtesse, Nicolas Tourneur engueula copieusement sa bite :

 

   « Oh ! C'est quoi ce plan que tu m'as fait ?!

 

   - J'avais pas envie, c'est tout, lâcha impétueusement le sexe de Nicolas Tourneur.

 

   - Comment ça ''pas envie'' ? Elle est bien bonne celle-là ! T'es que ma bite ! C'est encore à moi de décider comment je veux baiser !

 

   - On va pas se prendre le chou maintenant, il reste que deux jours, profitons-en au mieux, louvoya sa bite.

 

   - Non mais, on est deux dans cette histoire, quand même ! Je suis pas à tes ordres !

 

   - Ben si, un peu. Ça fait des semaines que tu m'obéis, et tu n'as jamais été aussi heureux. Tu veux que tout redevienne comme avant ? »

 

   Nicolas Tourneur ne trouva rien à répondre. Sa bite avait raison, une fois de plus. Et puis, c'était la première fois qu'il s'en rendait compte, mais... avec ses nouvelles proportions, son sexe lui faisait un peu peur... Il se sentait inférieur à lui, et surtout... moins intelligent. Ce complexe d'infériorité engendra une difficulté originale : Nicolas Tourneur n'osait plus se laisser aller à des pensées entrant en contradiction avec les idées de sa bite, vu que celle-ci lisait dans son esprit. Un sentiment de tristesse l'envahit. Il s'allongea sur le lit, et contempla son plafond, à la recherche d'une idée indécelable, une idée de contrebande que sa bite ne remarquerait pas. Comme un plan à peine esquissé. Évidemment, ça ne marchait pas. La tristesse se changea en découragement. Nicolas Tourneur eut l'impression que sa bite rigolait du fin fond des abîmes de son âme.

 

   La troisième hôtesse frappa à la porte alors que le crépuscule prenait possession de la vallée.

 

   « Entrez » fit Nicolas Tourneur, d'un ton résigné, sans joie.

 

   Une brune diabolique apparut. Sa chevelure immense grouillait dans le vent du soir en cinglant une peau diamantine qui recouvrait ses formes d'Archange du sexe et de la Mort. Ses lèvres, pleines et impudiques, rouge sang, semblèrent à Nicolas Tourneur l'incarnation même de la violence. Elle était seulement vêtue d'un petit short en jean, horriblement court, et d'une chemise à l'étoffe si légère qu'on ne voyait que ses mamelons, pointant comme des canons depuis le dôme lourd et charnu de sa poitrine. La brune diabolique referma la porte, et la pénombre coula de nouveau dans la chambre de Nicolas Tourneur.

 

   « Bonsoir bel homme », susurra la brune diabolique entre ses lèvres immondes. 

 

   Nicolas Tourneur s'assit sur le rebord du lit avec mauvaise grâce, ou plutôt, avec la mollesse provocante qu'oppose un adolescent à celui qui vient lui faire la morale, ou le forcer à accomplir une tâche désagréable. Mais il bandait, comme de bien entendu.

 

   « Bonsoir. »

 

   La brune diabolique fut décontenancée par l'accueil glacial.

 

   « Vous semblez tout morose, bel étalon... D'habitude je fais plus d'effet que ça ! Mais vous êtes dans le noir... Ça ne va pas ? Vous êtes malade ? »

 

   Pour la première fois, Nicolas Tourneur parvint à réfléchir très vite, sans réellement formaliser sa pensée en mots, à l'instinct en somme. Cette fille était trop belle, bien plus que toutes les petites putes tchèques. C'était un crime de passer à côté.

 

   « Non, non. Pardon, je faisais la sieste. 

 

   (- MENTEUR, s'indigna la bite de Nicolas Tourneur !)

 

   - Vous êtes sûr ? On ne plaisante pas avec ça. Si vous êtes malade, il faut vous soigner et vous reposer. »

 

   Elle porta sa main au front de Nicolas Tourneur.

 

   « Tu vois, fit Nicolas Tourneur, je vais très bien. »

 

   Et il se leva en laissant ses doigts serpenter en remontant le long des cuisses de la brune diabolique. Au fur et à mesure que la pulpe de ses doigts arrivait près de la naissance des fesses odieusement galbées de la fille, sa caresse se changea en griffure, d'abord légère, puis de plus en plus profonde. Il empoigna les deux pommes de son cul à pleines mains tout en glissant derrière elle. Sa bite ronronnait, tendue comme rarement entre les deux globes parfaits de la brune diabolique.

 

   « Mmmmmmm, apprécia celle-ci. En effet, vous ne paraissez pas du tout malade ! »

 

   La main de Nicolas Tourneur fit le tour des hanches de la brune diabolique et alla se plaquer entre ses jambes, paume contre son mont de vénus. Il pressa doucement le petit renflement tiède et déjà humide à sa base. La fille écarta sensiblement les cuisses. De son autre main, il lui saisit sa chevelure de Méduse et tira sa tête à lui pour l'embrasser fiévreusement. L'entrecuisse de la brune diabolique ruisselait tandis qu'il malaxait ses lèvres entre ses phalanges.

 

   « Vous savez y faire, murmura la brune diabolique en fondant littéralement entre les mains de Nicolas Tourneur. »

 

   Celui-ci relâcha son étreinte et reparut devant la fille, ses yeux fichés dans les siens. Il lui imposa le regard le plus brûlant et le plus intimidant qu'il pût. Sa poitrine tutoyait celle de la brune diabolique. Seule une mince pellicule de chaleur séparait leurs deux corps. La bouche de Nicolas Tourneur fondit sur la nuque de la fille. Il planta l'extrémité durcie de sa langue à la base de son cou, là où la chair est la plus fine et délicate. La fille gémit et frissonna en s'abandonnant totalement à l'emprise de Nicolas Tourneur.

 

   « Mais vous êtes un vampire, monsieur ! » souffla la fille, mutine et emportée par le désir.

 

   La langue de Nicolas Tourneur creusa un sillon jusqu'à l'oreille de la brune qui tremblait maintenant de tous ses membres.

 

   « Je vais te baiser comme une véritable petite putain, menaça, sulfureux, Nicolas Tourneur, sur un ton aussi doux que péremptoire. »

 

   Et, de fait, il lui attrapa de nouveau les cheveux, la poussa contre le mur face à lui, écarta ses jambes d'un petit coup de pied, abaissa le petit short en-dessous des fesses de la fille, sortit son sexe terriblement gonflé, et l'enfonça d'un coup, sans autre préliminaire, dans le gouffre moite et offert de la brune. Il la baisa ainsi, comme une pute, du plus brutalement qu'il pût, pendant plus d'une heure, jusqu'à ce que la brune demande grâce. D'elle-même, la fille se mit à genoux pour le finir à la bouche et recevoir sa semence en plein visage.

 

   Elle le complimenta comme jamais une autre fille. Elle n'avait pas souvenir de s'être fait baiser de la sorte. Nicolas Tourneur était le meilleur coup de sa jeune vie ! Mais la violence de l'acte, la puissance de la volupté qui l'avait saisie la tourneboulait un peu. Elle voulut rester avec Nicolas Tourneur un moment, allongée à ses côté sur le lit. Comme souvent les femmes après le coït, elle se mit à parler, à questionner Nicolas Tourneur sur lui-même, sur sa vie, sur ses goûts, son métier, etc etc.

 

   Nicolas Tourneur redevint des plus moroses. Il ne répondait que du bout des lèvres aux questions fastidieuses de la fille. Elle se colla contre lui en caressant sa poitrine du bout des doigts.

 

   « Tu es de nouveau fatigué mon beau vampire ? Ou tu décompresses après avoir joui ?

 

   - Rien de tout ça. Je crois que je suis amoureux.

 

   - Amoureux ? Mais de qui ? Pas de moi, quand même ! On se connaît depuis moins de deux heures !

 

   - Non, désolé. De la fille rousse que j'ai vue à midi.

 

   (- MISÉRABLE MENTEUR, gronda encore la bite de Nicolas Tourneur !) »

 

   La brune, un rien désarçonnée, probablement vexée, finit par reconnaître qu'elle vivait dans le même appartement que la rousse en question. Nicolas Tourneur fit promettre à la brune de transmettre un message papier à l'élue de son cœur en échange d'une autre baise avec lui. Il écrivit le petit mot et le donna à la fille.

 

   « Au fait, demanda Nicolas Tourneur à la fille qui allait partir, pourquoi est-ce que je ne connais aucun de vos prénoms ?

 

   - Justement pour qu'aucun lien affectif ne se créé, répondit-elle, glaciale.

 

   - Et tu ne veux pas me dire le tien ? Promis, je le garderai pour moi. Je veux savoir le nom de celle avec qui c'était si bon de faire l'amour.

 

   (- FAIRE L'AMOUR ?! MAIS TU ES INFECT ! JE CROIS QUE JE VAIS GERBER, s'offusqua la bite de Nicolas Tourneur !)

 

   - Ici on m'appelle Harmotho... non, je vais te dire mon vrai prénom : Cynthia.

 

   - À demain, ma belle et dangereuse Cynthia...

 

   - À demain mon terrible vampire... »

 

   Elle lui lança un baiser à travers la pièce et disparut dans la nuit, le petit mot dans la poche de son short.

 

   - Qu'est-ce que tu mijotes, enfoiré, accusa la bite de Nicolas Tourneur !

 

   - Je ''mijote'' rien du tout. Je suis amoureux.

 

   - ''Amoureux'' ? Et moi je suis Cléopâtre !

 

   - Bon, écoute, tu as beau être très intelligent, tu n'es qu'une bite, et j'ai la prétention de croire qu'une bite ne comprend pas grand-chose à l'amour !

 

   - Je lis dans ton âme, idiot ! Et je vois bien que tu n'es pas amoureux ! »

 

   Nicolas Tourneur ne répondit pas, et se concentra pour ne penser à rien. Sa bite, elle, fit des efforts perceptibles pour se calmer.

 

   - Excuse-moi. Je suis ta bite. J'aurais pas dû m'énerver. Mais j'aime pas quand je te comprends pas. Dis-moi ce qui se passe, je peux t'aider. Je t'ai dit, je vois bien dans ton âme que...

 

   - Parce que l'âme existe maintenant ? Première nouvelle ! J'adore notre complicité, mais c'est quand même pas ma bite qui va décider à la place de mon cœur ! »

 

   Cette fois-ci, ce fut à la bite de Nicolas Tourneur de garder le silence, visiblement blessée dans son amour-propre. Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à ce que trois petits coups timides se fissent entendre à la porte. C'était la rousse. Nicolas Tourneur la fit entrer. Son visage fin et gracile semblait marqué par la peur : elle était très pâle.

 

   « Je risque gros en venant te voir...

 

   - J'ai crû comprendre. Elles sont bizarres les règles ici. Pas de sodomie, pas le droit de savoir les prénoms des hôtesses, on ne croise jamais les autres mecs, sans compter cette histoire de grades... »

 

   La jolie rousse lui jeta un regard étrange. Triste et compatissant. Un regard qui voulait dire : « Et encore, tu ne sais pas tout. »

 

   Nicolas Tourneur, encouragé par cet aveu muet, reprit :

 

   « Ça va te paraître absurde mais... voilà, quand tu es partie tout à l'heure... j'ai ressenti un vide... »

 

   Il s'interrompit et la dévisagea. L'expression de la rousse se fit plus tendre encore. D'une voix étouffée, qui peinait à sortir de sa gorge, elle avoua :

 

   « En fait, moi aussi je t'aime bien. Et... oui, je trouve ça absurde. »

 

   Elle ouvrit encore la bouche, comme pour ajouter quelque chose, puis se ravisa, et se tut.

 

   « Cet endroit est malsain, continua Nicolas Tourneur. Mais j'ai envie de comprendre. Il se passe quoi au grade 3 ?

 

   - J'en sais rien. Ça fait que trois semaines que je suis là, et avec toi, c'est la première fois que je fais ''hôtesse'', mais la brune avec qui je partage la chambre est plus ancienne, elle. Elle doit savoir.

 

   - Cynthia ? Alors je devrais arriver à la faire parler, assura Nicolas Tourneur, pensif, comme à lui-même.

 

   - Cynthia ? C'est son vrai nom ? Je la connais sous le pseudonyme d'Harmotoé. Comment tu as fait pour qu'elle te le dise ? C'est formellement interdit ! »

 

   Nicolas Tourneur fut bien embarrassé. Il opta pour une tactique risquée.

 

   « Je vais pas te mentir... Voilà... J'ai baisé Cynthia du mieux que j'ai pu pour qu'elle ait envie de recommencer et qu'en échange de ma promesse de la baiser encore, elle veuille bien te transmettre le message que tu as lu. J'ai une vraie attirance pour toi, et je ne voyais pas comment faire pour te revoir. Du coup, on a parlé après, elle et moi, et elle m'a avoué son prénom. D'ailleurs... je voudrais que tu me dises le tien...

 

   - Jeanne.

 

   - Comme la papesse Jeanne ! C'est mignon, Jeanne.

 

   - ''La papesse'' ? Je connais pas. Bon, on fait quoi maintenant ?

 

   - Va dire à Cynthia-Harmotoé que je veux la voir tout de suite.

 

   - C'est dangereux pour nous à cette heure-ci de venir près de ton baraquement ! Et puis... C'est idiot, mais... promets-moi une chose : si tu dois encore coucher avec elle pour qu'elle te dise ce qu'elle sait... je ne veux pas que tu la baises aussi bien ! Je ne veux pas qu'elle jouisse entre tes bras. J'aimerais que ce soit moi -et que moi- que tu baises comme ça.

 

   - Tu parles comme si on allait s'en sortir, Jeanne. »

 

   Elle lui opposa un regard à fendre le cœur des pierres.

 

   « Bon, je promets. »

 

   Jeanne alla transmettre le nouveau message.

 

   « Dis, je vais vraiment croire que tu es amoureux, railla la bite de Nicolas Tourneur.

 

   - Moi aussi, figures-toi. »

 

   Cynthia entra comme un ouragan dans l'appartement de Nicolas Tourneur.

 

   « Putain ! J'ai failli me faire repérer en venant ! Tu as intérêt à me baiser comme la dernière des putes, mon beau vampire !

 

   - Promis, dis-moi d'abord ce qui se passe au grade 3. »

 

   Cynthia devint plus blanche qu'une lune d'hiver.

 

   « Je... Je ne peux pas, bredouilla-t-elle.

 

   - Si, tu peux. Sinon je ne te baiserai pas. Écoute, je me doute bien qu'on est tués, ou quelque chose dans ce goût-là, et je me doute aussi qu'on ne peut pas s'enfuir. J'ai besoin de savoir, et je te jure que je te baiserai après, peut-être encore mieux que tout à l'heure.

 

   (Nicolas Tourneur entendit le silence sidéré de sa bite.)

 

   Cynthia le scruta un long moment, puis, face à son assurance et sa détermination, finit par lâcher le morceau :

 

   - Au grade 3, commença-t-elle... Bon, déjà vous ne mourez pas. Enfin, pas vraiment. Elle fit une pause, observa la réaction de Nicolas Tourneur, qui restait impassible. Au grade 3, donc... Vous choisissez une amazone, enfin une femme, quoi et... je sais pas comment te dire ça... Tu connais la baudroie des abysses ?

 

   - Ah, putain, acquiesça Nicolas Tourneur, j'imaginais des trucs, mais ça... Oui, je connais la baudroie des abysses. Mets-toi à quatre pattes et abaisse ton short. »

 

   Il était impossible de tenir deux promesses contradictoires. Nicolas Tourneur trancha le nœud gordien en se disant que, quitte à finir comme il le savait désormais, autant se faire bien plaisir une dernière fois, même si ça l'ennuyait réellement de ''tromper'' Jeanne.

 

   Il baisa Cynthia comme un condamné à mort.

 

                                                          *

 

   Après la cérémonie, Jeanne, cachant ses pleurs, sortit dans le soir timide. Le bleu du jour s'effilochait doucement sur l'herbe verte, et une brise légère faisait danser mollement les tiges des fleurs. Elle marcha un moment, chamboulée, hagarde, jusqu'à une petite rivière. Là, elle s'assit, le bout de ses petits pieds menus dans l'eau glacée. La lune irradiait, triomphante, dans le ciel maintenant de carbone.

 

   « Je t'aime, Jeanne » fit une petite voix entre ses jambes.

 

   Jeanne ne répondit rien, et pleura très fort, n'ayant plus à contenir son chagrin. Des lucioles zigzaguaient dans l'air, éclaira

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 12:49

 

 

  C'était la cinquième fois qu'ils se voyaient. La première, ils avaient baisé dans une cathédrale, sous l'oeil interloqué d'un cardinal en peinture, entre le rétable et son tombeau, au nez et à la barbe des visiteurs. Elle était croyante, alors ça l'excitait vachement cette situation. Ils avaient fait ça sur le carrelage glacé.

  La seconde fois, ça s'était passé contre une falaise sur un sentier de promenade. Ils avaient été surpris par un couple de randonneurs, qui, à leur façon de détourner le regard comme s'il n'y avait rien à voir, s'étaient sentis bien plus mal à l'aise que nos baiseurs. Normal, c'est toujours embarrassant de pénétrer, sans l'avoir voulu, l'intimité des gens.
 
  La troisième et quatrième fois furent banales.

  Là, elle était dos au mur de sa véranda, face à lui. Le repas cuisait et répandait des senteurs d'huile d'olive, de cumin, de graines de sésame et d'aubergines. Ils venaient de boire l'apéro. Elle était très excitée, lui un peu moins. 


  « Frappe-moi. »


  Il l'incisa d'un regard aigu de métal noir. C'était une jolie fille. Quelques kilos en trop au niveau des cuisses et du cul, mais un visage très harmonieux, des cheveux très fins. Sans se retirer de ses beaux yeux lapis-lazuli, il leva son bras, paume ouverte, et laissa tomber une main ferme sur sa joue. Cinglant. Sonore. Sec. Dur. Elle eut le courage de ne pas baisser la tête et de rester droite, fière.

  Une deuxième gifle plus appuyée vint la récompenser. Puis un aller-retour.
 

  « Encore. »


  Une quatrième, aussi franche que les premières. Il n'avait pas peur de lui faire mal : elle voulait avoir mal. Sentir sa force brute exercée contre elle. Cette fois-ci son visage resta tourné du côté imprimé par la baffe. Il lui attrapa le menton et la mâchoire avec sa main gauche, pour la repositionner face à lui. Et cinq, et six. Ses jambes fléchirent un peu. Sa joue devenait rosacée.

  Il envoya sa main entre ses cuisses, saisir sa chatte. Trempée. Littéralement ruisselante. Lui aussi bandait ferme, maintenant.


  «Tourne-toi sale petite pute. »


  Elle s'exécuta. Il défit son pantalon pour en sortir sa queue qu'il enfonça en une seule fois dans le sexe ouvert et imbibé de sa sale petite pute. Il la baisa, fort et sans aucun ménagement.

  Le repas fut prêt. Ils s'assirent au-dehors, dans le petit jardin ombragé. C'était très bon, elle était bonne cuisinière. Le rosé aussi était sympa.

  La nuit tomba doucement dans un feulement de feuilles brassées par la brise. Après le dessert, qu'elle avait également préparé elle-même, ils rentrèrent dans la maison et prirent place sur le canapé. Il lui fit la lecture de quelques contes des frères Grimm.

 

 

 

 

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 16:47

 

 

 

  Le truc le plus dingue qui me soit jamais arrivé a débuté par la situation la plus banale possible : j'étais en terrasse du RADAR, à me faire rembarrer par une petite nana avec qui j'y allais un peu fort dans le « rentre-dedans ». C'était une après-midi au temps indéterminé, peut-être bien qu'il y avait du vent ; il y a toujours du vent « en » Avignon.

 

  Donc, pendant que selon certains critères je me ridiculisais avec une pimbêche trop fière, je vis arriver Alien, un autre écrivain-poète du RADAR, lui aussi totalement chtraqué. Ses yeux de zombi insomniaque, enfoncés très loin dans ses orbites donnaient l'impression que ses mâchoires, toutes dents dehors, allaient fondre sur vous ; ça lui donnait vraiment une gueule d'Alien. C'était pas très sympa de l'appeler comme ça, mais il le prenait pas mal.

 

  « Ah ! Ben, j'te cherchais ! » qu'il me fait, à dix pas, en fonçant sur nous, la table, la pimbêche et moi. Il affiche un sourire abominable. On s'attend, la fille et moi, à ce que des vers luisants et des scarabées crevés s'échappent de sa bouche, pour en fuir.

 

  En tout cas, il a l'air super content, ravi de me trouver ; je sais pas encore pour quoi, mais je crains que ça soit vraiment débile. S'il avait découvert la pierre philosophale, il paraîtrait pas plus exalté. Bon, quoi qu'il en soit, il me tirait du merdier, et ça, c'était cool.

 

  Il me salue, inflige à Pimbêche son sourire à refiler des boutons aux spectres de la nuit, et s'assied. Direct, il raconte son histoire. L'affaire semblait si capitale que même Greluche est restée pour entendre le topo.

 

  Un de ses potes, un agrégé de Lettres Modernes, qui était également une pointure en informatique et en électronique, était à deux doigts de mettre au point une machine absolument sidérante, un programme en fait, dévolu à une seule tâche : écrire des poèmes. Oui oui : écrire des poèmes. Ça c'est de la révolution ! Steeve Jobs aurait plus qu'à vendre des cartes postales musicales au marché de Noël.

 

  Un ange mécanique passe.

 

  Je suis songeur, dubitatif mais songeur, parce que je sais qu'Alien est pas vraiment un blagueur dans l'âme. Je plaisante un peu, mais Alien me resitue immédiatement. C'est pas de la farce, il y croit vraiment, le mec.

 

  Crouic crouic, l'ange mécanique repasse.

 

  Pimbluche, qui jusque là me prenait juste pour un gros lourdeau, mais pas pour un débile, me demande pourquoi ça m'intéresse une telle connerie. « Moi aussi j'écris des poèmes. ». Elle explose de rire, un rire comme un couperet, ironique et méchant, nous traite de cinglés -ou de je sais plus quoi de plus « djeun's »- et puis se tire pour aller se faire percer les tétons ailleurs.

 

  « Je te jure, c'est incroyable ! Mon ami est à la fin de la programmation, faut vraiment que tu voies ça ! J'ai rendez-vous dans vingt minutes, tu viens avec moi ? »

 

  C'est comme ça que je me suis retrouvé chez Ludwig. Ludwig est un génie, un vrai, plus siphonné que Louis II de Bavière, aussi grand, aussi classe, bref, un aristocrate. Sa fougueuse chevelure philosophique devait refiler des orgasmes à toutes ses élèves rien qu'en scintillant sous les néons. Et il nous accueille comme des ambassadeurs : thé, café, vin, whisky, cognac, armagnac, petits gâteaux, y avait qu'à se servir. Ça doit bien payer, prof agrégé.

 

  Sa bibliothèque était un émerveillement. Rien à jeter. Et des belles collections avec ça ! Intégrale d'Artaud, de Céline, Fante, Miller, Hemingway, Dostoïevski ! Aucun bouquin ou auteur vraiment contestable, que du bon goût ! Des Pléiades, des éditions originales ! Et rien ne manquait, même parmi les plus récents ou les moins estimés : les Claude Lepetit, les Rictus, les Tool, les Egolf, tous trouvaient leur place dans ce panthéon. Dès que je pensais à un titre, en cherchant bien, je le trouvais, et classé par ordre alphabétique ! À la limite du flippant.

 

  Donc voilà, on était comme des pachas, comme des princes, chez l'esprit le plus cultivé de la ville, dans ses fauteuils en cuir, à faire connaissance en savourant du thé de Chine. J'étais sous le charme. À main gauche, j'avais vue sur sa cédéthèque. C'était la même limonade. Tout ce qu'on imagine entendre chez un homme de qualité attendait là, bien rangé, dans un joli meuble en noyer. J'avais jamais vu ça. Gong, Magma, Zappa, Janis Joplin, Nina Simone, Bowie, Nick Cave, Joy division, tout le Grunge, Ferré, Thiéfaine, Noir Désir, Têtes Raides... impossible de tout relever. Étourdissant. D'un autre meuble, celui dédié au Classique, il tira un cd de Satie. Gnossienne numéro 1, pour commencer. Je remerciai Dieu que ce type ne fût pas une femme : j'avais pas prévu de tomber amoureux ces jours-ci.

 

C'est Alien qui lança le sujet :

 

  « Alors, tu nous la montres ta merveille ? »

 

  Sans se faire prier, Prince Ludwig nous amena dans son bureau, presque aussi spacieux que le salon, mais dans un état de bordel digne d'un garage automobile.

 

  Sur un grand plan de travail gisait une sorte de cadavre informatique éviscéré, tous intestins dehors, plein de fils hirsutes de partout, des barrettes de mémoire greffées dans toutes les directions, et qui faisait plutôt figure de décharge que de machine révolutionnaire. Finalement, ce truc avait bien la gueule d'un prototype. Il alluma le bazar.

 

  « Mais bon, c'est encore la genèse, là. J'en suis à lui faire avaler des pages et des pages de poèmes, les périodes, les mouvements ; il me reste encore à coder au niveau de l'adaptabilité, de son intelligence artificielle, quoi. Je voudrai arriver à quelque chose de proche des ordinateurs quantiques, qui dépasse le binaire, qui considère le principe d'incertitude. »

 

  La machine s'ébranlait. Elle semblait mâchonner des graviers en crachant de petits flashs bleus, verts, jaunes... ça prenait du temps.

 

  Je hasardai une question un peu terre-à-terre, à des kilomètres de ses problèmes quantiques :

 

  « Comment tu t'y prends pour lui faire bouffer tous ces textes ? Tu télécharges ? Ça doit prendre des heures, rien qu'à les dégoter sur le net...

 

  - Quand j'ai pas, oui, sinon je scanne ce que j'ai. Il reconnaît les caractères et retranscrit dans un langage spécial que j'ai créé pour lui. Mais le truc, c'est qu'il y a pas besoin des œuvres complètes pour qu'il assimile la technique d'un poète et la mécanique de son écriture. Quelques textes bien choisis suffisent. »

 

  Le terme « bien choisis » m'aurait fait tiquer dans la bouche de n'importe qui d'autre, mais là, vu la tronche qu'était ce bonhomme, je me suis dit qu'on pouvait lui faire confiance.

 

  « La semaine dernière, j'ai fait Shakespeare, Byron, Blake, des tankas, haïkus et senryû. Là, je viens de finir Aloysius Bertand, Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud. Il me reste les modernes avec quelques Surréalistes, des Russes comme Tsvetaïeva... Les seules œuvres que j'ai tenu à injecter en intégralité sont l'Iliade et l'Odyssée, parce qu'on dit que tout est contenu dans Homère. Enfin, j'ai espoir d'avoir terminé dans trois ou quatre jours. »

 

  Dommage. Il n'y avait donc encore rien à lire du plus grand poète de tous les temps. Ludwig refusait de tenter ne serait-ce que la composition d'un tout petit haïku de rien du tout. Ce cher petit devait finir ses études. Et puis il manquait aussi un peu de programmation. Bon. S'agissait d'être patient.

 

  Fin du jour I.

 

  Le lendemain, c'est Ludwig qui m'appela directement, dès le début de soirée. Il m'offrit de venir boire l'apéro chez lui. Il avait bien avancé, et voulait me faire voir quelque chose. Quand on connaît l'armoire à alcool de Ludwig, refuser un apéro là-bas est le genre d'acte capable de nous hanter pendant des semaines. Et puis je voulais voir les avancées du monstre.

 

  Les détails concernant « l'adaptabilité » ont été réglés. Le Programme Rimbaud (c'était le nom du projet, un peu nul selon moi, mais c'était un nom temporaire) était maintenant capable de remplir des grilles de mots fléchés, de mots croisés, ainsi que de corriger des alexandrins boiteux, ou octosyllabes, ou de n'importe quoi de métrique sans perdre ni le sens, ni la beauté, ni s'éloigner du style de l'auteur. Ludwig scanna trois grilles de mots et en moins d'une minute -je vous jure ! son monstre avait tout rentré, sans la moindre erreur.

 

  Ludwig et moi, on était comme fous, enivrés au plus haut point, limite hystériques. On trinqua à son génie et aux futurs prix qu'il allait recevoir grâce à son abomination.

 

  Ensuite, il est allé chercher sur mon blog quelques sonnets aux vers claudiquant (je suis très fort pour ça) et plus rapidement que va mon œil pour décider si une fille a un joli cul ou non, Frankenstein en souligna les maladresses. « Make correction ? » « Yes », et voilà que mes sonnets passaient pour du Charles ou du Arthur, ou ne mourraient pas de honte devant la comparaison : du lait sur de la crème !

 

  J'avais l'impression de voir la naissance du machin qui nous reléguerait tous au rang de fossile de stylo bille, l'avènement de la première bombe atomique littéraire, et que plus rien ne pourrait être comme avant. C'était aussi angoissant qu'excitant. On s'est grave pris au jeu, on a fait corriger presque tous mes poèmes, et le résultat fut effrayant de justesse. Je me sentais quand même un peu vexé. Mais bon, merde ! C'est un ordinateur, bordel ! Normal qu'il soit plus malin que moi, y avait pas à se mortifier : moi j'ai mes états d'âme, ma souffrance d'humain, lui c'est qu'un amas de circuits imprimés gorgé de fulgurances mathématiques.

 

  Il ne nous restait plus qu'à fêter la mort prochaine et annoncée de tous les poètes et romanciers. C'est ce qu'on a fait, en torchant le cognac et l'armagnac. Puis une des élèves de Ludwig est arrivée. Le genre à me donner envie de passer l'agrégation. Fine, sexy, en jupette, bas et tout le tremblement. Ludwig insista pour que je reste, mais je voyais vraiment pas pourquoi, et même en faisant un effort d'imagination, je trouvais que ça faisait bien trop d'émotions pour un seul soir. Et j'avais envie d'écrire sur la fin de la poésie, ça me semblait un thème valable. Une fois chez moi, j'ai essayé. Ça donnait rien. J'ai jeté.

 

  Fin du jour II

 

  Gros trou noir.

 

  Fin du jour III.

 

  DRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIINNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNGGGG ! Toutes les banshees du monde, réunies au stade Vélodrome un soir de victoire de l'OM sont plus supportables que ma sonnette. Surtout avec une telle gueule de bois. Nu et noir, je passai ma tête à la fenêtre. Qui ose ?

 

  C'était Rachel. Une punkette très mimi, bien qu'un peu surchargée, mais excitante, avec les « dents du bonheur » et une bouche à inviter aux plus beaux voyages maritimes, un bonheur de fellation, peut-être. Bref, elle était au bas de chez moi, avec son sourire à interrompre net une guerre mondiale.

 

  « Salut Ben ! Tu m'invites à manger ? »

 

  Ben voyons. C'est le coup de la princesse qui en embrassant le vilain crapaud le transforme en prince charmant. Son sourire, ses yeux qui pastillent avec des cils tout autour...

 

  « Monte... »

 

  On avait jamais couché ensemble, mais on s'était jurés de le faire. En attendent, il arrivait qu'on se bécote. Non, en fait, je lui avais dit : « Un jour, on baisera PAS ensemble ». Voilà ce que j'avais dit. Je trouvais ça subtil, prometteur. Et ça fonctionnait : on avait toujours pas baisé. En fait, elle écrivait aussi (à croire qu'on écrit tous au RADAR), et lisait beaucoup, avec une bonne vision de la chose. Un regard assez fiable en matière de poésies et de romans. Rachel avait même été publiée dans son adolescence pour des nouvelles super trashs.

 

  « Heureusement que je peux compter sur des gens comme toi en ce moment ! J'ai pas une thune, ma meilleure amie me fait de vrais coups de pute et mon mec arrive même plus à me faire jouir... »

 

  Rachel, c'était un peu Cosette, mais croisée avec Catherine M. À dix neuf ans, elle connaissait la queue de plus de cent mecs, voire deux cents : le compte donnait le vertige. À raison de deux par mois depuis ses quinze ans, ça devenait vite prodigieux. Mais nous, on niquait « dans le cerveau », c'était son expression.

 

 

  Tout en bouffant les trucs pas moisis de mon frigo, je lui racontai le phénomène du moment : Le Programme Rimbaud. Ça l'éclatait cette idée. Elle voulait absolument voir ça. En vrai, parce que j'avais beau lui assurer que c'était pas des conneries, que la machine existait VRAIMENT, lui décrire le genre de bonhomme génial qu'était Ludwig, même si je paraissais sérieux et convaincu, c'est pas le genre de trucs qu'on peut croire sur parole. Aucun soucis, je lui offris de venir avec moi, là, dessuite, dès qu'on aura « pas baisé ensemble ». Elle se marre, a bien envie de voir cette chose, mais pas maintenant, elle a un rencard, d'ailleurs merci pour le repas, mais là elle doit filer.

 

  J'avais quatre messages de Ludwig sur mon tél. Tout était prêt. Fébrile, je prends mon cuir, des clopes et un rouge pas dégueu (histoire de pas abuser de la gentillesse de mon hôte) et je trace en direction du futur -et perpétuel- Prix Nobel de Poésie, qu'il allait falloir inventer pour l'occasion.

 

  La machine avait fait des progrès. Et pas qu'en poésie ! Elle était maintenant présentable, plus ramassée, avec des caches sur les circuits ; tout cela était plus digne de l'engin. Surtout, chose étonnante, elle possédait désormais une sorte de réservoir avec un liquide brunâtre à l'intérieur. Ludwig avait dû sniffer toute la coke d'Avignon : ses yeux turgescents, rouges, fous, menaçaient d'exploser et de rouler par terre à tout instant.

 

  « Alors, que je demande ?

 

  -Assieds-toi. »

 

  Je m'assieds.

 

  « Ô Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps, peux-tu, s'il te plaît, composer un pentasyllabe sur... » Ludwig me jette un regard qui appelle à l'aide, mais je bronche pas, absorbé par la scène, alors il enchaîne comme il peut : « … sur la fuite du temps. »

 

  Je relève :

 

  « Ô Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps ? »

 

  La façon avec laquelle Ludwig plante ses yeux injectés de sang dans les miens, sabre mon ironie de sa gravité, me fait comprendre que c'est pas le moment de la ramener. Ok. Je ferme ma gueule. Je patiente.

 

  Deux minutes de crissement de silice et de GRRRR GRRRR mécaniques plus tard (je note que le liquide est un peu descendu aussi...), Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps déclame son pentasyllabe sur la fuite du temps.

 

  C'est tellement poignant, tellement juste, plein de détresse et de contemplation poétique que Ludwig et moi on chiale comme des gosses à qui on a retiré leurs cadeaux de Noël. Sans déconner, Leopardi et son Infinito, à coté, ça fait figure de déprime adolescente écrite en descente d'amphétamine. Je nous sers deux verres à ras-bord de rouge, pour encaisser le coup. On refait l'expérience trois ou quatre fois, sur des thèmes différents, et ça loupe pas, Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps nous fout sur les genoux. Je suis scié, j'essaie de reprendre mes esprits, de comprendre.

 

  « C'est quoi le réservoir ? du jus de Muse ?

 

  - Oui, je bois, ET ALORS !? »

 

  J'en reste coi. Pétrifié. Ludwig est complètement dépassé. Il m'emmène dans la pièce d'à côté.

 

  Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps voulait une petite nana. Pour lui. D'après Ludwig, il avait compris que nous, les êtres humains, on écrivait de la poésie juste pour ça, donc qu'il n'y avait pas raison : lui aussi y avait droit.

 

  Je repense à Rachel. Elle fera parfaitement l'affaire. J'en informe Ludwig. Le pauvre est plus capable de prendre une seule décision. Je prends les choses en main. Va pour Rachel.

 

  Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps, Ludwig et moi, on a discuté une bonne heure en tombant deux portos avant que Rachel arrive. Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps avait cette diction hachée qu'ont tous les programmes avec fonction vocale, mais ça restait supportable dans le dialogue.

 

  Une fois avec Rachel, Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps exigea qu'on les laissât seuls à seuls, tous les deux. Ce que je comprenais. L'inventeur et moi, sommes allés se tasser dans une autre pièce. Pendant un long moment, on a devisé sur le futur, sur les monumentales intrications philosophiques qu'une telle invention causerait sur le devenir de l'Homme. Sur la pensée, la conscience, l'Art, ou même l'argent -et putain ! y avait de quoi choper le tournis. D'ailleurs, Ludwig était tout à fait saoul, il maintenait à grand peine ses coudes sur ses genoux. Ce qui nous fit réagir ressemblait aux râles de quelqu'un qu'on étouffe.

 

  Dans le bureau, Rachel était à demi nue, en train de se pignoler férocement dans la lumière glauque et lubrique du Plus Grand Poète De Tous Les Temps. Lui, il gueulait des trucs pornos que j'aurais jamais osé écrire, et à peine dire tout bas à l'oreille d'une femme. Rachel n'arrêtait jamais, frénétique, comme s'il lui était impossible d'aller jusqu'à l'orgasme, mais que, possédée, elle ne se contrôlait plus. Tendue comme un arc, elle enfournait les doigts de sa main droite dans ses deux orifices contigus alors que sa langue léchait ceux de sa main gauche. C'était d'une violence sexuelle proprement effarante.

 

  Un peu gêné de troubler cette intimité, je m'avançai tout de même vers Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps parce que j'avais l'impression qu'il voulait me dire quelque chose. C'était plus fort que moi. Ludwig ronflait maintenant, son corps avait glissé, formant un angle droit entre le mur et le bureau.

 

  Sur l'écran crépitant du Plus Grand Poète De Tous Les Temps clignotaient ces mots de détresse :

 

  « Fais quelque chose ! J'ai pas de queue, pas d'organe pour la toucher ! Fais quelque chose, je t'en prie ! »

 

  Alors j'ai fait quelque chose. Bien sûr, Rachel avait besoin d'aide, une aide organique, humaine, j'avais un peu pitié d'elle. Mais j'avais encore plus pitié de lui, l'impuissant, je voulais pas lui infliger de voir ça. Je ne pense pas que c'était ce qu'il souhaitait. Et puis, j'avais une parole à tenir vis-à-vis de Rachel : un jour « on ne baiserait pas ensemble ».

 

  J'ai soulevé tous les caches, retiré le réservoir et l'ai vidé sur les puces, sur les circuits, j'ai arraché et déchiré tous les fils que j'ai pu, et j'ai balancé la tour par la fenêtre. Ça fumait, ça puait le plomb et le plastique fondu.

 

  Rachel dormait maintenant. Sèche. Affalée. Encore un peu tordue par le supplice qu'elle venait d'endurer, un supplice de luxure digne de la Divine Comédie. Ludwig ronflait très fort.

 

  Sur l'écran, qui s'éteignait lentement, était affiché, en rémanence :

 

  « Merci mon pote. »

 

  Fin du jour IV et du Plus Grand Poète De Tous Les Temps.

 

 


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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 13:38

 

 

 

  Les jours et les nuits crapahutaient sur nos loques vivantes, et nous poussions de petits cris, des oh ! des ah ! des hummm, ouiii ! Et chantaient les oiseaux, les canons, les voitures, les violons, et certaines grandes voix qui nous semblaient habiter les recoins des ruelles. C'était le XXIè siècle. Il n'y avait presque plus de Dieu, mais la place qu'Il avait laissé vacante résonnait d'échos affreux, ça frappait contre nos côtes, suintait contre nos muqueuses, et du dernier ongle de nos orteils jusqu'aux bulbes capillaires, on pouvait sentir ce courant électrique en déshérence, qui montait, arborescence, plein de promesse et de bonne volonté pour finir en pétard mouillé sous la coupole lactée de notre cervelle. Quand je dis « on », bien sûr, ça ne concernait pas tout le monde, on croisait des gens qui, en apparence, s'en sortaient très bien. Des pirates, des mercenaires, insensibles à la métaphysique, peut-être étaient-ils plus forts que nous autres ? Ces gens-là ne m'ont jamais fasciné. Je repérais les troués, les errants mystiques, les volontaires d'une nouvelle grande guerre -contre soi-même- tous ceux qui se placent « à côté », et qu'ils fussent entièrement sincères, ou seulement par à-coups, par pulsion alcoolique ou autre, croyez-moi, ils étaient nombreux ces chers petits orphelins du sens commun ! très nombreux, peut-être plus nombreux qu'il y paraît d'abord quand on jette un coup d'œil sur une place et qu'on croit y voir une majorité de gens « normaux ». Il y a des signes, des petites lézardes dans le discours, un éclat violet dans le regard, mille riens minuscules qui indiquaient la possible ouverture de la boîte de Pandore, un de ces jours, chez ceux qui faisaient semblant de n'avoir aucun doute.

 

  Je viens d'entendre un monsieur très intéressant parler de Rimbaud, un monsieur réactionnaire et bien comme il faut (dans le style du siècle précédent), un érudit, passionné de poésie et des Belles Lettres. Il voulait démêler le vrai du faux chez Rimbaud, tâter de sa sincérité. La sincérité est un horrible défaut dans la vie courante, mais en Art, c'est la voie royale vers le bûcher. Ne faîtes pas cette tête-là, vous voyez bien ce que je veux dire : le bûcher, on y va tous, la question est de savoir si nous y allons comme des princes ou comme des déserteurs. La grande guerre contre soi-même, rappelez-vous. Et bien la sincérité est le casus belli qui mène à la guerre contre soi-même. Voyez avec des psychanalystes, moi je pourrai pas le dire mieux que ça. Baudelaire, Artaud, Bukowski, Léo Ferré, Céline, aujourd'hui Houellebecq, furent et sont (pour l'instant) atrocement sincères. Mais Rimbaud... peut-être était-il secoué par une sincérité alternative ? D'ailleurs, il n'est pas toujours facile de savoir de quoi parle Rimbaud dans ses poèmes, hormis ceux qui traitent de figures classiques de la littérature ou de petites scènes de vie. Qui sait de quoi traite Le Bateau ivre ? Au risque de passer pour un con, je vous avouerai que je n'en sais foutre rien, et j'ai lu des interprétations ; reste que c'est beau ! ah oui, c'est sûr, ça pète, c'est beau. Rimbaud savait faire des vers, aucun doute là-dessus. Il parle de lui, oui, comme dans Une saison en enfer, comme dans les Illuminations. Mais bon, bref, le doute demeure, peut-être n'était-il qu'un brillant avocat illusionniste qui à force de plaidoiries hautes en couleurs, et à grands renforts de feux d'artifices verbeux, a entraîné son auditoire et s'est entraîné lui-même bien loin des rivages stupéfiants de nudité dont il semble parler dans Le Bateau ivre. Une trop grande habileté, une intelligence trop facile serait un fléau ? comme la beauté peut être un fardeau ? Je n'apprends rien à personne, là. Bref. Ce monsieur donc, notait tout de même que Rimbaud, pour avoir écrit de telles choses si jeune, pour avoir autant débattu de l'héritage chrétien, s'était trouvé très tôt bouleversé par la question de la métaphysique, donc de la vie et de la mort, et que selon cet érudit, ce n'était pas une chose si fréquente. Je me permets de douter sur ce point. L'horizon du grand vide s'ouvre, je pense, dans la béance de nos boîtes crâniennes aux plus jeunes âges de la réflexion. Il y en a parmi nous qui ne sont pas saisis du même effroi, qui n'éprouvent pas cet infini vertige face à la contemplation de l'idée de l'infini -justement, et mettant cette donnée de côté, ils arrivent, jusqu'à un certain point, à se conformer à une vie qu'on qualifie de « normale ». À huit ans, une nuit, j'ai vu s'ouvrir, comme un immense chemin noir dans la pénombre, le fleuve Styx, dont les tourbillons hypnotiques broyaient et emportaient par le fond pour les faire resurgir sur une berge livide, comme des carcasses lavées, les toutes petites notions, les ridicules croyances que nos parents et notre propre observation naïve du monde, fourrent dans nos caboches, ces petites constructions d'allumettes chétives, ces embryons de philosophie. Je n'en ai plus dormi pendant longtemps. Je jure que c'est vrai. Je me couchais dans l'insomnie pour disserter gravement, avec mes minuscules capacités intellectuelles d'enfant de huit ans, de la réalité de l'existence, qu'on peut voir et toucher -ô illusion ! face au sacre éternel, galopant et impalpable de la mort, du néant cosmique, vaste et enivrant. C'est une expérience bizarre. J'en conçus ma première tentative de suicide -j'avais huit ans ! Elle fut donc des plus candides. Mais il apparaît qu'on se relève de ce type d'expériences avec des exigences particulières à l'endroit de la vie. On devient suicidaire, au sens psychologique du terme, c'est à dire qu'on garde enfoui dans ses limbes le souvenir d'une sensation terriblement excitante : celle de plonger son être dans le regard de la mort, et rien n'est plus riche, rien n'est plus exaltant, on en devient malade, toxicomane de cette sensation, on veut la revivre, encore et encore, parce qu'on ne se sent jamais plus vivant qu'à l'instant où les doigts de la Mort viennent obombrer notre âme. Comme on ne s'intéresse jamais tant au soleil que lorsque la lune vient l'éclipser. Mais Rimbaud a-t-il tenté le suicide ? Alors, au contraire de beaucoup d'autres poètes -qui ont pu avoir bien moins de talent que lui, n'était-il qu'un simulateur ; si on est « rimbaldien », on dira plus volontiers « visionnaire ». Reste que j'ai goûté, le plus sincèrement possible aux drogues, les douces, les dures, les gentilles, les méchantes, celles qui renversent la table bien ordonnée de nos pensées pour y creuser l'abîme hallucinatoire des confrontations mystiques, celles qui lancent entre les os des chaînes visqueuses et en extirpent l'essence humaine pour vous laisser exsangue, esclave, soumis au néant, soleil pathétique, tronc vermoulu, bébé jeté avec l'eau du bain, fleur bleue d'hématomes, corps et âme pouic, ligoté aux rails de l'asservissement, Prométhée pyromane de soi-même, béance absolue, peau de vieillard pleurant devant St Pierre, et en définitive, pour mon cas, dégringolé tout en bas de mon dégoût pour moi. Inutile de vous dire que Rimbaud ne me fut pas d'un grand secours, au contraire. Lui, le fort en simulation. Toujours est-il que le grand ver du temps faisait son œuvre, qu'il dévorait tout autour de moi, amis, amours et passions, et que les paupières entrouvertes, j'ai vu la dévastation ramper comme une secousse sismique ralentie mais inexorable. J'en ai gardé une tendresse infinie pour les éclopés, pour les vrais fous, pour ceux que le bonheur ne satisfera jamais entièrement -ce bonheur, pourtant, qu'aucun n'élude.

 

  Les jours et les nuits crapahutaient sur nos loques vivantes, et nous poussions de petits cris, des oh ! des ah ! des hummm, ouiii !

 

  Quand je dis « on », je parle de cette armée, de ces soldats qui sans être certains que l'âme existât réellement, la sentaient en flammes, incandescente, hurlant au supplice de leurs boyaux baignant dans le cancer corrosif de l'absolu.

 

  Une armée, une toute petite armée, un bataillon, une escouade, bon, ok, quelques hommes seulement. Ceux qui sont prêts à tout perdre, parce qu'il ont compris -ô malheur ! qu'il n'y avait rien à gagner. Dieu ne veut plus exister ? Ah bon ! Alors il sera encore plus beau de s'offrir à Lui en sacrifice ! Et nous allions par la ville, par les femmes, par les hommes, par l'alcool, par la fête, par les égouts de la dépression, par les cimes des hautes visions fugitives, et nous ramenions ce que nous pouvions pour le partager à nos banquets : des peaux de bananes (glissantes), des éclats de météorites (si lourds et si denses !), des morceaux de chair arrachés de haute lutte lors d'accouplements névrotiques (longs, chastes et hideux ! ), des bouquets d'anathèmes (oh la belle bleue !), et de la musique, toujours de la musique, car nous ne doutions jamais de sa sincérité.

 

  Mais où va-t-il ? Oh, mais moi aussi je me pose souvent la question, et c'est bien lorsque je ne me la pose pas, que je prends le risque d'aller quelque part ! Lorsque l'aube me crache à la gueule la conscience scintillante du trop peu qu'il reste, que tout l'amour déjà formulé ne vaut plus rien et qu'il va falloir courir, courir jusqu'à la suffocation, jusqu'à baigner dans sa sueur pour arriver au bout de soi, au bout d'un monde, et crier encore une fois. Hier était un de ces éveils. J'avais été trop honnête avec mes semblables, trop bon, trop amoureux, et plusieurs jours de chaos m'avaient roulé dessus. Hier était le dernier jour. J'allais redevenir cet égoïste amoureux cruel, impulsif et désordonné, tant pis ! Je me rappelais cette sage parole de Lautréamont : « Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases. Arrangez-vous. ». Bien sûr ! Qui n'est pas humain, friable, qui ne veut pas recevoir autant d'amour qu'il souhaite en donner ? J'avais trop aimé, j'avais trop pleuré sur la détestable dichotomie qui sépare la réception de l'objet du sentiment qui le pousse vers l'autre. Mes Amours, j'avais des lambeaux de fibre nerveuse à la place du cœur, de la boue de dégoûtation dans les veines et des visions de cavaliers d'Apocalypse arrivés premiers au grand tiercé des communications humaines.

 

  En deux nouvelles, j'avais soulevé un Chaos plus grand et plus puissant que la Haine pût concevoir. Et bien entendu, j'avais écrit ces nouvelles poussé par l'Amour. « Oh ! là ! là ! que d'amour splendides j'ai rêvées ! » et combien d'horreurs sont venues geindre à la porte de mes yeux et lacérer ma cornée de sorte que je ne pus plus rien voir et que je crusse devoir préférer la mort à cet élan de vie qu'on me renvoyait comme un torrent de merde. Ah, je n'étais pas fier. Dire que mon leitmotiv était jusque là de « faire de la poésie pour ceux qui ne sont pas touchés par elle », quelle belle connerie ! je crains qu'il faille faire de la poésie pour PERSONNE, pour le vide, pour le rien : Poème au Néant ! Lui seul tolérera le miroir que nous lui tendrons, peut-être même que face au Néant, c'est le miroir lui-même qui hurlera de se voir ! Oh, la vérité est bien belle quand elle nous épargne ! Montrez au gens pourquoi ils sont beaux dans l'immondice et comment vous l'êtes vous aussi, et que par-dessus le marché, vous les aimez, et ils sortiront un flingue, le flingue de la folie, le flingue du mépris et ils vous assassineront comme le dernier des traîtres ! J'avais écrit deux lettres d'amour et l'on me haïssait pour ça.

 

  Je me réveillai donc, deux flingues sur la tempe, moins poète et plus humain que jamais. Je ne voulais plus rien, je n'étais plus digne de rien. Je rampai dans l'aurore comme un petit satan pris la main dans le bénitier rampe vers les souterrains en implorant « Pas taper ! Pas taper ! ». Le temps et le soleil me cuisinèrent toute la journée, je tournais sur la broche de la culpabilité. J'ai même cherché à présenter des excuses auprès d'une des protagonistes de mes nouvelles honnies, un de ces êtres humains à qui j'essayais de montrer l'amour dont je suis capable, une de ces humaines à qui moi, Zeus, je me suis révélé nu, et qui, parce qu'en vrai je ne suis pas Zeus, n'en est pas morte, et décida de m'étouffer de son indifférence. Deux textos restés lettres mortes. Cette apostasie, cette pénitence, c'est certainement l'acte le plus abject auquel je me sois jamais livré.

 

  Et les aiguilles tournaient sur la roue de ma lâcheté, elles tournaient en grinçant affreusement pour choir du cadran et se ficher entre mes épaules, dans ma colonne vertébrale, comme autant de banderilles empoisonnées. J'étais à deux doigts de déserter de mon régiment. Je pris le vin comme confesseur. Le vin me pardonna mon manque d'assurance et réinjecta un peu du cynisme salutaire qui m'avait quitté. Attention, le vrai cynisme ! Pas celui de nos jours qui brûle l'éthique sur l'autel du pouvoir personnel. Non le cynisme des Chiens, du détachement, du renoncement, la liqueur de Liberté ! À moi, mon armée ! Mes compagnons de carnage, reprenons la lutte, retournons aux ravages de la beauté véritable !

 

  J'avais trop aimé, trop contourné du bout de l'index le sein pâle de la fausse innocence, le téton de l'orgueil -toujours raide lorsqu'on le lèche, j'avais trop planté mon sexe dans la bouche sèche des compromissions. Que vaut le plaisir de ceux qui ne savent pas l'apprécier ? Pourquoi se vouer à ça?Aucun doute, je méritais ce tourment.

 

  J'appelai un de mes amis. Un frère d'arme. Un échalas pouilleux tendant vers l'aristocratie lointaine des princesses putassières, un putassier ronflant, comme moi. Les semelles de ses chaussures bateau baillent comme pour prouver le chemin parcouru, en hommage à l'Homme aux semelles de vent, certainement. Car pour lui, Rimbaud est le seul vrai poète. Possible, je n'en sais rien, et je m'en branle. Qu'il en foute des couleurs ! une à chaque vers si ça lui fait plaisir, des bleuités, des rouges cul de macaque, des morves jaunes azurées, des sentiers violets d'exaltation, des discours verdis aux feuilles de belladone, qu'importe ! Vas-y, fous en de partout, du chamarré, des camaïeux, fais donc des poèmes-vitraux pour les églises qu'il nous faudra reconstruire, des arcs-en-ciel pour jaillir des tombeaux et de la gerbe quatre fromages pour illustrer nos fins de beuveries.

 

  Donc, il est là, chez moi, et la nuit crapahute sur nos loques vivantes. Il fait bon. La rue se tait, consciente qu'on va bientôt l'envahir de toute l'impudeur des futurs suicidés. Je finis mon rouge, je lui sers un blanc. Tiens, c'est Rimbaud qui a raison, en voilà des couleurs ! Santé ! La rue dodeline, elle ronronne, finalement elle nous veut. Mais avant d'aller voler dans la ville, faut que je lui raconte. Alors je le fais. J'y explique comment, avec deux petites histoires de rien, j'ai déclenché le chaos là où je voulais de la douceur, et la haine où je voyais le repos de l'âme (je veux dire, par la confession). Et il rigole, bien sûr. Et son rire est une caresse. Une vraie caresse, c'est pas d'la circonstance.

 

  « T'es juste un peu con de t'attendre à autre chose. Tu vas finir par te faire buter, un truc entre le héros de Süskind dans « Le parfum » et Buzzati qui voit débarquer chez lui tous les personnages de ses nouvelles qui viennent lui régler son compte. Note que ça sera vraiment beau, moi j'aimerais être là pour applaudir. En plus, comme par hasard, c'est deux femmes au départ qui te foutent dans cet état-là, elles ont pris le pouvoir je te dis ! C'est ça le problème ! »

 

  Bon, c'est p'têtre un pote, c'est pas pour autant qu'on est d'accord sur tout, loin de là.

 

  « Je vois bien ce que tu veux dire, elles ont pris le pouvoir, c'est assez récent, donc faut attendre un peu qu'elles l'apprivoisent, dans quelques centaines d'années ce phénomène se sera normalisé. Mais je vois pas trop le rapport avec mes histoires. Ces déclarations d'amours viriles, poétiques, ou que sais-je, ça pourrait tout aussi mal passer auprès de n'importe quel mec sans gonzesse. La seule question c'est de savoir si je prêt à supporter de me prendre de la haine dans la gueule quand j'essaie de dire au monde combien je l'aime... 

 

  - On sort, j'ai pas envie de croupir là qu'il me fait, ce soir je veux des nanas aristocrates ! »

 

  On sort. Une bouteille à la main. La nuit crapahutait sur nos loques vivantes et nous allions contempler la lune noire, la lune invisible dans le ciel d'encre. On va au Palais des Papes, comme d'habitude. Et on s'assied sur les marches. Et on scrute la lune imperceptible. Une jeune nana qui nous accompagne nous demande pourquoi on dit rien, et ce qu'on reluque dans l'espace cramoisi. La lune, la lune invisible, normalement à cette heure elle est par là, et je lui désigne l'endroit du bout du doigt. Elle regarde. Elle voit rien. Elle tourne la tête dans tous les sens comme une girouette affolée :

 

  « Où ça ? Où ça ? Je vois rien moi, vous êtes barges les mecs. »

 

  Bon, d'accord, on a peut-être un problème, parfois, avec certaines femmes. Je dis pas le contraire.

 

  Derrière nous, cinq types qui fument des joints, boivent, blaguent et torturent notre idéal harmonique avec une guitare désaccordée. Dans le tas il y a Lutin Affreux. Lutin Affreux est un jeune Noir, plutôt gentil mais souvent insupportable, qu'on retrouve régulièrement tout à fait bourré dans la ville, en train de haranguer le vide ou de se déhancher comme le diable sur une musique que même Dieu n'entend pas. Il parle à tout le monde, il rigole presque tout le temps, peut vous dire « Bonjour comment tu t'appelles ? » quatre fois dans la même journée, et, bref, tout porte à croire que dans moins de cinq ans, ça nous fera un clodo de première bourre. Ah, et puis il est schizophrène aussi, enfin d'après moi.

 

  Du fond de la place, on voit arriver l'ombre de Mitterrand, la même stature, le même chapeau, tout. C'est un vieil Arabe, un poivrot, un drôle. Paraît qu'il est sculpteur, j'ai jamais rien vu de lui, par contre je l'ai entendu déclamer du Baudelaire comme personne, ça, il met du relief, rien à dire : comme vendeur de poissons à la criée, il déclencherait quelques crises cardiaques. On lui fait signe, il vient à nous.

 

  Joints, bière, blanc, guitare désaccordée, lune absente parce qu'on est pas beaux à voir. Mon pote fait le topo à l'Ombre de Mitterrand, le pourquoi du comment que je tire la gueule. L'Ombre de Mitterrand essaie de me remonter le moral avec Joyce et son Ulysse, il nous apprend que dans ce bouquin que j'ai toujours pas lu, Joyce balance tous les noms, les adresses exactes, numéros de rues, d'étage et tout et tout des gens de Dublin. Dostoïevski faisait des trucs dans le style aussi.

 

  « Sois cruel, qu'il me fait ! Qui aime bien châtie bien ! »

 

  Beurk. Je taxe un joint parce qu'il me faudra bien ça pour trouver du repos. Au même moment, Lutin Affreux se catapulte à côté de nous, puis devant nous, ouvre des yeux comme les portes des enfers, ouvre la bouche, et d'abord, rien ne sort. Il est là, on est là, la tension est à son comble en quelques secondes, mais rien ne se passe. Il nous regarde tour à tour comme des corps démembrés sur l'autoroute, mais qui remueraient encore. Il n'est plus du tout rigolard. Je crois bien que nous sommes devenus des monstres.

 

  « Quoi ! Quoi ! Alors c'est comme ça ?!! » Et bien qu'il soit quasiment pétrifié, il bouge un peu, quelques doigts, quelques paupières, et l'effet est des plus dramatiques. Il baragouine, c'est pas net, on comprend que dalle, à part des bribes du genre : « Ah ! Je vois ! Vous voyez ?! » mais ça, c'est pas vraiment à nous que ça s'adresse, il semble prendre des gens à témoin, mais des gens qui sont pas là. « Ouais... ouais... ah ouais, ça y est... alors c'est comme ça... », là il nous accuse carrément, mais il a PEUR. Il est horrifié. On tente de lui demander de nous expliquer, mais ça, il en est pas capable, ou bien il veut pas, parce qu'on est coupables de quelque chose D'INFINMENT HORRIBLE, on est trois démons qui partageons les viscères de jeunes vierges, ou bien on excave des boyaux de sous terre pour jouer de la flûte dedans... ou alors c'est pas nous directement, juste on aurait dû voir les mêmes abominations que lui, celles qu'il vient d'halluciner, et puisque on fait comme si de rien, c'est qu'on est complices. On sait bien, nous aussi, ce qui se trame d'innommable ici, et on fait rien... C'est très dur de faire avouer à un schizophrène la nature de ses hallucinations, surtout à quelques secondes de celles-ci, mais vous pouvez être sûrs que c'est encore plus taré, hideux et terrifiant que tout ce que vous pourrez imaginer.

 

  C'est un peu trop pour moi, là. Je me tire.

 

  Ma loque vivante va crapahuter dans la nuit que la lune a désertée. Je trimbale ma sincérité sous les fourches caudines de ma conscience. J'ai laissé mes potes, l'horrible guitare et les bacchanales démoniaques. Les pavés du Palais ondulent comme une rivière de serpents, les langues fourchues des lampadaires me passent dessus, ou c'est moi qui passe dessous, le sens commun m'est étranger. Le haut et le bas s'enculent si bien que je ne sais plus où je vais. Peut-être ne suis-je pas doué pour les bons sentiments, peut-être que la folie règne en maître.

 

  Arrière, Satan ! Je viens vers toi, le cœur à la main comme une grenade dégoupillée, baiser de la mort et code génétique de l'erreur. J'ai foutu le doigt dans la chair et voilà qu'elle m'absorbe comme une muqueuse affamée. Le Ciel dresse sa garde et mon lit se rapproche, porté par une vague pestilentielle de bonnes intentions E=MC2. Je pousse mon chariot de foutre sous l'acide nocturne des symphonies ratées et syncope mes pas, les murs ne se jettent pas sur moi. La poésie est un cadavre où grouillent toutes les âmes, les bonnes et les mauvaises, les chimpanzés y épouillent Mozart. J'arrive chez moi. C'est bien coco, t'as vécu un jour de plus. Je me fous le Requiem par Karajan. Je fume mon petit joint en pataugeant dans le lacrimosa.

 


 

  Ps (à l'attention de Pessoa) : quand tu dis « être poète, c'est le moyen que j'ai d'être moi », tu veux bien dire que c'est la seule façon d'être en accord avec ton moi véritable, d'être absolument sincère, c'est bien ça ? Alors je comprends que tu n'aies rien publié. Je te dis pas que je t'aime, je te fais pas la bise, je ferme ma gueule, je me tire la balle du sommeil dans la tête. Dieu reconnaîtra les siens, non ?

 

 


 

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Published by ignatius - dans Nouvelles
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4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 16:28

 

 

  C'est un ange, et c'est aussi un de mes plus vieux potes. Un de ces anges tout cramés qui regardent le monde avec un œil fabriqué ailleurs, dans le ventre d'une femme visitée par le Saint Esprit, ou par un matériel génétique extraterrestre. C'est la gentillesse même, et le monde est ainsi fait que ce genre d'individu est presque toujours maudit. On dit que les anges n'ont pas de sexe, mais chez lui c'est encore pire, on dirait qu'il n'a pas de corps, ou bien qu'il n'en a pas conscience : il pourrait traverser une rue en flamme par inadvertance, juste parce qu'il pense à autre chose. Du coup, ça manque pas, il est perpétuellement estropié quelque part, un coup le doigt écrasé, un coup le crâne fendu par le coin d'une planche, un coup la peau du nez arrachée dans des circonstances oubliées depuis. Mon Ange est jamais indemne. Mon Ange est beau (normal me direz-vous, pour un ange) : épais et malléable comme une feuille d'aluminium, mais sombre comme un arbrisseau dans une nuit sans lune. Il est fragile, Mon Ange. Et là, assis sur le trottoir, agenouillé devant sa bière, découpé au rasoir par la lumière plaintive du lampadaire, il est encore plus beau qu'à l'ordinaire. Son nez fin et aristocratique semble mesurer toute la gravité de choses qui me dépassent. Il faut dire que c'est un ange tourmenté. Son père est en train de crever (quand on vous dit que Dieu va mal...) et son petit cœur est plongé dans les abîmes de l'océan Amour, où c'est qu'y a une telle pression que tout finit toujours broyé. Mon Ange est amoureux. Preuve qu'il a bien un sexe. De toutes façons, j'avais déjà eu l'information le soir où on s'était tapé la même nana tous les deux. Même que c'est un vrai ange, elle est pudique cette affaire-là, il était un peu gêné de la situation, alors que la fille était... aux anges, bien sûr. Bref. Revenons pour l'heure à son tourment.

 

  « Tu vois, j'comprends pas, on s'aime, on se déchire, elle me vire, elle me rappelle, et moi, comme un pauv' con, je cours, j'pardonne. J'ai déjà été amoureux, bien sûr, mais là, j'sais pas, c'est différent, j'arrive pas à me passer d'elle. Et tu sais, elle est pas simple, j'te jure, elle est pas simple... »

 

  Tu m'étonnes. Ça se voit. Déjà, elle écrit de la poésie. Rien que ça... Et à mon avis, c'est pas très bon. Mon jugement est gratuit, j'ai rien lu d'elle, mais j'l'ai vue. Et puis j'l'ai testée, je lui ai fait lire des textes à moi qu'étaient pas terribles, et elle avait adoré. Ça doit être le genre à faire rimer tendresse et détresse. Bref, Mon Ange est dans un beau guêpier. Il est pas sorti du sable.

 

  On est là, dans la rue des Teintes, sous la lumière qui regrette de pas être plus solaire, mais qui fait pas d'efforts, et c'est la fête, y a un petit concert et sa séraphine se laisse compter fleurette par un vieux sans charme, qui lui tourne autour comme un moustique. Et Mon ange, ça le rend dingue. Voilà un grave symptôme : il a rien à craindre de cet ossuaire sur pattes, mais pourtant il enrage. Et Séraphine le sait bien, et ça l'éclate. Mon Ange est pas sorti du sable.

 

  « J'ai l'impression que ça peut finir n'importe quand, et putain ça m'angoisse. Ça m'angoisse grave. »

 

  Et là il tourne la tête vers moi. Sûr qu'il faudrait que j'dise un truc, que je relativise, que j'le fasse marrer. Mais bien entendu, ça vient pas.

 

  « Et lui, là ! j'te lui enverrai bien mon verre dans ses dents !

 

  - C'est p'têtre c'qu'elle voudrait... »

 

  Je m'en veux immédiatement de cet accès de sincérité, et de lucidité.

 

  « Je crois pas qu'elle soit aussi perverse... »

 

  Ah, ben moi je sais, mais bon, là il vaut carrément mieux se taire.

 

  Le bon point pour lui, c'est qu'ils se cament tous les deux, et ce genre de prison, ça cimente un couple : tant qu'ils sont bien dedans tous les deux, ça leur retire la force de se séparer, ils sont liés l'un à l'autre par les chaînes d'un boulet commun. Ils partagent le même enfer, et ça, ça rapproche. Le risque c'est le jour où l'un des deux veut s'en sortir et s'aperçoit que l'autre est une entrave à cet élan de vie. Mais ça non plus, il vaut mieux que je le dise pas. Du coup je peux rien dire. C'est dommage, j'aimerais bien lui être d'un secours quelconque à Mon Ange, même un tout petit secours de rien du tout, même juste un sourire un peu chaleureux... mais j'arrive pas à lui sourire, je vois bien que son bonheur il est tout pourri, tout miteux, tout empoisonné et qu'il ressemble à une maladie avec laquelle on a pris l'habitude de vivre, confortable comme un matelas qui grince et qu'est plein de punaises, mais qu'on a pas vraiment envie de changer, par manque de force, parce que le corps s'accoutume à tout plutôt que de faire les efforts. Si ça continue comme ça, va falloir que je l'abandonne Mon Ange, sinon il va me casser le moral.

 

  Faudrait aller danser. Mais c'est du reggae. J'aime pas des masses le reggae. D'abord le reggae, comme style musical, ça existe pas. Y a Bob Marley, et c'est tout. Mais surtout j'aime pas les gens qui jurent que par le reggae. La plupart de ceux qui aiment ça, n'aiment que ça : reggae way of life. Dreads. Vêtements pourris. La bonne humeur comme posture. Hippies de merdes. La nature est magnifique, les êtres humains sont bons, ou méchants parce que malheureux, et s'ils sont malheureux c'est parce qu'ils écoutent pas assez de reggae. Ah, comme ça, tout est simple. Jah love. Tout ce qui est un peu noir est suspect, tout ce qui est complexe aussi. J'aurais bien voulu voir l'évolution d'un reggaeman dans un camp de concentration, tiens, sûr qu'il aurait vite bouffé les ceintures des gens à même leur ventre, et les intestins avec, et les viscères, et les os, et que le soir il aurait chanté du Alpha Blondy (désolé pour l'anachronisme, mais on se comprend) à la lueur d'une lampe abat-jour en peau humaine. Non, non, non, le reggae, c'est suspect, hyper suspect. Danser là-dessus serait pas un problème, avec cinq verres de plus dans les veines, mais j'en ai marre de me remplir d'alcool.

 

  Mon Ange est polarisé. On a plus rien dit depuis plusieurs minutes. Ses yeux noirs et désolés sont agrippés à son Tourment. Elle, elle s'éclate, toujours. Le vieux doit commencer à croire qu'il va réussir son coup. Quelle perverse.

 

  « Je crois que si elle me quitte, je retourne en Afrique, et j'y reste. J'étais bien là-bas. »

 

  Mon Ange n'a pas de rêve, pas d'idéal, il traverse la vie, comme ça, en battant des ailes, en aimant les gens. Aucune volonté de puissance en lui. Il est pur, il mérite le Paradis Perdu, et l'Afrique c'était un peu le Jardin d'Éden pour lui. Regarder pousser sa beuh, se droguer, baiser de temps en temps, ça lui va parfaitement comme existence. Un ange. Vous me direz, ça ressemble vachement à un hippie dit comme ça, et je vous dirai que je vous emmerde.

 

  « Oh ! si tu veux toujours ma gnôle, j'en ai soixante bouteilles chez moi, on va en chercher si tu veux. »

 

  Putain, je suis mal parti pour calmer la bibine. C'est de la gnôle de vin en plus, je la redoute. Mais ça fait un an qu'il m'en parle. Je suis trop curieux.

 

  « Ouais, allons-y. »

 

  Il se met à tomber des gouttes sur nos gueules d'arrachés. Mais la lumière semble moins flasque comme ça, elle scintille, les pavés luisants prennent une allure un peu féerique tout à coup. La ville est tellement plus féminine sous la pluie, humide, glissante, parcourue de reflets et de zébrures. La ville est sexy sous la pluie.

 

  « Mais faut faire vite, je veux pas la laisser seule trop longtemps, on sait jamais... »

 

  Putain de damné. Il se lève, va la prévenir, elle l'accable d'un puissant sourire « Mais pas de problème mon coco, tu sais bien que je t'aime, va vivre ta vie, moi je vis la mienne, t'inquiète donc pas... »

 

  Le refuge de Mon Ange est pas bien loin. Sur le trajet il me parle que d'elle. Son obsession. Les gens qui n'ont pas trouvé de réelle raison de vivre confient leur destin à l'amour, ils s'offrent en holocauste, et c'est d'une tristesse, qui salit la tendresse.

 

  Il passe un bras autour de mes épaules, et geint, tragi-comique, avec beaucoup d'auto-dérision :

 

  « Putain ! je l'aime cette garce, je l'aime ! J'crois qu'il m'est jamais rien arrivé de pire... »

 

  La ville est belle sous la pluie. L'homme est beau quand il n'est plus rien, quand il a tout perdu, quand il est esclave. Il invente et chante le Blues. Et les survivants dansent à la frontière du Purgatoire à la mémoire des disparus. Et les survivants disparaissent à leur tour, puis le futur tente d'en tirer des enseignements. Et l'alcool est là pour nous aider à digérer l'idée qu'il n'y a pas grand chose à comprendre.

 

  « ET ALORS ? TU VEUX QUOI ? QUE J'AILLE LE VOIR ? ET IL ME DIRA QUOI ? QU'IL M'AIME ? »

 

  Une nana et un type dans la rue. Le mec doit être le ''meilleur ami'' de l'autre gars en question. Les deux, les trois probablement, sont complètement cuits. Le théâtre monde a décidé de me donner raison ce soir. Mon Ange éclate de rire, un rire grave, sordide, presque méchant, mais d'une méchanceté, d'une férocité tournée contre lui-même. M'enfin il rigole, c'est déjà ça.

 

  La ville pleure de nous voir comme ça. La ville est l'addition géométrique de toutes nos sensibilités, de nos sensibleries. Les animaux sont tristes au zoo, mais protégés. Seulement le confort est nuisible à l'homme animal, le confort est le lieu d'une autre cruauté, névrotique, qui n'a plus rien à voir avec la cruauté de la nature, la cruauté qui décide de l'évolution des espèces : dans le confort de leur petit intérieur, les hommes et les femmes se battent, parce qu'ils ont perdu le sens du vrai combat. Ils ne sont plus déterminés que par la folie venue envahir le vide. La ville est un autre confort, un autre intérieur, et les folies s'entassent géométriquement les unes sur les autres, et il faut boire, il faut boire, pour continuer d'accepter ce périple absurde sur nos propres boyaux. À moins qu'il y ait une autre solution ?

 

  Nous arrivons devant chez Mon Ange. Il ne pleut plus, il cataracte. Des lasers d'eau bénite qui nous traversent pour nous nettoyer, nous laver de fond en comble, et qui font des trous dans le bitume avant d'aller se mêler aux tréfonds de la terre, et d'y adoucir le magma. C'est une violence nécessaire.

 

  Une fille passe. Sous un parapluie transparent. Un bon cul souligné par une minijupe insolente d'où serpentent deux jambes enbarésillées et des talons pointus qui, eux aussi, percent la croûte jusqu'au magma.

 

  « Mademoiselle, vous êtes charmante ! »

 

  Elle se retourne, malgré la guerre que nous livre le ciel, et avec une bouche comme un fléau, elle lèche l'âme de Mon Ange d'un : « Merci, c'est très gentil ! ».

 

  C'est vrai qu'elle est belle, comme une pute qui sautille de tranchée en tranchée sur la ligne de front, comme Marlène dans la chanson de Noir Désir. C'est amusant que ce soit Mon Ange qui l'ait apostrophée, normalement c'est plutôt mon truc ça, même si je l'aurais dit autrement, parce que là, c'est gratuit, inutile, inefficace. Mais c'est ça qui est chouette, c'est le premier signe rassurant que me montre Mon Ange ce soir. Moi de toutes façons, j'ai pas envie de baiser.

 

  J'attends Mon Ange au bas de chez lui, parce que là-haut, y a son père en train de crever. Sur le perron de l'immeuble, je ne suis qu'à moitié protégé du déluge, je vais crever moi aussi. Mais bon... de la gnôle de vin, quand même !

 

  Il redescend, on retourne là-bas, papiers mâchés, étoiles de mer projetées par la vague sur le rivage furieux. Le temps d'arriver ça se calme, Dieu a décidé que c'était bon, qu'on avait été absout, que le feu noir de l'Homme était suffisamment dilué, jusqu'à la prochaine. En route on a goûté la gnôle. Elle est très bonne, surprenante même. Je m'attendais à un truc horrible, eh ben pas du tout. Du coup, plus rien à foutre d'être trempés. On glisse dans l'alambic, joyeux. Mon ange vole de nuage en nuage vers son doux amour. En le voyant arriver, elle court vers lui, et l'enlace. Il arrive à faufiler un regard en ma direction, l'air de dire « Tu vois, je suis vraiment dans la merde ».

 

  Séraphine la Tourmenteuse me prend par le bras (la soirée est finie, tout le monde rentre) et me fait :

 

  « J'ai choppé un gramme, tu viens avec nous ? »

 

  Ah ah, surtout pas. Je leur fais la bise à tous les deux, mes damnés, mes perdus, mes beaux anges, mes êtres humains.

 

  J'essaie de faire passer un truc intense et muet quand je fixe une dernière fois mon pote dans les yeux, le genre de truc qui ne se dit pas et que partagent tacitement les militaires avant de partir pour une mission qui ressemble à une mission suicide.

 

  Ils s'en vont, s'enfoncer un peu plus bas dans les souterrains.

 

  J'ai ma gnôle, mes vêtements sont gorgé d'eau, mais j'ai pas envie de rentrer dans ma solitude parfois oppressante. Tant pis si j'attrape la crève. J'ai envie d'une solitude de grand large, avec des étoiles, même imaginaires, une lune imparfaite et noyée entre deux attols pâles de nuages, et un horizon à inventer pour y laisser courir... laisser courir quoi, d'abord ? Peu importe, je veux ça.

 

  Je vais sur la place du Palais, évidemment désertique, heureusement désertique. Le Palais des Papes est immense, sa façade blanche, imposante et grandiose. Surtout là que je suis seul, que tout m'appartient. Je ressens la respiration de chaque pierre, de chaque pièce démesurée et vide du Palais. Je nage, immobile. Je suis bien. La gnôle abrase tout mon être. Je ne trouve rien, putain, je ne trouve rien, à part ce grand vide que j'ai envie d'appeler maman en me jetant dans ses bras. Où aller ? je suis si bien ici.

 

 


 

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Published by ignatius - dans Nouvelles
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