Vous avez remarqué, hier, aucun article n'a paru sur ce blog. Je suis confus. Si je vous raconte ce qui m'est arrivé, sûr que vous n'allez jamais me croire. Alors il serait plus simple pour moi, et peut-être moins chiant pour vous, mais c'est un autre problème, que je vous sorte la banale excuse du réveil qui n'a pas sonné, et au cas où ça ne suffise pas, j'aurais pu aligner les péripéties les plus fantasques et les moins probables en un imbroglio sinon convaincant, au moins capable de divertir. Mais rien ne me détournera de mon devoir de vérité envers toi, ô public incertain.
Je disais donc: mon réveil n'a pas refusé de sonner. C'est normal, je l'avais bien réglé comme il se doit. Mes devoirs étaient faits, et correctement, même l'exercice facultatif numéro 38 de la page 124.
J'avais également bien fini ma soupe, sans en laisser au fond du bol. Alors je dis pas, j'en ai renversé quelques gouttes sur la nappe, ça c'est sûr -mais je vous le demande: qui ne commet jamais de maladresse? Lequel d'entre vous, malgré des efforts de concentration digne de Kasparov n'a jamais laissé choir, par exemple, son crouton de pain dans le caquelon de fondue? Nous cherchons tous la perfection, sans jamais l'atteindre, et l'on voit ici et là des taches de soupe marquer nos errances.
Pour être absolument certain de me trouver dans la forme olympique que nécessite la satisfaction de tes exigences, ô cruel public, j'ai sacrifié mon chat avant de dormir. Comme je ne suis pas expert en rituel vaudou, j'ai suivi une vieille recette de poulet Canoa, le poulet n'étant, comme chacun sait, pas si éloigné du chat. Un fois les blancs de mon chat bouillis, préparés en sauce avec du lait de coco et du ketchup, je recitai la prière du Kiddoush, car c'est bien la seule que je connaisse jusqu'au bout.
C'est donc le coeur léger, le ventre rempli et l'esprit serein que je me couchais avant-hier soir, sans même me livrer à ces débauches que m'inspire généralement la proximité physique de ma moitié du sexe opposé.
Présentant qu'une chose allait se produire, je pris sur moi de ne pas aller aux toilettes, afin de garder une vessie pleine, qui en cas de défaillance du réveil, m'aurait interdit de grasse-matiner impunément.
Cette nuit-là je rêvais de... Non, je vais pas mentir, je sais pas du tout ce dont je rêvais cette nuit-là, bref, toujours est-il qu'à cinq heures vingt-et-une, tournant et retournant sous mes draps à cause d'un douleur abdominale non identifiée qui me torturait depuis le creux de la nuit, je décidais de mettre un terme à cette mascarade de sommeil.
Café, google, un détour par une ou deux pages coquines pour bien ouvrir les yeux, puis éphéméride, lecture de la nécro de la veille (on se refait pas) et je me mets dard-dard à mon bureau espérant que la solitude crépusculaire d'une nuit agonisante soit profitable à la rédaction de ma chronique.
Et là, public mythologique, crois-le ou non, mais une forme de sortilège s'empare de mes doigts, et je me dis qu'une muse désoeuvrée, venant à déambuler au bas de ma fenêtre, aura vu de la lumière et m'aura, par défaut, enivré de ses bienfaits.
Mon plus bel article! Je me souviens, je pleurais en allant à la ligne, riais tout-à-coup entre parenthèses, les adjectifs les plus désopilants s'acoquinaient aux idées lumineuses que je peinais à transcrire sur le clavier, tant le flot me submergeait! Et, je ne veux pas dire, mais... La poésie la plus touchante transpirait par endroits, au détour d'un souvenir, d'un visage aux contours fantômatiques...
J'écrivais tout simplement "L'article", celui après lequel j'allais pouvoir mourir heureux, vidé comme un légionnaire avant la quille entre les cuisses de sa dernière permission. Je me souviens avoir pensé: mais je n'écrirai plus rien après! Cela en sera fini de ce désir d'émouvoir et de s'exhiber, de méler ses boyaux à la grande machinerie de la communication! Et j'étais bien.
Il était six heures dix-huit, moins de soixante minutes avaient suffi pour accoucher de mon âme.
Une bourrasque de l'enfer, lourde comme du bois, fit claquer tous les volets de ma rue, arrachant au passage les poubelles paisibles, qui s'eventrèrent pour certaines, dégueulant leurs immondices sur le bitume.
Je regardais ma page. Mais ne la relis pas. Le texte était parfait, inutile de le relire, aucune faute d'orthographe, aucune tournure malheureuse ne pouvait entâcher le travail d'une muse: ç'eut été faire preuve de bien peu de foi que d'imaginer le contraire possible. Il n'y avait plus qu'à cliquer sur "envoyer" et publier l'article.
Je voulais publier! Je le jure! J'étais prêt à assumer la gloire, les commentaires en pagaille, les éditeurs de toute la France envahissant ma boîte mail! Mais quand j'ai cliqué, est apparue la notification: "votre message a bien été envoyé". Un peu interloqué par l'inapropos de cette réponse informatique, je me dis "pas de panique mon garçon, c'est un bug, ces choses-là arrivent". Et puis dans un blog, il y a toujours une sauvegarde des brouillons qui se génére automatiquement. Je reviens en arrière.
J'étais bien sur un blog, mais pas le mien. En fait, j'avais écrit dans un encart pour laisser un commentaire à Cindy "bourgeoise cochonne" dont l'obscénité vidéo filmée m'avait à ce point fasciné que lui laisser un petit mot gentil me semblait le minimum.
Mon article est donc bien parti, quelque part...
Cindy, "bourgeoise cochonne", si tu lis ceci alors que tu n'as répondu à aucun de mes messages depuis deux jours, je te maudis et t'adresse un vibrant digitus impudicus, toi qui sauras en faire bon usage, je n'en doute pas.