Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Je veux ici chanter, sous un soleil opaque et pourrissant comme le souvenir de nos jeunesses fanées, le front chaud et ridé d'humilité, tout l'amour qui m'a saisi hier de ses griffes écarlates, et me lacère encore la chair et l'esprit.
Oui, je suis tombé amoureux, selon la formule gravitationnelle convenue. Autant dire la vérité, je me suis même pâmé à la lecture de quelques mots d'une inconnue. Le sujet était pourtant fort grave, et relègue selon moi loin derrière la question de la vidéo dans le football. Il s'agissait d'un post sur la réécriture des Bibliothèques Roses et Vertes. J'y ai appris que le passé simple avait été remplacé par le passé composé, et que les mots complexes s'étaient mus en terme plus évidents pour un enfant de moins de dix ans.
Passé le légitime effroi mâtiné de haine qui me souleva la peau le temps de bien visualiser les noires intrications de cette fulligineuse conspiration, je décidai de lire les commentaires gorgés de "ho!" et de "haaaa!" dégoutés que je supputais à l'envi. j'avais même bien imaginé de glavioter moi aussi un peu de fiel sur le mur de cette sordide affaire.
Gonflant mon pectoral comme un boxer à qui l'on remet la légion d'honneur, je bêchais mentalement mon champ lexical d'adjectifs les plus péremptoires, les préparant à nourrir le débat.
Et puis voilà, j'ai lu la prose nostalgique et touchante d'une dame -fonctionnaire bien que ça impacte peu sur l'histoire- qui exprima très simplement et au plus juste sa tristesse d'enfant grandie. Ses souvenirs d'interrogations, de recherche de sens, ses tâtonnements dans les subjonctifs imparfaits, les terminaisons en -âssent, troublantes pour un novice! Comment elle se construisait son petit paysage psychique d'une phrase avec quelque obscurité de vocabulaire ou bien de syntaxe. Je ne saurais l'expliquer vraiment sans passer pour un misogyne mal assumé, mais cette écriture était toute féminine, et je ne parle pas de grâce ou de délicatesse dans le style, mais d'une émotion crue, d'une sincère capacité à l'émerveillement, et surtout à narrer cet état avec la sobriété qui lui sied.
En quelques phrases, quelque enchainement de pensée, je sens le parfum de la femme d'esprit, la ''fragrans feminae'' qui imprègne la narration; cet esprit vif, noble et subtil m'émeut jusqu'à la déraison. Je n'en ai plus rien à foutre de la Bibliothèque Rose, ni de l'entreprise de castration intellectuelle opérée sur les plus petits. Les meilleurs d'entre eux se passionneront pour Marc Levy de toutes façons.
Je ne pense plus qu'à son sein palpitant de poésie, à sa nuque gracile, à ses yeux de sorcière de Salem et je vacille et perds toute notion. J'espère qu'elle est "bonne" quand même, sinon, quel abîme!