Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Comme je m'effarais auprès d'un vieux canal
épongeant les odeurs infectes de la lie,
trainées au long des rues sous un soleil banal,
j'entendis au lointain cette mémoire enfuie:
"-Toi, l'inculte, idiot, ami privé de sens,
de l'aube du destin jusqu'à la poigne atroce
qui couvrira tes yeux au dernier contresens,
tu fuiras le bonheur comme un monstre féroce!
-Et si des clapotis lapent, joyeux, ton corps
nu et offert au vent, pavé froid sous la pluie
tu fermeras la bouche en crispant ton effort
pour rester insensible à leur grave antalgie;
-viens, parlons de l'amour, cette denrée d'horreur
qui infuse au cerveau sa langoureuse essence,
le poison séminal qui fait gémir la fleur
au parfum apaisant à toute autre existence:
-tu le regarderas comme un singe un chapeau
électrique et pointu, comme un pou voit le chauve,
et gratte-toi la nuque à t'en percer la peau
puis relève la tête en hurlant ton cri fauve;
-du ciel zébré, violet, moucheté d'émotion
crachée depuis le sol en gerbe colorée
tu seras le soumis envieux de commotion,
l'Autre Christ inutile à la plaie mordorée.
-Je vais chanter pour toi, face aux portes du deuil
devant les Saints salauds et intimer aux chiennes
de poursuivre tes pas, de baver jusqu'au seuil
des paradis fermés par les lourdes persiennes;
-parfois tu banderas en brandissant le poing
quand une muse blême, outragée, abusée
t'ouvrira son entraille et pointera son sein
rose et fantomatique à ta langue embrasée.
-Ecoute mes conseils jeune rampant véreux
il n'y a pas d'issue à ton chemin bitume
ton ventre aura saigné, ton coeur sera heureux
de ces épanchements semblables à l'écume
-tu vivras ton naufrage emporté par les flots
marbrés et hérissés de vermeil, de sourires
il sera doux pour toi, le noyé des pavots,
d'étouffer en ces fleurs que feront tes empires
-et la sirène noire emportera ta main
chantant la perfection, l'étoile à qui l'on donne
ses espoirs d'absolu: la terre à jamais loin;
entends toutes ces voix, mais n'écoute personne.
-Ta mort viendra bientôt dans un hiver flambant,
aux aurores gercées brilleront tes abysses
et tu verras pourquoi aux ambres du couchant
je t'interdis toujours d'en cueillir les narcisses!
-Voilà, j'ai crachoté sur tes rêves mielleux
l'acide trop réel qui trouera ta carcasse,
ce jus des astres noirs dont tu as fait tes dieux,
petit dévot crétin, maintenant je m'efface".
Enivré comme un fou de liqueur délirium,
humant l'air âcre et gras comme une providence,
le flux brun du chenal évapora son rhum
dans mes nasaux bouffis battus de pestilence;
je courais sur la pierre anoblie par le temps,
polie grâce à l'errance, imberbe d'autres âmes
et cette solitude engorgée de parents
tous hurlant leurs mots secs, adoucissait mes drames;
le remugle des eaux dessina des serpents,
des voluptés chimère, entrelacées, sexy
distillant sur ma peau un bouquet stupéfiant,
une laque moirée au reflet mélodie.
Je vis tourner des roues sur le fluide incertain
éclaboussant ce fil de leur bois de mollesse:
les lèvres au lichen, salivant de satin
fécondaient de lenteur cette étrange grossesse!
Mais je n'étais plus ivre, un choc me culbuta.
Les aubes vermoulues chuintaient dans leur sillage
un funeste dessein: l'adoré placenta
germerait d'un cadavre, et voilà le message.
Univers! je te vis pour la première fois
foutre glacé, moderne aux grandes tours de verre,
des étoiles fichues sur notre ciment froid
perclus d'absurdité commerciale éphémère.
Partout des mendigots salis d'un sentiment,
esseulés dans la soupe avide de charogne
éclopés du carnage abouti du vivant,
que la ville engloutit, et en plus, elle grogne!
J'en ai eu de l'amour! juré, craché, promis!
comme un cancer brûlant qui agitait mes tripes
ce repas quotidien de mes membres vomis,
dont le regard ému s'accrochait à mes fripes.
Moi, je suis un déchet identique à ces trucs
terrifiant la nature aux abords des rivières,
chiés d'un sacrifice, enflés, grisés, caducs;
plusieurs fées sont tombées dans mes mains ordurières!
C'était un soir d'automne entre vie et trépas
entre un pacte et un songe arraché à Pythie,
toute l'Olympe à nous! et toi, tu me frappas,
le non-dit somptueux, de ton oeil dynastie.
L'opium du crépuscule enserra mon tourment
quand un givre limace, extase et chair de poule,
habilla tout mon être offert à ce serment,
des grimaçantes nuits en figeraient la houle...
Ah... Licorne et Pégase à l'envol arsenic!
j'observais vos ébats, une geste irréelle,
chutant, béat, au gouffre, écarlate alambic,
de ce détroit meurtri de splendeur éternelle.