Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Pour une raison que j'ignore, il y a des gens qui ont toujours peur de tout perdre. Ça confine à la phobie. À peine ils sortent avec une nana, qu'ils réfléchissent déjà aux raisons qui la pousseront à les quitter. Et des raisons, on en trouve toujours. À la pelle. S'ils chopent un nouveau boulot, ils vont étudier la psychologie de leur chef dans les moindres détails jusqu'à comprendre ce qui ne collera pas, pourquoi ce boss en viendra vite à les détester, puis à les virer. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Notez que ça marche très bien avec les filles, c'est pas l'apanage des mecs. En général, on dit que ces gens sont plutôt intelligents. Moi je pense que ça reste à prouver, mais passons. Est-ce qu'ils ont peur de l'échec ? De la réussite ? Voilà exactement le genre de questions qu'ils se posent, et qui fait qu'invariablement tout foire. Ce sont des angoissés. Hormis de rares périodes où je me prends pour Dieu, j'en suis un parfait exemple. Il peut même arriver à un angoissé de croire que les rares choses qu'il n'a pas plantées dans sa vie ont réchappé au massacre grâce à leur obsessionnelle prévision du pire. Un angoissé de la perte et de l'échec peut donc angoisser à l'idée de ne plus angoisser.
C'était un de ces matins magnifiques où le silence et l'immobilité de la ville, du ciel, des monstres derrière leurs fenêtres, nous laissent face à face avec notre café, mus par une puissante envie de bien faire. J'ai une très ancienne affection pour ce moment de la journée : la nuit a éradiqué les horreurs de la veille, tout est pur, simple, la saloperie semble pour un temps incapable de tout dégueulasser. Il y a comme une promesse innocente, comme un petit oiseau bienveillant et muet qui plane. Je commençai à écrire quelques lignes là-dessus – oh ! rien de très original, mais c'était pas pire que de se branler en repensant à sa dernière bonne baise. « Hideur suspendue » ça aurait pu s'appeler. Arrivé vers la moitié du poème, je me suis mis à tirer un boulet de plus en plus lourd, comme si je marchais dans la boue et que mes semelles, à chaque pas, traînaient de plus en plus de terre, jusqu'à rendre le périple impossible. Chaque mot nouveau pesait dix kilos de plus que le précédent au point que je laissai une phrase comme un moignon au milieu de la page. Je tournai la tête dans toutes les directions à la recherche de mon petit oiseau. Plus d'oiseau, nulle part. Je sentis comme un feu salace, bouillonnant de mille ordures acides, m'emplir le ventre.
Le truc là-haut, qui est tellement plein de bonté qu'on peut pas le fixer des yeux, se hissait patiemment dans l'étendue supérieure. Toi t'es bien sympa que je pensai, tu viens caresser et réconforter toutes choses, tous êtres, les anges comme les enculés, gratis, sans arrière-pensée. Sans question de mérite.
Ma phrase n'avait plus bougé, elle attendait là comme un cadavre, comme un serpent sans tête, inutile, grotesque, pitoyable et larmoyante. Elle attendait un miracle de son Dieu. Dans mon ventre, la même merde, tantôt cuisante, tantôt glacée. Une sorte de fluide malsain qui se répandait inexorablement dans le corps. Ça gonflait, ça grouillait. Je connaissais bien ça, cette sensation d'avoir des scarabées vengeurs dans le bide. Mais de quoi se vengeaient-ils ?
En général je me fais un autre café pour dynamiter ce marasme. En allant chier, ça peut sinon disparaître, au moins se calmer. Y a pas assez de lutter contre le monde pensai-je en tirant la chasse, il faut aussi se battre contre soi : boxer ou devenir bouddhiste, la vie ne nous laisse aucun autre choix.
La phrase était encore là, mais de moins en moins réelle. Elle glissait vers le néant, avec dans son regard mort-vivant la terne lueur du reproche. Mon ventre se contracta.
« Et si tu devenais réaliste ? »
Mort et douleur. Des pas dans la rue. Un train passe. Des portes s'ouvrent, se ferment, claquent. Quelques geignements s'élèvent, des mots prononcés dans une épaisse gelée visqueuse. Une sensation de ralenti...
« Tu n'y arriveras pas. Tu n'y arriveras plus. »
Triste comme un ballon de jeu abandonné par les enfants.
Mon ventre me semblait un corps étranger.
« T'es pas passé si loin... »
Des pinces qui tricotent la chair, les boyaux, les dépècent avec lenteur, avec méthode, puis une cascade de larmes, interne, abrasive, qui ruisselle en marée saline sur les plaies. J'avais jamais souffert de ce phénomène à ce point-là. J'étouffais. Je suis allé m'allonger. Mon ventre était dur, gonflé. Pourtant j'avais chié tout mon être, c'était pas ça.
*
Au réveil il était là. Lové contre moi, comme un chat. On aurait dit qu'il ronronnait. C'était un machin noir, vaguement luisant, de la taille d'un très gros chat. Entre l'insecte et l'animal, avec un exosquelette. Il avait deux petits bras tout fins, pas très longs avec trois doigts griffus au bout. Deux jambes malingres, sèches, repliées contre son abdomen, terminées là aussi par trois espèces d'orteils articulés. Sa tête oblongue, immensément allongée, lui donnait un air de famille avec l'alien de Giger dans les films de Ridley Scott. Il me couvait du regard, deux petits yeux vifs et pénétrants.
Je ne savais pas pourquoi, mais je n'avais absolument pas peur. Cette chose était gentille, cette chose était pétrie de bonnes intentions à mon égard. Et je n'avais plus du tout mal au bide.
« J'ai fait du café, il est encore chaud » et le truc sauta par terre, puis se dirigea tant bien que mal vers la cuisine. Il peinait à marcher, perdait souvent l'équilibre et se ressaisissait in extremis. Il revint avec la cafetière fumante, me servit une tasse et s'assit sur le rebord du lit, à côté de moi.
Je bus le café, sans quitter le petit humanoïde des yeux. Sa présence me paraissait naturelle. Je m'allumai une clope, posai le briquet sur la table basse, et le fixai encore une fois droit dans les orbites. Dans le genre bestiole de cauchemar, je le trouvais plutôt beau. Même carrément beau.
« Donc, lui demandai-je, tu es sorti de mon ventre, c'est ça ?
– Ben oui.
– Donc, tu es un peu comme mon fils...
– Pas exactement. Mais on est très proches.
– Donc, il va falloir que je m'occupe de toi, que je te nourrisse... Je te préviens, je suis incapable de gagner de l'argent, même aux jeux de grattage. T'aurais mieux fait de rester dans mes boyaux, mon pauvre.
– Ne t 'inquiète pas pour ça. J'ai survécu jusqu'à maintenant sans que tu fasses d'efforts particuliers.
– C'est vrai. Mais donc... tu as toujours été là, dans mon ventre ?
– Oui. »
Une semaine a passé. On s'entendait super bien. Je n'avais plus aucune angoisse. On s'est bien engueulés quelques fois, mais ça n'a jamais été très loin. Par exemple, le jour même de sa venue au monde – enfin si on peut appeler ça comme ça – j'ai voulu retourner voir mon poème avorté, pour tenter de le terminer ou bien de le détruire. Il avait disparu. J'ai cherché la feuille partout, sur mon bureau, sous mon bureau, en vain. Et pendant ce temps, la petite chose observait.
« C'est toi, ai-je fini par l'accuser !
– Qui d'autre...
– Tu as jeté ce poème, saloperie ?
– Non, je l'ai mangé.
– Mais ?! Pourquoi celui-là ? C'est vrai qu'il était pas très bon, mais qu'est-ce que tu y connais ?
– Pas celui-là précisément. J'ai bouffé tous tes poèmes. Tous. Et pas que tes poèmes, d'ailleurs. Tous tes textes, les uns après les autres. Avalés. Ça t'étonnera pas si je te dis qu'il y en avait de plus digestes que d'autres. »
J'ai alors balancé par terre tous les objets qui traînaient sur mon bureau. L'autre restait là, imperturbable, comme sûr de son bon droit. Et puis je me suis calmé.
« Bon... On fait quoi ?
– On va boire des coups.
– Ah ! Parce qu'en plus, tu bois !
– Je viens de ton ventre, rappelle-toi, fit-il malicieusement. »
Je craignais un peu de présenter mon nouvel ami à mes connaissances, déjà qu'on me prenait pour quelqu'un de bizarre, ça servait à rien d'en remettre une couche. J'optais donc pour un bar PMU dans un quartier que je fréquentais jamais.
On est rentrés dans le troquet, normalement. Personne ne hurla en voyant cette chose, ni dans le bar, ni dans la rue. Je savais que les gens devenaient cons et blasés, mais pas à ce point-là. Y avait une petite cour intérieure au fond, déserte, on est allés se foutre là-bas avec nos deux bières.
« Au fait, tu as un nom ?
– T'as qu'à m'appeler Boyaux.
– C'est moche.
– Tu me trouves beau ?
– Ben, en fait, oui...
– Ah.
– Je suis un peu emmerdé, tu sais. Quand j'ai su que tu avais bouffé tous mes textes, ça m'a mis la rage, mais maintenant, on dirait que je m'en branle. Tout m'a l'air plus simple. J'ai l'impression que j'aurais plus jamais mal au ventre.
– Tu n'auras plus jamais mal au ventre, confirma Boyaux. Sauf si tu bouffes des trucs avariés, bien sûr. »
J'ai rien trouvé à redire. La nuit descendait voluptueusement sur la ville. On a commandé deux autres bières. Les lumières du bar scintillaient sur l'exosquelette chitineux de Boyaux. Ça faisait des lunules jaune-vif qui s'étiraient et se déformaient au gré de ses mouvements. J'étais chamboulé par tout ça. Ce truc, là, Boyaux, c'était le plus beau machin qui fût jamais sorti de mes entrailles, et d'après ce que je comprenais, ça serait aussi le dernier. Ça colorait ma vie tout autrement. Une drôle de mélancolie s'empara de moi. Boyaux s'en aperçu et me suggéra de marcher un peu, d'aller en direction des bords du Rhône.
C'était lui le plus adapté, en parfaite harmonie avec le décor. Il était assis légèrement devant moi, sur ma droite, son petit cul de monstre sur l'herbe bleutée. Des rognures de nuages flirtaient avec la lune. Quelques rats nous tenaient compagnie. Le fleuve était aussi opaque que le cœur de l'homme, parsemé de luminescences immobiles qui n'étaient que reflets. Sur l'autre rive, en face, un groupe de jeunes faisait la fête. Ils devaient être une quinzaine, peut-être moins. On entendait des rires, des voix des deux sexes.
« T'as envie de baiser, me demanda tout à coup Boyaux ?
– Je vais pas te mentir... Je me suis forcément posé la question, tu es tellement beau, bien plus que moi. Mais on appartient pas à la même espèce, j'ai peur que ça me bloque...
– Non mais t'es vraiment trop con. Pas avec moi ! Par exemple avec une de ces nanas en face...
– Ah... heu, non. »
Je m'allumai une clope. J'essayais de faire le point. C'était vrai que je ressentais plus aucune angoisse, et même apparemment plus aucun désir. Je me dirigeais tout droit vers l'ataraxie. C'était peut-être un peu tôt pour un gars de trente-deux ans.
*
Boyaux me coûtait pas cher. Il avait juste envie d'une bière de temps en temps, parfois deux ou trois, mais c'était pas vraiment un alcoolo, il consommait raisonnablement, avec modération. Pendant plusieurs jours j'ai fait que fumer, boire un peu, et lire, surtout lire. J'avais plein de bouquins en retard, et maintenant que ça servait plus à rien d'écrire, parce que d'une part j'en avais plus envie, et que d'autre part Boyaux aurait sans doute bouffé mes boulots, j'avais beaucoup de temps libre. Tout allait bien. Je m'attachais beaucoup à Boyaux, il était vraiment de bonne composition, avait de l'esprit, me faisait marrer, c'était un bon gars. Je pouvais en être fier, vraiment.
Un jour, après le repas – Boyaux avait un peu picolé –, il me sortit comme ça, tout de go :
« Tu sais, la poésie, c'est vraiment de la merde.
– Possible. Ça fait partie de mes théories.
– Alors pourquoi tu t'es autant fait chier à en écrire ?
– Sûrement pour me faire passer pour un gars sensible et intelligent. Un gars qui aime la merde.
– Et il n'y a pas mieux à faire dans une vie d'homme ?
– Si, bien sûr. Faire la guerre, mais on est toujours aux ordres de quelqu'un. Sinon j'ai essayé la peinture, mais j'étais pas très doué. Et puis ces maux de ventre, y a que l'écriture qui me les passait un peu.
– Maintenant tu n'as plus ce problème. Que vas-tu faire ?
– Je sais pas. Je déteste les gens, enfin c'est plus compliqué que ça, mais on peut dire que je les déteste à quatre-vingts pour cent. J'ai pensé mourir, l'autre fois au bord du fleuve. Et je me suis rendu compte que je voulais pas te perdre. »
Il m'a fixé un moment, avec quelque chose d'un peu flippant dans le regard. Puis j'ai cru déceler comme un sourire au bout de sa gueule immensément longue. Une odeur véritablement infâme s'est propagée d'un coup dans l'air, comme si toutes les fosses sceptiques du monde se déversaient dans les pièces d'à côté. Ça m'a pris à la gorge, mon ventre s'est noué. Une violente nausée m'a envahi les tripes, si puissante que je me suis plié en deux en fermant les yeux. Le temps que ça passe et que je relève la tête, Boyaux avait disparu. À sa place il y avait un tas de merde fraîche. Et sur le monticule abject, des feuilles de papier, des centaines et des centaines de feuilles de papier. Tous mes écrits étaient là, revenus parmi les vivants, sur un gros tas de merde.
J'ai ouvert toutes les fenêtres. Ramassé les textes dont certains étaient maculés de merde. J'ai gerbé plusieurs fois. Les déjections devaient peser leurs quinze kilos, peu ou proue le poids de Boyaux. J'ai foutu toute cette merde dans un sac poubelle que j'ai ensuite doublé, descendu aux ordures et jeté. Il fallut passer trois fois toute la pièce à la javel pour que la pestilence disparaisse un peu.
C'était en fin d'après-midi. Je suis ensuite sorti dans un de mes bars habituels où j'avais plus mis les pieds depuis l'arrivé de Boyaux. J'avais l'impression de puer plus fort que tous les trous du cul du monde. Mais comme lorsque je me baladais avec Boyaux, personne ne parut choqué. Tout était « normal ». Je me suis mis une cuite impitoyable, à rentrer chez moi comme une écrevisse.
Ça sentait encore un peu la merde, mais ça m'a pas empêché de me branler dans mes draps. Je me suis endormi plutôt heureux, bien qu'angoissant à l'idée d'avoir mal au bide le lendemain. Ce qui n'a pas manqué d'arriver.