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Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman

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Lettre au poète, sans poésie (Nouvelle)

 

 

      Mon pote, mon frère, je suis désolé, je ne tiendrai pas ma promesse. Je suis faible, juste trop faible. J'ai essayé d'aimer ce monde, de comprendre, d'en tirer quelque chose. Tu le sais. Tu m'as vu besogner, m'entraîner, tenter de bâtir, suer, cracher, me battre, exalter, monter les chemins, les descendre... Ne m'en veux pas. Rappelle-toi que tout est parti de ce rocher.

 

      Il n'y avait qu'un arbre en haut de ce rocher. D'ailleurs il n'était même pas tout en haut ce petit arbre, ce pin malingre et tordu, mais sa pointe désétoilée grelottait dans le ciel. En bas, l'écume roulait, tourbillonnait, moussait comme un champagne trop remuant.

 

      Et là, au bord de la mer, face à son apparente infinité, j'ai commencé à comprendre deux ou trois petites choses. Pardonne-moi. Il faut que je sois franc. Je trouve la poésie dégueulasse, voilà c'est dit. Je ne peux plus. Quelqu'un m'a affirmé récemment que la poésie était à inventer. Un voisin en bas, là, au présent, annonce à la cantonade qu'il doit déboucher ses chiottes. La lumière sans couleur du soleil vient pervertir mon œil qui retient sa larme. Si tu savais... je ne peux le dire qu'à toi, je pleure tous les jours. Retournons sur le rocher.

 

      Et je n'y suis jamais allé sur ce rocher ! Toi, si. J'en porte la culpabilité, et je l'emporterai.

 

      Élégance. Les mots ne s'accrochent plus les uns aux autres.

 

      L'Émoi c'est tout dans la vie !

      Faut savoir en profiter !

      L'Émoi c'est tout dans la vie !

      Quand on est mort c'est fini !

 

      Je préfère laisser parler Céline, même si j'ai quelques doutes. Sur le dernier vers. Je ne suis pas bien sûr que ça soit fini quand on est mort. Toi seul comprends mon charabia.

 

      Retournons sur le rocher. Enfin, disons que moi j'y monte pour la première fois. Et tu es là-haut. Je sais que tu interroges tout ce qui se meut. Aujourd'hui je déteste ma bouche car elle a trop parlé. Tu vois tous ces poètes noyés ? Pardon, mais je connais le goût âcre, obscène, fielleux, de la victoire, quand les tripes se déploient et se mêlent aux fibres de l'horizon. Je me sens plus sale qu'après cent branlettes, plus vide aussi. Ma place n'est pas en haut du rocher. S'il te plaît,

 

      Redescends.

 

      Là, sur la grève, au bord de l'eau. Les clapotis couvriront les gesticulations bruyantes de mon ventre. Pour ma pudeur, redescends. Préserve mon élégance. Taisons-nous. Dans cette parenthèse, je veux entendre se coucher l'immensité sur le duvet noir de la mer, ici :

      (                                                                                                                                                       )

                         

      Comment veux-tu parler après ça ? Comment veux-tu vomir notre poésie ? Comment veux-tu vivre après ça ?

 

      Ah, oui... c'est vrai.

 

      Restons dans le même pays, mais remontons le temps. Tout nous est permis. Je crois que j'ai sept ans, quelque chose comme ça. Nous sommes seuls, tout le monde est parti. Oui, allons à la plage, perpétuels allers-retours. Et comme je suis très con, que je m'handicape, je marcherai pieds nus, avec mes petits pieds de gosse, ma chair encore fragile, neuve, si vulnérable. Et j'aurai mal aux pieds de te suivre, je m'écorcherai, je me planterai des tout petits cailloux pointus, mais je serrerai les dents, je ferai comme si c'était rien, comme si j'étais courageux, comme si j'étais bien plus fort qu'en réalité. Nous descendons la colline, la vallée, nous traversons la nature exténuée, pâle et sèche et sûrement que je ne dis pas grand-chose, que je guette chacune de tes paroles. L'aveugle et le boiteux. Cette putain de route est si longue ! J'y aurai passé ma vie.

 

      C'est peut-être sur cette route que le serpent de la poésie m'a mordu au talon. Comment faire la part des choses ?

 

      Aujourd'hui, je les laisse filer, les choses. Je ne suis bon qu'à caresser les chats, pour le reste, c'est trop dur.

 

      Ta position : là-haut sur le rocher à interroger tout ce qui se meut. Finalement, j'envie les contemplatifs, ils supportent tant ! Chez moi le poison hurle. Nous ne serons compris que par le silence, n'est-ce pas ? Alors je le dis haut et clair : la poésie est dégueulasse. Je ne veux plus la combattre avec ses propres armes. Mon poison ne fait qu'un tour, j'en ai des frissons.

 

      Qu'as-tu ressenti, exactement, là-haut, sur le rocher ? As-tu pleuré ? Quel murmure est venu envelopper tes pensées ? As-tu vu les Rois et les Chiens se faire des mamours ? Maintenant je me sens prêt à y monter, à te rejoindre. À me taire. Me taire sur le rocher. Je me sens prêt à comprendre le silence, à être compris par lui.

 

      Précieuse solitude. La nuit, mystérieuse, irréelle avec la conscience des autres enfin supportable. Là, nous sommes nombreux. Symbiotiques. Le jus noir des dieux, cet éther, guirlande nos âmes comme des petites planètes. Tout est pâle et pudeur. L'amour n'est même plus vulgaire. Les jambes pliées en un losange accouché de mon ventre, mes bras en son centre, j'accepte le souffle mort de la poésie.

 

      Je te regarde. Paysage. Je te scrute. Caresse à tous les chats du monde. Les chats ronronnent dans les impasses. Je sais ton sourire actuel, rivière de compréhension au lit de tristesse. Je sais que tu souris, je n'ai rien à répondre à ça.

 

      Il doit déjà être cinq heures du matin. Le couperet du jour va tomber terriblement lentement. Mes pieds vont m'emmener. Intenable. Quoi qu'il arrive, je trahirai. Le courage de m'échapper pourrait me fuir.

 

      Le rocher s'éloigne.

 

      Tout est mangé par l'aurore.

 

 


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