Ha, l'amour est un bien étrange phénomène. C'est pourquoi nous n'en parlerons pas, nous lui préférerons la taxidermie, qui peut être une très saine activité, si elle est pratiquée dans les règles de l'art. Mais hélas, l'art et la manière de réussir une belle taxidermie échappent à beaucoup, car les êtres vraiment sensibles -comme vous et moi- ne sont plus si nombreux en ce bas monde.
La taxidermie, ou naturalisation, ou encore empaillage, est donc la technique qui permet de conserver un corps par delà sa mort, l'inévitable raccornissement de ses tissus, la putrefaction de ses organes et toutes ces choses aussi inconvenantes à observer que franchement dégueulasses à sentir. Alors bien sûr, la momification des Amérindiens et des Egyptiens est en quelque sorte un premier pas vers la taxidermie, qui a atteint son apogée seulement au 18è siècle. Un premier pas, certes, mais timide. Car, et c'est toute la différence avec la momification, une naturalisation bien faite doit figer dans l'éternité une imitation de mouvement, de naturel, d'élan (pas l'orignal) bref, un semblant de vivant. Et il faut bien le reconnaitre, c'est là que ça gène.
Alors que l'on est pris d'extase chaque fois qu'on croise une momie, pontifiant sur l'état de préservation du corps, sur l'esthétique troublante des bandelettes disposées sur une anatomie que l'on sait nue, le commun des vivants renâcle obstinément à trouver les mêmes grâces à un joli massacre de chevreuil exposé en trophée au dessus de la cheminée. Le plus incompétant des réducteurs de tête jivaro jouit d'une bien meilleure réputation que le plus génial taxidermiste. Pourquoi cette intolérable injustice? Et qu'est-ce qu'un massacre vous demandez-vous. Je répondrai plus facilement à la seconde question. Car le champ lexical de la naturalisation est assez imagé, la conservation d'un crâne, qui passe par son blanchiment dans le péroxyde d'hydrogène, s'appelle un massacre. C'est pourquoi, la prochaine fois que votre blonde reviendra platine de chez le coiffeur, ou que vous croiserez un de ces mâles ambigus et entantousés qui se passent la tignasse à l'eau oxygénée, vous lui direz: quel beau massacre! et vous aurez doublement raison.
Tout se perd ma brave dame, des finales de foot contre les Italiens, aux dents auxquelles on tenait, jusqu'au savoir-faire de l'artisanat le plus subtil. Et l'école de Meaux, qui formait nos naturalistes à aller remplir les museums de cadavres, a fermé ses portes il y a plusieurs années. Heureusement, il reste le CAP de taxidermie pour entrer de plain-pied dans ce cercle fascinant, très fermé et disons le mot, pestilenciel, parce que, quand même, ça pue.
Si l'on porte un regard narquois et vaguement dégouté sur cette pratique, avouons-le: à l'idée que notre chère fille se lancât dans une carrière de thanathopractrice, on se révulserait complètement. Il d'ailleurs conseillé d'utiliser l'expression pudique "d'art restauratif", qui est bien plus mignone, tant qu'on essaye pas d'imaginer exactement de quoi il retourne.
Je le sous-entendais en préambule: réussir une belle histoire d'amour n'est pas chose aisée. Conserver un annélide dans le formol ou redonner à une biche crevée son élégance et son apparente sveltesse originelle ne l'est pas non plus. Par contre, pour le ver comme pour la biche, il existe une méthode. Au cas où certains y verraient un parallèle avec ce qu'il convient de faire dans son couple, je résumerai ici la méthode classique pour naturaliser une biche:
Il faut commencer par dépouiller la bête. C'est à dire lui retirer sa peau, et en décoller chaque parcelle de chair, qui est putrescible comme chacun sait. L'étape suivante est le tannage de cette peau qui sera ensuite graissée. On prendra soin après cela de lui construire une armature, un mannequin, qui montrera la bête dans la digne posture qui sied à ses semblables encore vivants. Les yeux ne sont pas à négliger, car on ne ment pas avec ses yeux. Les yeux morts se remarquent. On ne sait conserver l'apparence de la vie à un globe occulaire qui toujours après le trépas se flétrit un peu, comme on ne saurait supporter ce type de regard chez l'être aimé. C'est pourquoi on lui crevera volontiers cet organe, que l'on remplacera par des boutons de chemise. Comme pour un bonhomme de neige.