Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Chris Burden a l'air tout hébêté sur ce fameux cliché de 1971, où on lui panse le bras. On le comprend: il vient de se faire tirer dessus par un ami armé d'une carabine. Son ami est-il fou? Cocu? Possible, mais ce ne sont pas les raisons qui expliquent son geste. Ce qui explique son geste, c'est que Chris Burden est un artiste. Donc le fou des deux, c'est plutôt lui. Pourquoi a-t-il sommé un ami de lui tirer dans le bras? Les interprétations nous appartiennent, lui c'est un artiste avons-nous dit, en conséquence, il fait, et nous regardons, questionnons et jugeons. La guerre du Vietnam occupait alors l'actualité, mais plus généralement Burden est un artiste sacrificiel, christique, qui teste et éprouve la resistance de son corps. En croix sur sa Coccinelle on voit combien il est passé près de lancer une nouvelle religion.
Mais la violence de ce fou dangereux n'est pas uniquement retournée contre lui. Il s'adonne à pire que ça. Chris Burden tire sur les avions. On tire bien sur les ambulances, dirait une Françoise Giroud encore vivante. Certes, mais depuis le sol, avec un revolver, tirer sur un avion de tourisme dans le ciel californien est encore plus inutile que de tirer sur une ambulance. C'est une vaine barbarie, un peu absurde, peut-être désespérée. C'est en tous cas un geste pathétique, tragique, et vaguement burlesque. Cet homme a un talent certain pour la dramaturgie. Parfois c'est une toute petite dramaturgie, avec des conséquences minimes, comme lorsque il s'assied sur une chaise avec devant lui une pancarte mentionnant "je serai assis sur cette chaise jusqu'à ce que j'en tombe". On est loin du sacrifice d'Iphigénie. Mais tout de même, en tombant il s'est fait un bleu. Son corps est le medium, le mettre en danger, sa méthode.
Parfois il va trop loin, comme dans cette performance où il s'allonge sur la chaussée, entre le passage des voitures. La police l'arrête, mais la justice peine à formuler un chef d'inculpation. Parfois il ne va pas loin du tout: dans "white light/ white heat", il est dissimulé sur une plateforme suspendue au plafond, et le public passe sous lui sans le voir, sans imaginer la réélle supercherie d'une exposition, où, semble-t-il, il n'y a rien à voir.
Il s'est principalement fait connaître comme ça Burden, à l'aide de son corps, de l'usage qu'il en a fait. Ramper sur du verre pilé ne lui faisait pas peur. C'était un fer de lance du Body Art.
Aujourd'hui qu'il est moins jeune (notez le truisme), il s'est un peu rangé des voitures. Il s'adonne plus volontiers à la sculpture. Ses têtes de Méduses sont exposées ici et là: ce monde monstrueux et déformé par une industrialisation mortifère est tout à fait impresionnant, et fascine beaucoup de spectateurs.
Pour les amateurs d'art actuellement dans le sud-est de la France, je conseille l'exposition Ecce Homo Ludens; pas uniquement parce qu'un ancien professeur à moi en est l'un des deux commissaires, mais aussi pour le stabile de Burden exposé. Deux maquettes de titanic tournoient autour d'une tour Eiffel en Mécano, c'est moins estomaquant que le rouleau compresseur en levitation rotative, mais ça donne une idée de son travail. Et puis si on aime pas, on peut toujours lui dire que c'est qu'un con, il est encore vivant et habite Los-Angeles.