Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Errance esthétique d'un petit barbare
Et qu'est-ce que la beauté vient foutre là-dedans? hein? Dans les rues, c'est rempli d'or. Incroyable. Que des rivières de Pactole qui enjolivent le monde absurde qu'on s'est créé. Je sors, je vais en chercher un peu, en revenant, je vous raconte. Je vais essayer de pas tout dénaturer.
...
J'ai cherché la beauté. Les rues étaient fraîches comme de l'eau bouillante et sur les pavés liquides de reflets j'ai croisé mes semblables. C'était bon d'être parmi eux quelques instants, de croiser le fer des sourires, d'entremêler les caressants tentacules de nos yeux. J'ai cherché la beauté.
Une place. Une place avec des tas d'abribus, des chicanes de bitume, des platanes disgracieux, leur pollen tourbillonnant, des clochardes enjouées et deux témoins de Jehovah qui se laissaient mastiquer la cervelle par un zonard à moitié dingue en treillis. Je cherchais la beauté, alors pourquoi pas là-bas? Contre un abribus, mais pas en dessous, derrière, j'ai vu une couverture étalée, orange et blanche, la couche abandonnée d'un SDF. Sa puanteur est devenue tout l'univers quand je suis passé à côté. Plus rien d'autre n'existait. Dans cet espace, c'est ce qui s'approchait le plus de la Beauté. Mais ce n'était pas encore assez. J'ai continué de marcher, je n'ai pas abandonné ma quête. Je suis allé au bout de la place, il n'y avait pas d'océan. J'ai fait demi-tour, je suis revenu sur mes pas, et la magie avait cessé, cette couverture ne valait plus grand chose; ce n'était décidément pas encore LA beauté. Je devais continuer. Un vent lascif nous enveloppait, une sorte d'harmattan exténué mais encore chaud, encore sablonneux, pas agressif, ce vent était chargé de sensations lointaines, de nostalgies, de mélancolie. Les gens n'étaient pas nus, allant pour la plupart tout seuls et cherchant je ne sais quoi. Vraiment, j'aurais aimé savoir. Moi je cherchais la beauté, mais eux?
Sur la route que je m'étais choisie, il y avait un square aux bancs verts sur lesquels juchaient de jeunes pétasses qui sûrement séchaient les cours. Le souffle de l'air soulevait poussivement la poussière blanche au sol. Au milieu du square, un magnolia immense, aux branches très basses et très longues, à l'écorce sombre, et dans l'ombre de cette magnifique araignée végétale, un fou, statique, protégé du monde uniquement par une chemise bleue. Il contemplait un abysse sans aucune expression sur son visage. Il était fiché là, détaché de tout, absent, sensible à des choses qui me dépassaient. Peut-être qu'il voyait la Beauté, lui, mais sans rien laisser s'échapper de lui, fixé dans sa totale autarcie. Je l'ai dépassé. J'ai continué ma route. Un peu plus loin, toujours dans le square, une autre folle, une vieille folle, complètement brisée. Elle, en général, elle cherche quoi manger. Entendons-nous bien, elle ne fait pas l'aumône, elle ne manque même peut-être pas d'argent, non, sa quête à elle c'est de trouver l'idée de ce qu'elle pourrait bien manger. Alors elle demande leur avis aux passants: "vous allez manger quoi ce soir?". Voilà son problème. Elle ne sait jamais quoi manger, c'est un choix qu'elle ne peut faire toute seule, une équation trop dure à réduire dans la solitude de son esprit. Elle a besoin de conseils. Mais si vous répondez, par exemple, "du poulet", ou "des petits pois", elle vous regarde avec une moue suspicieuse et pose alors le second problème: "vous croyez que c'est bon ça?". Les questionnements s'ajoutent aux questionnements, les problèmes aux problèmes, les doutes surgissent de l'abîme. Rien n'est simple. Cette femme manquait d'affection, de présence humaine, de paroles, d'échanges avec ses semblables. Bien sûr, elle s'y prenait bizarrement. Effrayant. Je suis passé devant elle. Je suis sorti du square. Je cherchais toujours la beauté, en marchant tout doucement pour être certain de ne pas la manquer si je passais tout près.
Cloître Saint-Louis, exposition d'art. Pourquoi pas. C'était pas si idiot. J'ai monté les escaliers. J'ai pénétré dans la salle. J'ai eu une nausée blanche. Une nausée de vide, comme au sommet de la bosse, lancé à pleine vitesse quand le coeur se décroche et se retrouve en apesanteur dans la poitrine. Je suis sorti. J'ai redescendu les marches. La caresse tiède de l'air m'a fait du bien. Un petit bien tout minuscule, mais c'était déjà ça, c'était assez pour reprendre ma pérégrination.
Le fleuve! Le Rhône gris, nauséabond, sourd et épais, ça c'était une idée! J'en ai pris la direction, toujours aussi lentement, déterminé.
Ce Rhône-là, une fois qu'on a risqué sa vie en traversant la nationale, s'aborde par un sentier frais où il fait bon courir, ou simplement s'asseoir. Je me suis simplement assis. Ma quête ne touchait pas à sa fin. Je contemplais seulement un fleuve muet, huileux, une profonde fosse remplie d'eau sale et jonchée d'énormes péniches. Je repensais tout à coup à un rêve fait des mois plus tôt. Dans ce rêve j'étais en compagnie d'un être très cher, très sensible et très intelligent. Nous étions sur un belvédère face à la nature, face à des collines verdoyantes. Mon être cher m'avait déclaré ceci:
"Je cherche la fille de la poésie".
L'expression d'une certaine beauté eut été de pleurer à ce moment précis. Mais j'en étais incapable. Je me suis relevé.
OU SE TROUVE LA BEAUTE, BORDEL??!!
EST-CE MOI QUI SUIS AVEUGLE?
Deux voitures vrombirent juste derrière moi, en passant au moins à cent kilomètres heure. Bande de tarés. Sûr que la beauté, vous, vous rouleriez dessus, crétins homicides, articides. Moi, je ne vaux peut-être pas grand chose, mais au moins je cherche.
Me voici de nouveau à la marche, sur les quais du Rhône, parmi des joggeurs couverts de sueur, parmi des vieilles et leurs caniches, parmi les buveurs de bière qui s'esclaffent affalés sur l'herbe entre les voitures agressives et le fleuve impassible.
Je cherchais la beauté. La plus vive émotion. Je sentais bien qu'une mécanique étrange en moi s'était rouillée, que tout le magnifique du monde me laissait de marbre. Oh, bien sûr, je pouvais faire semblant. Aborder n'importe quelle fille, n'importe quel canard qui joue sur la rive, simuler un transport face aux reflets de l'eau brouillés par les remous.
Il faut trouver la force de voir la beauté. Je devais en puiser quelque part. Derrière le Palais des Papes il y a une petite descente de pelouse, toujours bercée par une brise fraîche, car le Rhône y court en contrebas. C'est un endroit privilégié pour la contemplation.
Je retraversai la ville dans la noria oppressante de mes contemporains. Moi qui suis si bravache d'ordinaire, si présomptueux, si sûr de ma force, je me retenais de ne pas fuir comme le premier agoraphobe venu. Je suais. Bien entendu que c'était à cause de la température, tout le monde certainement suait aussi. Incapable de soutenir un regard. Et je tombai même au beau milieu d'une fanfare! heureusement que les armes ne sont pas en vente libre.
Enfin je pouvais poser mon cul sur l'herbe, à l'ombre, au milieu des mouches et moustiques dont la compagnie me désobligeait moins que celle des humains. Sous un grand pin, un pin je sais pas quoi, je suis nul en arbres. Les jeunes nommaient cet endroit "le coin des amoureux". On a le droit d'y venir seul quand même.
"Casse-toi sale pute!"
Ouais, il a raison ce jeune débile, "casse-toi sale pute", cassez-vous tous sales putes. Un petit groupe de jeunes filles me lorgna un moment, je fis de même sans éclairer ma face d'une quelconque invitation. On en resta là.
Une nana me draguait par texto, ce qui coupait intempestivement la musique que j'écoutais depuis mon portable. Fâcheux. Je répondais mollement à ses avances. Grâce à Dieu elle finit par se lasser. Enfin quand je dis "Dieu", vous voyez ce que je veux dire.
"Deux corbeaux en couple
viennent trainer leur noirceur
sur les pierres creuses.
L'âme ne s'élève pas
dans le coin des amoureux."
J'avais appris le matin même comment composer un tanka. J'étais à mon maximum là. Il parait que dans le Japon traditionnel on m'aurait buté pour en avoir écrit un, qu'il fût bon ou pas terrible, cet art étant réservé à la Cour Impériale.
Bon, j'avais vu deux corbeaux. Ok. Mignon. Pas non plus LA beauté, pas de quoi chialer. Pour l'instant ce qui s'en rapprochait le plus, c'était cette couverture puante, c'est sur elle que j'aurais dû composer un tanka. Je convins avec mon âme qu'il était temps de rentrer.
Comme j'avais faim je me suis préparé une salade grecque: tomates, concombres, olives, féta et échalote.
En coupant l'échalote, j'ai pleuré.