Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Avignon, toujours. Festival, encore. Rue des Teinturiers, plus que jamais. Y a un triangle magique entre un restau, un bar et le fameux coin fumeur "Le figuier" où on peut fumer parce que c'est une cour. Je suis "le poète" souriant, plutôt gentil qu'on voit danser dès qu'il y a de la musique, danser comme une gamine de seize ans, mais torse nu. Ca fait une réputation ça.
Et surtout y a le canal, c'est chou comme tout, alors des fois ça refoule les égouts, mais bon, les roues à aube sont tellement hypnotiques, les actrices obsédantes que l'odeur en devient supportable.
Une amie des Beaux-Arts. Très charmante. Le genre de compensation qui décident les artistes ratés à devenir prof aux Beaux-Arts. Longtemps qu'on s'est vus. Du coup on est contents. On fait le bilan des années pendant lesquelles on s'est plus croisés. Elle a beaucoup bougé. J'ai beaucoup pas bougé. Elle a beaucoup peint. J'ai beaucoup écrit.
Normalement je viens pas là pour passer du temps avec des connaissances, mais cette Valadon est vraiment jolie et sympa. Puis elle finit par me proposer d'aller au "bar du In" ce soir avec elle, elle a ses invit's là-bas. Parce que, attention, le "bar du In", c'est pas n'importe quoi: elle est très fière de me raconter qu'à l'époque où elle y bossait, le sport avignonnais du festival consistait à refouler les célébrités sans bristol qui essaient de rentrer malgré tout. Légitimus s'était fait refouler, Célarié, etc etc. Ah, donnez du pouvoir à des petits, et il feront comme les grands, ils en useront. En tous cas, nous on a nos invit's. Du coup on prévoit de se faire le début de soirée tous les deux, puis de filer au "In" vers 23h. Ca laisse le temps de se boire une dizaine de kirs, c'est parfait...
On est bien, aux "Teintes", sous la bienveillance des platanes ombrageux, énormes, dont les racines déforment un peu plus les pavés déjà bien défoncés. Il y fait bon, même si on crève de chaud partout ailleurs. Et on voit passer n'importe qui, tout le monde. De Dreyfus à Weber en passant par telle ou telle actrice ou metteur en scène à la mode, tel clodo qu'on voit toute l'année dans les autres rues d'Avignon, tout ça dans une perpétuelle agitation, effervescence de carnaval. Rien que s'asseoir et regarder en buvant son verre promet un bon spectacle. Pour les dragueurs c'est une sorte de speed dating permanent, là ce sont les nanas elles-mêmes qui abordent, vu qu'elles ont quelque chose à vendre, et qu'elles essaieront de vous le vendre avec leur sourire le plus efficace et des tas d'arguments psychologiques ou artistiques, propices à faire des blagues, retourner les questions, étaler sa science. Bref. Vous m'avez compris.
Je me suis toujours demandé ce qui, en nombre, pouvait être le plus impressionnant: celui de cartons et affiches de spectacles placardés ou celui des capotes utilisées pendant le mois que dure le festival. J'interroge mon amie. Elle sait pas. Mais elle trouve elle aussi que c'est une question légitime.
La plus belle nana du festival. Arg. A chaque fois que je la vois je suis avec une autre fille. Son sourire c'est pas un sourire normal. C'est un lever de soleil sur une plaine paradisiaque, c'est un autre monde, celui où l'on reste en extase devant la chaleur des couleurs, l'air doux, empli de magie, de sensualité, de finesse... Je peux pas aller l'aborder là, la dernière fois que je lui ai touché quelques mots j'étais déjà avec une fille collée à moi. La prochaine fois je mets un taquet à la gonzesse qui sera à mes côtés et j'irai lui proposer un verre pour m'enchanter quelques minutes de ce sourire indescriptible. Je sens bien qu'il y aura pas de prochaine fois. Tant pis. J'en mourrai, na. Elle disparait. Je m'abîme une seconde.
Valadon me récupère:
-"Ca va?
-"Pardon, oui oui, je pensais à du boulot..."
Passe l'après-midi et les kirs. Monte mon taux d'alcoolémie. On va manger un bout. Je récupère du poppers chez moi, c'est complètement con, mais j'ai toujours aimé les trucs cons. C'est l'heure, on file au "bar du In".
Ca brasse partout. Une fourmillière. Tout le pseudo gotta d'Avignon. Peu de personnalités, c'est plutôt des citizens. Y a une piscine mal construite, impossible à remplir à cause des fuites, qui sert de terrasse-cuvette. C'est drôle, du dessus on dirait qu'on peut leur jeter des cacahuètes à ces singes. A essayer. Des palmiers partout pour faire îlot de quelques chose. Pagodes qui servent de bar. Ca a pas l'air tant "In" que ça. Très surfait. Ou alors ça a périclité. De toutes façons, le nouveau truc un peu classe, c'est les "Soirées Rouges", avec buffet à volonté et open bar. Ici c'est pour les Avignonnais qui veulent se faire voir. Y a une salle avec un Dj, on décide d'y aller, des fois qu'il y ait moyen de danser un peu. C'est qu'elle est charmante ma cavalière, je remuerais bien contre elle. On s'prend un peu de poppers en entrant. Musique détestable. Ca fait Club Med. Re poppers. Et re poppers. On ressort. Rhum. Non, whisky c'est mieux. Le whisky c'est toujours mieux. Elle le boit sec comme moi! Elle est bien cette fille! Bon, elle me présente à du monde... Chouette.
...
Le temps.
...
On se fait chier quand même, faut avouer. On claque bien de la thune, on parle des pièces qu'on a pas vues, mais qu'on devrait aller voir, sauf qu'on ira bien sûr jamais les voir. Chouette.
Bon, c'est naze. On se taille. qu'est-ce qu'on fait? Un dernier verre dans un vrai bar? Allez. Je la baiserais bien, mais d'une je le sens pas des masses, on se fréquente depuis trop longtemps, de deux j'ai pas envie de m'enfermer. Il reste de la vie dans les rues. Je raccompagne Valadon chez elle, en me disant que peut-être sur son palier je changerai d'avis. Putain, on croise la route d'un pote désoeuvré qui nous suit tellement il a rien d'autre à foutre. Bien ça, pour mon plan du palier. Ayez des potes, tiens!
Ciao Valadon, on couchera peut-être ensemble dans deux ou trois ans, ce soir c'est mort. L'autre con ne nous a pas lâché. Je me résigne.
La grosse porte verte se referme sur l'ombre avalée de ma jolie cavalière. On dit que le vert est la couleur de l'espoir. Mouais.
L'autre con:
-"Bon, tu fais quoi? moi j'vais m'rentrer je crois, chuis crevé".
Oh ben, je te tuerais bien ici, pour laisser ton cadavre sur le devant de l'entrée de la Valadon, ça lui ferait un cadeau au réveil, comme les chats ramènent des oiseaux crevés ou des lezards éventrés pour prouver leur amour.
-"Ok, ciao, c'est sympa d'être venu avec nous, on y serait pas arrivés sans toi.
-"Je dois comprendre quelque chose?
-"Bof. Allez, salut".
Bon, retour "au figuier", ou à la rue des Teintes, on verra bien. Je croise une connaissance, une horreur. Très gentille fille venue se faire le "In", mais vraiment... la vulgarité incarnée, je sais pas comment elle fait pour s'arranger comme ça: des couleurs partout, des bas résille, rouge à lèvres fuchsia, cheveux blonds genre Pac-girl... A redonner la vue à un aveugle, mais en lui faisant regretter aussitôt. Très gentille.
-"Oh, Ben! Tu vas où?
-"Aux Teintes...
-"Cool, moi aussi!
-"On va prendre à boire avant...
-"Ouais ok, mais attends je retire mes talons, j'ai trop mal aux pieds!"
Elle retire ses talons. On va acheter à boire. On va aux Teintes. Il est quand même trois heures dépassées, mais normalement ça bouge encore là-bas.
Si ça bouge? plus que ça! ça s'accordéonise, ça violonise, ça gratte à tout va, ça "you-youte", ça fait des percus avec n'importe quoi. Ca passe de la bourrée au flamenco, à la tarentelle, au folklore irlandais. De la punkette, du clodo, du VRP revenu en adolescence, de la jeune festivalière qui arrose ses hormones de bière, de vodka et qui répond aux sourires à peine intéressés du moindre gars avenant; y a tout ça mêlé, entremêlé, bras dessus, bras dessous, et tournent les bouteilles, et tournent les jupes, et volent les regards rieurs entre les énormes platanes, devant le canal et sur les pavés dodelinants de la rue des "Teintes". Cerise sur le gâteau: je connais personne (hormis la mocheté détalonnée), et donc ça "m'oblige" à aller vers chacun (chacune)...
On reste bien une heure comme ça à finir nos alcools (tous les bars sont fermés depuis longtemps), à foutre un bordel monstre et joyeux dans la rue, au point que des têtes commencent à apparaître aux fenêtres, prélude à une rencontre avec la police. On doit être encore une quarantaine là, et personne ne semble souhaiter que la fête se termine. Je prends une grande décision (faut bien que quelqu'un s'y colle): ramener tout ce monde chez moi, tous les zicos et ceux qui veulent nous suivre. En dix minutes c'est réglé. Le VRP, trop content de vivre quelque chose d'humain pour une fois dans sa vie, offre même de s'arrêter chez lui, à deux pas, et de descendre toute son armoire à alcool: bières, vins, vodka, champagne...
Cinq sur le lit, quatre sur la table, plus encore parterre et toutes chaises et fauteuils occupés, voilà la belle troupe que nous formons, qui déborde de guitaristes plus ou moins en rythme avec les deux violons, et pour envelopper la formation, cette sacrée accordéoniste, bien mignonne, très douée; et le tout chante, gueule, rigole, boit, fume... Je suis le plus viel occupant de l'immeuble, c'est moi le chef, et puis, merde, c'est festival.
Je dis quelques poèmes sur la musique, personne ou presque n'écoute. C'est le lot, je crois, de tout poète. La nana à l'accordéon s'intéresse, elle. Elle feuillette quelques pages de textes puis se met à en chanter un, comme ça, après l'avoir lu une fois. Sa voix est magnifique, sur trois octaves, un train d'émotion, de justesse. Certains de mes poèmes sont des chansons? tiens, je savais pas. Je suis cloué. C'est beau.
En allant aux chiottes je tombe sur le VRP alcoolier affalé sur un tas de fringues dans la pièce d'à côté. C'est vrai, il avait disparu. Il est recouvert de sueur, ses yeux sont hoqueteux, recouverts d'une pellicule brillante de vodka. Il va mal.
-"Ca va, gars?
-"Ca va..."
Très convaincant. Tant qu'il gerbe pas dans mes pulls et mes chaussettes...
Excepté deux ou trois cadavres, on est plus que cinq ou six, et le jour menace de nous tomber dessus. La nuit se lézarde. Je verrais bien cette soirée fantastique se prolonger au Palais des Papes pour y déguster le lever de soleil. Il va bien falloir une heure avant de bouger ces loques festives.
Café.
Le plus dur est de réveiller les comateux retranchés dans leur sommeil en béton armé scellé par l'alcool. Je passe pour un insensible, un huissier, un sans coeur, presque un sale flic. Peu importe, encore une fois, il faut savoir prendre les bonnes décisions, au bon moment. Allez cuver ailleurs, parasites de la pire espèce.
Voilà. En route pour le Palais, avec croissants et pinard. Reste les deux violonistes, la meuf accordéon, un vieux qui sert à rien (y a toujours un type qui sert à rien en fin de soirée), et moi.
Il fera beau, et chaud aujourd'hui. Nous marchons dans les produits nettoyants des ravaleurs de cité. Ca fait comme une écume urbaine sous nos pas, flux et reflux d'ordures balayées par les vagues qui expédient vers un lointain océan les traces de présences humaines de la veille, pour laisser la place à celle du jour qui vient. Ainsi la crasse et les journées passent au nez et à la barbe des habitants qui ne se rendent pas compte des dégâts qu'il font et de la merde qu'ils vivent et trimballent. C'est bien foutu. Dormez braves gens, réveillez-vous braves gens, allez travailler braves gens, bourrez-vous la gueule pour digérer, foutez le boxon quelques nuits par mois, c'est toléré, vous payez des impôts pour que tout ça soit nettoyé et que le bordel puisse continuer sous vos yeux à peine ouverts. Christ a déjà racheté nos fautes, alors, qu'est-ce qu'on s'en fiche?! Ca sert à rien d'attendre, il reviendra plus, pas fou le gars, il est venu, il a vu, il est convaincu qu'on est perdus, même s'il a saigné sang et eau d'abord en grimpant au Golgotha, et puis sur sa croix, pour finir. Il a fait ce qu'il y avait à faire, même si ça sert à foutre. Voilà. Et nous aussi. Voilà. Depuis ça, il reste plus que l'inutile qui ait un sens. Amen.
On pose not' cul sur les marches du Palais. Et le chant des instruments m'enivre au plus haut point. Je crois bien que je vis. Là, maintenant, précisément. A cette seconde, mon corps, que j'ai souvent traîné comme un truc étrange, encombrant, mal fignolé et qui renfermait un esprit en parfait décalage avec son enveloppe d'abord et le monde ensuite, se trouve en harmonie avec mon âme. Je crois même à l'âme tout à coup. Comme une évidence longtemps repoussée du revers de la main et qui cette fois éclate au grand jour, irréfutable. Dans mes meilleures baises, j'étais mort en comparaison de ce moment-là.
L'un des deux violons est très jeune, dix-huit ans à peine. Un futur virtuose à mon avis. Je n'ai jamais entendu de mes propres oreilles une telle grâce, une telle magie: il joue directement sur les cordes sensibles de l'Etre! La mélancolie, la joie, le feu, les drames et les éclats de rire, tout jaillit en gerbe de son archer en une tresse merveilleuse et infinie.
La nana accordéon danse sa mélodie, son rythme, sur les fulgurances du jeune virtuose. Quelque chose se créé. C'est évident. Les deux se régalent. C'est de la sorcellerie.
Je ne m'en rends même pas vraiment compte, mais je me retrouve à improviser de la poésie sur leurs notes sacrées. Je parle de choses bêtes, du soleil qui lève sa gueule juste pour nos corps imberbes et nacrés, d'un archer qui découpe des feuilles de platanes comme les arrêtes hirsutes d'un diamant. Enfin je sais plus. Non, il n'y avait pas l'histoire du diamant. Toujours est-il que nous avions le sourire, que les touristes passaient devant nous éberlués et contents du spectacle matinal. Des gens émergeaient de leur fenêtre, de leur terrasse, et tous nous couvaient d'un oeil bienveillant, un type reparut même avec sa caméra et filma pendant au moins quinze minutes. C'était beau, et c'était bon.
Cette soirée-là, cette rencontre, en appela d'autres. D'autres improvisations en musique devant divers bars de la ville, dans des lieux associatifs dédiés aux arts vivants. Pour un temps indéterminé j'avais l'impression d'avoir pénétré une famille, de m'imprégnier de leur art, de cette notion de don et de partage qui très souvent d'ordinaire n'est qu'un vain mot un peu pompeux. Quelques-uns de mes poèmes trouvaient un sens à être déclamés sur de la musique, trouvaient des oreilles, des corps dans lesquels se répercuter. Ferré avait raison: "toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie". Rien à foutre d'être ou non publié, ça n'a rien à voir avec la vie la publication.
Je multipliai les "performances" dans la rue. Dont une lecture intégrale de "Demande à la poussière", depuis le temps que j'avais envie de remercier Fante pour ce qu'il m'avait apporté, et de le donner à d'autres. Près de huit heures et demie pour venir à bout de ce chef d'oeuvre, sous la lune qui écoutait religieusement, et pour les passants théâtreux, alcooliques, cocaïnomanes, ou juste les passants-passants.
Vous savez où ça nous mène? moi j'en ai aucune idée. Mais dans l'existence, où qu'on soit, on entend toujours un petit chant d'oiseau, parfois au loin, très faible, presque une hallucination, et pourtant c'est par là, c'est la direction qu'il faut prendre. La logique n'existe pas, le chemin n'existe pas, il n'y a que la mélodie de ce rossignol soliste sur lequel on peut lancer le drap de la nuit pour le faire taire, ou dont on peut essayer de se rapprocher le plus possible jusqu'à ce que la mort jette son silence. Tout finit toujours par le silence de toutes manières.