Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Les jours et les nuits crapahutaient sur nos loques vivantes, et nous poussions de petits cris, des oh ! des ah ! des hummm, ouiii ! Et chantaient les oiseaux, les canons, les voitures, les violons, et certaines grandes voix qui nous semblaient habiter les recoins des ruelles. C'était le XXIè siècle. Il n'y avait presque plus de Dieu, mais la place qu'Il avait laissé vacante résonnait d'échos affreux, ça frappait contre nos côtes, suintait contre nos muqueuses, et du dernier ongle de nos orteils jusqu'aux bulbes capillaires, on pouvait sentir ce courant électrique en déshérence, qui montait, arborescence, plein de promesse et de bonne volonté pour finir en pétard mouillé sous la coupole lactée de notre cervelle. Quand je dis « on », bien sûr, ça ne concernait pas tout le monde, on croisait des gens qui, en apparence, s'en sortaient très bien. Des pirates, des mercenaires, insensibles à la métaphysique, peut-être étaient-ils plus forts que nous autres ? Ces gens-là ne m'ont jamais fasciné. Je repérais les troués, les errants mystiques, les volontaires d'une nouvelle grande guerre -contre soi-même- tous ceux qui se placent « à côté », et qu'ils fussent entièrement sincères, ou seulement par à-coups, par pulsion alcoolique ou autre, croyez-moi, ils étaient nombreux ces chers petits orphelins du sens commun ! très nombreux, peut-être plus nombreux qu'il y paraît d'abord quand on jette un coup d'œil sur une place et qu'on croit y voir une majorité de gens « normaux ». Il y a des signes, des petites lézardes dans le discours, un éclat violet dans le regard, mille riens minuscules qui indiquaient la possible ouverture de la boîte de Pandore, un de ces jours, chez ceux qui faisaient semblant de n'avoir aucun doute.
Je viens d'entendre un monsieur très intéressant parler de Rimbaud, un monsieur réactionnaire et bien comme il faut (dans le style du siècle précédent), un érudit, passionné de poésie et des Belles Lettres. Il voulait démêler le vrai du faux chez Rimbaud, tâter de sa sincérité. La sincérité est un horrible défaut dans la vie courante, mais en Art, c'est la voie royale vers le bûcher. Ne faîtes pas cette tête-là, vous voyez bien ce que je veux dire : le bûcher, on y va tous, la question est de savoir si nous y allons comme des princes ou comme des déserteurs. La grande guerre contre soi-même, rappelez-vous. Et bien la sincérité est le casus belli qui mène à la guerre contre soi-même. Voyez avec des psychanalystes, moi je pourrai pas le dire mieux que ça. Baudelaire, Artaud, Bukowski, Léo Ferré, Céline, aujourd'hui Houellebecq, furent et sont (pour l'instant) atrocement sincères. Mais Rimbaud... peut-être était-il secoué par une sincérité alternative ? D'ailleurs, il n'est pas toujours facile de savoir de quoi parle Rimbaud dans ses poèmes, hormis ceux qui traitent de figures classiques de la littérature ou de petites scènes de vie. Qui sait de quoi traite Le Bateau ivre ? Au risque de passer pour un con, je vous avouerai que je n'en sais foutre rien, et j'ai lu des interprétations ; reste que c'est beau ! ah oui, c'est sûr, ça pète, c'est beau. Rimbaud savait faire des vers, aucun doute là-dessus. Il parle de lui, oui, comme dans Une saison en enfer, comme dans les Illuminations. Mais bon, bref, le doute demeure, peut-être n'était-il qu'un brillant avocat illusionniste qui à force de plaidoiries hautes en couleurs, et à grands renforts de feux d'artifices verbeux, a entraîné son auditoire et s'est entraîné lui-même bien loin des rivages stupéfiants de nudité dont il semble parler dans Le Bateau ivre. Une trop grande habileté, une intelligence trop facile serait un fléau ? comme la beauté peut être un fardeau ? Je n'apprends rien à personne, là. Bref. Ce monsieur donc, notait tout de même que Rimbaud, pour avoir écrit de telles choses si jeune, pour avoir autant débattu de l'héritage chrétien, s'était trouvé très tôt bouleversé par la question de la métaphysique, donc de la vie et de la mort, et que selon cet érudit, ce n'était pas une chose si fréquente. Je me permets de douter sur ce point. L'horizon du grand vide s'ouvre, je pense, dans la béance de nos boîtes crâniennes aux plus jeunes âges de la réflexion. Il y en a parmi nous qui ne sont pas saisis du même effroi, qui n'éprouvent pas cet infini vertige face à la contemplation de l'idée de l'infini -justement, et mettant cette donnée de côté, ils arrivent, jusqu'à un certain point, à se conformer à une vie qu'on qualifie de « normale ». À huit ans, une nuit, j'ai vu s'ouvrir, comme un immense chemin noir dans la pénombre, le fleuve Styx, dont les tourbillons hypnotiques broyaient et emportaient par le fond pour les faire resurgir sur une berge livide, comme des carcasses lavées, les toutes petites notions, les ridicules croyances que nos parents et notre propre observation naïve du monde, fourrent dans nos caboches, ces petites constructions d'allumettes chétives, ces embryons de philosophie. Je n'en ai plus dormi pendant longtemps. Je jure que c'est vrai. Je me couchais dans l'insomnie pour disserter gravement, avec mes minuscules capacités intellectuelles d'enfant de huit ans, de la réalité de l'existence, qu'on peut voir et toucher -ô illusion ! face au sacre éternel, galopant et impalpable de la mort, du néant cosmique, vaste et enivrant. C'est une expérience bizarre. J'en conçus ma première tentative de suicide -j'avais huit ans ! Elle fut donc des plus candides. Mais il apparaît qu'on se relève de ce type d'expériences avec des exigences particulières à l'endroit de la vie. On devient suicidaire, au sens psychologique du terme, c'est à dire qu'on garde enfoui dans ses limbes le souvenir d'une sensation terriblement excitante : celle de plonger son être dans le regard de la mort, et rien n'est plus riche, rien n'est plus exaltant, on en devient malade, toxicomane de cette sensation, on veut la revivre, encore et encore, parce qu'on ne se sent jamais plus vivant qu'à l'instant où les doigts de la Mort viennent obombrer notre âme. Comme on ne s'intéresse jamais tant au soleil que lorsque la lune vient l'éclipser. Mais Rimbaud a-t-il tenté le suicide ? Alors, au contraire de beaucoup d'autres poètes -qui ont pu avoir bien moins de talent que lui, n'était-il qu'un simulateur ; si on est « rimbaldien », on dira plus volontiers « visionnaire ». Reste que j'ai goûté, le plus sincèrement possible aux drogues, les douces, les dures, les gentilles, les méchantes, celles qui renversent la table bien ordonnée de nos pensées pour y creuser l'abîme hallucinatoire des confrontations mystiques, celles qui lancent entre les os des chaînes visqueuses et en extirpent l'essence humaine pour vous laisser exsangue, esclave, soumis au néant, soleil pathétique, tronc vermoulu, bébé jeté avec l'eau du bain, fleur bleue d'hématomes, corps et âme pouic, ligoté aux rails de l'asservissement, Prométhée pyromane de soi-même, béance absolue, peau de vieillard pleurant devant St Pierre, et en définitive, pour mon cas, dégringolé tout en bas de mon dégoût pour moi. Inutile de vous dire que Rimbaud ne me fut pas d'un grand secours, au contraire. Lui, le fort en simulation. Toujours est-il que le grand ver du temps faisait son œuvre, qu'il dévorait tout autour de moi, amis, amours et passions, et que les paupières entrouvertes, j'ai vu la dévastation ramper comme une secousse sismique ralentie mais inexorable. J'en ai gardé une tendresse infinie pour les éclopés, pour les vrais fous, pour ceux que le bonheur ne satisfera jamais entièrement -ce bonheur, pourtant, qu'aucun n'élude.
Les jours et les nuits crapahutaient sur nos loques vivantes, et nous poussions de petits cris, des oh ! des ah ! des hummm, ouiii !
Quand je dis « on », je parle de cette armée, de ces soldats qui sans être certains que l'âme existât réellement, la sentaient en flammes, incandescente, hurlant au supplice de leurs boyaux baignant dans le cancer corrosif de l'absolu.
Une armée, une toute petite armée, un bataillon, une escouade, bon, ok, quelques hommes seulement. Ceux qui sont prêts à tout perdre, parce qu'il ont compris -ô malheur ! qu'il n'y avait rien à gagner. Dieu ne veut plus exister ? Ah bon ! Alors il sera encore plus beau de s'offrir à Lui en sacrifice ! Et nous allions par la ville, par les femmes, par les hommes, par l'alcool, par la fête, par les égouts de la dépression, par les cimes des hautes visions fugitives, et nous ramenions ce que nous pouvions pour le partager à nos banquets : des peaux de bananes (glissantes), des éclats de météorites (si lourds et si denses !), des morceaux de chair arrachés de haute lutte lors d'accouplements névrotiques (longs, chastes et hideux ! ), des bouquets d'anathèmes (oh la belle bleue !), et de la musique, toujours de la musique, car nous ne doutions jamais de sa sincérité.
Mais où va-t-il ? Oh, mais moi aussi je me pose souvent la question, et c'est bien lorsque je ne me la pose pas, que je prends le risque d'aller quelque part ! Lorsque l'aube me crache à la gueule la conscience scintillante du trop peu qu'il reste, que tout l'amour déjà formulé ne vaut plus rien et qu'il va falloir courir, courir jusqu'à la suffocation, jusqu'à baigner dans sa sueur pour arriver au bout de soi, au bout d'un monde, et crier encore une fois. Hier était un de ces éveils. J'avais été trop honnête avec mes semblables, trop bon, trop amoureux, et plusieurs jours de chaos m'avaient roulé dessus. Hier était le dernier jour. J'allais redevenir cet égoïste amoureux cruel, impulsif et désordonné, tant pis ! Je me rappelais cette sage parole de Lautréamont : « Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases. Arrangez-vous. ». Bien sûr ! Qui n'est pas humain, friable, qui ne veut pas recevoir autant d'amour qu'il souhaite en donner ? J'avais trop aimé, j'avais trop pleuré sur la détestable dichotomie qui sépare la réception de l'objet du sentiment qui le pousse vers l'autre. Mes Amours, j'avais des lambeaux de fibre nerveuse à la place du cœur, de la boue de dégoûtation dans les veines et des visions de cavaliers d'Apocalypse arrivés premiers au grand tiercé des communications humaines.
En deux nouvelles, j'avais soulevé un Chaos plus grand et plus puissant que la Haine pût concevoir. Et bien entendu, j'avais écrit ces nouvelles poussé par l'Amour. « Oh ! là ! là ! que d'amour splendides j'ai rêvées ! » et combien d'horreurs sont venues geindre à la porte de mes yeux et lacérer ma cornée de sorte que je ne pus plus rien voir et que je crusse devoir préférer la mort à cet élan de vie qu'on me renvoyait comme un torrent de merde. Ah, je n'étais pas fier. Dire que mon leitmotiv était jusque là de « faire de la poésie pour ceux qui ne sont pas touchés par elle », quelle belle connerie ! je crains qu'il faille faire de la poésie pour PERSONNE, pour le vide, pour le rien : Poème au Néant ! Lui seul tolérera le miroir que nous lui tendrons, peut-être même que face au Néant, c'est le miroir lui-même qui hurlera de se voir ! Oh, la vérité est bien belle quand elle nous épargne ! Montrez au gens pourquoi ils sont beaux dans l'immondice et comment vous l'êtes vous aussi, et que par-dessus le marché, vous les aimez, et ils sortiront un flingue, le flingue de la folie, le flingue du mépris et ils vous assassineront comme le dernier des traîtres ! J'avais écrit deux lettres d'amour et l'on me haïssait pour ça.
Je me réveillai donc, deux flingues sur la tempe, moins poète et plus humain que jamais. Je ne voulais plus rien, je n'étais plus digne de rien. Je rampai dans l'aurore comme un petit satan pris la main dans le bénitier rampe vers les souterrains en implorant « Pas taper ! Pas taper ! ». Le temps et le soleil me cuisinèrent toute la journée, je tournais sur la broche de la culpabilité. J'ai même cherché à présenter des excuses auprès d'une des protagonistes de mes nouvelles honnies, un de ces êtres humains à qui j'essayais de montrer l'amour dont je suis capable, une de ces humaines à qui moi, Zeus, je me suis révélé nu, et qui, parce qu'en vrai je ne suis pas Zeus, n'en est pas morte, et décida de m'étouffer de son indifférence. Deux textos restés lettres mortes. Cette apostasie, cette pénitence, c'est certainement l'acte le plus abject auquel je me sois jamais livré.
Et les aiguilles tournaient sur la roue de ma lâcheté, elles tournaient en grinçant affreusement pour choir du cadran et se ficher entre mes épaules, dans ma colonne vertébrale, comme autant de banderilles empoisonnées. J'étais à deux doigts de déserter de mon régiment. Je pris le vin comme confesseur. Le vin me pardonna mon manque d'assurance et réinjecta un peu du cynisme salutaire qui m'avait quitté. Attention, le vrai cynisme ! Pas celui de nos jours qui brûle l'éthique sur l'autel du pouvoir personnel. Non le cynisme des Chiens, du détachement, du renoncement, la liqueur de Liberté ! À moi, mon armée ! Mes compagnons de carnage, reprenons la lutte, retournons aux ravages de la beauté véritable !
J'avais trop aimé, trop contourné du bout de l'index le sein pâle de la fausse innocence, le téton de l'orgueil -toujours raide lorsqu'on le lèche, j'avais trop planté mon sexe dans la bouche sèche des compromissions. Que vaut le plaisir de ceux qui ne savent pas l'apprécier ? Pourquoi se vouer à ça?Aucun doute, je méritais ce tourment.
J'appelai un de mes amis. Un frère d'arme. Un échalas pouilleux tendant vers l'aristocratie lointaine des princesses putassières, un putassier ronflant, comme moi. Les semelles de ses chaussures bateau baillent comme pour prouver le chemin parcouru, en hommage à l'Homme aux semelles de vent, certainement. Car pour lui, Rimbaud est le seul vrai poète. Possible, je n'en sais rien, et je m'en branle. Qu'il en foute des couleurs ! une à chaque vers si ça lui fait plaisir, des bleuités, des rouges cul de macaque, des morves jaunes azurées, des sentiers violets d'exaltation, des discours verdis aux feuilles de belladone, qu'importe ! Vas-y, fous en de partout, du chamarré, des camaïeux, fais donc des poèmes-vitraux pour les églises qu'il nous faudra reconstruire, des arcs-en-ciel pour jaillir des tombeaux et de la gerbe quatre fromages pour illustrer nos fins de beuveries.
Donc, il est là, chez moi, et la nuit crapahute sur nos loques vivantes. Il fait bon. La rue se tait, consciente qu'on va bientôt l'envahir de toute l'impudeur des futurs suicidés. Je finis mon rouge, je lui sers un blanc. Tiens, c'est Rimbaud qui a raison, en voilà des couleurs ! Santé ! La rue dodeline, elle ronronne, finalement elle nous veut. Mais avant d'aller voler dans la ville, faut que je lui raconte. Alors je le fais. J'y explique comment, avec deux petites histoires de rien, j'ai déclenché le chaos là où je voulais de la douceur, et la haine où je voyais le repos de l'âme (je veux dire, par la confession). Et il rigole, bien sûr. Et son rire est une caresse. Une vraie caresse, c'est pas d'la circonstance.
« T'es juste un peu con de t'attendre à autre chose. Tu vas finir par te faire buter, un truc entre le héros de Süskind dans « Le parfum » et Buzzati qui voit débarquer chez lui tous les personnages de ses nouvelles qui viennent lui régler son compte. Note que ça sera vraiment beau, moi j'aimerais être là pour applaudir. En plus, comme par hasard, c'est deux femmes au départ qui te foutent dans cet état-là, elles ont pris le pouvoir je te dis ! C'est ça le problème ! »
Bon, c'est p'têtre un pote, c'est pas pour autant qu'on est d'accord sur tout, loin de là.
« Je vois bien ce que tu veux dire, elles ont pris le pouvoir, c'est assez récent, donc faut attendre un peu qu'elles l'apprivoisent, dans quelques centaines d'années ce phénomène se sera normalisé. Mais je vois pas trop le rapport avec mes histoires. Ces déclarations d'amours viriles, poétiques, ou que sais-je, ça pourrait tout aussi mal passer auprès de n'importe quel mec sans gonzesse. La seule question c'est de savoir si je prêt à supporter de me prendre de la haine dans la gueule quand j'essaie de dire au monde combien je l'aime...
- On sort, j'ai pas envie de croupir là qu'il me fait, ce soir je veux des nanas aristocrates ! »
On sort. Une bouteille à la main. La nuit crapahutait sur nos loques vivantes et nous allions contempler la lune noire, la lune invisible dans le ciel d'encre. On va au Palais des Papes, comme d'habitude. Et on s'assied sur les marches. Et on scrute la lune imperceptible. Une jeune nana qui nous accompagne nous demande pourquoi on dit rien, et ce qu'on reluque dans l'espace cramoisi. La lune, la lune invisible, normalement à cette heure elle est par là, et je lui désigne l'endroit du bout du doigt. Elle regarde. Elle voit rien. Elle tourne la tête dans tous les sens comme une girouette affolée :
« Où ça ? Où ça ? Je vois rien moi, vous êtes barges les mecs. »
Bon, d'accord, on a peut-être un problème, parfois, avec certaines femmes. Je dis pas le contraire.
Derrière nous, cinq types qui fument des joints, boivent, blaguent et torturent notre idéal harmonique avec une guitare désaccordée. Dans le tas il y a Lutin Affreux. Lutin Affreux est un jeune Noir, plutôt gentil mais souvent insupportable, qu'on retrouve régulièrement tout à fait bourré dans la ville, en train de haranguer le vide ou de se déhancher comme le diable sur une musique que même Dieu n'entend pas. Il parle à tout le monde, il rigole presque tout le temps, peut vous dire « Bonjour comment tu t'appelles ? » quatre fois dans la même journée, et, bref, tout porte à croire que dans moins de cinq ans, ça nous fera un clodo de première bourre. Ah, et puis il est schizophrène aussi, enfin d'après moi.
Du fond de la place, on voit arriver l'ombre de Mitterrand, la même stature, le même chapeau, tout. C'est un vieil Arabe, un poivrot, un drôle. Paraît qu'il est sculpteur, j'ai jamais rien vu de lui, par contre je l'ai entendu déclamer du Baudelaire comme personne, ça, il met du relief, rien à dire : comme vendeur de poissons à la criée, il déclencherait quelques crises cardiaques. On lui fait signe, il vient à nous.
Joints, bière, blanc, guitare désaccordée, lune absente parce qu'on est pas beaux à voir. Mon pote fait le topo à l'Ombre de Mitterrand, le pourquoi du comment que je tire la gueule. L'Ombre de Mitterrand essaie de me remonter le moral avec Joyce et son Ulysse, il nous apprend que dans ce bouquin que j'ai toujours pas lu, Joyce balance tous les noms, les adresses exactes, numéros de rues, d'étage et tout et tout des gens de Dublin. Dostoïevski faisait des trucs dans le style aussi.
« Sois cruel, qu'il me fait ! Qui aime bien châtie bien ! »
Beurk. Je taxe un joint parce qu'il me faudra bien ça pour trouver du repos. Au même moment, Lutin Affreux se catapulte à côté de nous, puis devant nous, ouvre des yeux comme les portes des enfers, ouvre la bouche, et d'abord, rien ne sort. Il est là, on est là, la tension est à son comble en quelques secondes, mais rien ne se passe. Il nous regarde tour à tour comme des corps démembrés sur l'autoroute, mais qui remueraient encore. Il n'est plus du tout rigolard. Je crois bien que nous sommes devenus des monstres.
« Quoi ! Quoi ! Alors c'est comme ça ?!! » Et bien qu'il soit quasiment pétrifié, il bouge un peu, quelques doigts, quelques paupières, et l'effet est des plus dramatiques. Il baragouine, c'est pas net, on comprend que dalle, à part des bribes du genre : « Ah ! Je vois ! Vous voyez ?! » mais ça, c'est pas vraiment à nous que ça s'adresse, il semble prendre des gens à témoin, mais des gens qui sont pas là. « Ouais... ouais... ah ouais, ça y est... alors c'est comme ça... », là il nous accuse carrément, mais il a PEUR. Il est horrifié. On tente de lui demander de nous expliquer, mais ça, il en est pas capable, ou bien il veut pas, parce qu'on est coupables de quelque chose D'INFINMENT HORRIBLE, on est trois démons qui partageons les viscères de jeunes vierges, ou bien on excave des boyaux de sous terre pour jouer de la flûte dedans... ou alors c'est pas nous directement, juste on aurait dû voir les mêmes abominations que lui, celles qu'il vient d'halluciner, et puisque on fait comme si de rien, c'est qu'on est complices. On sait bien, nous aussi, ce qui se trame d'innommable ici, et on fait rien... C'est très dur de faire avouer à un schizophrène la nature de ses hallucinations, surtout à quelques secondes de celles-ci, mais vous pouvez être sûrs que c'est encore plus taré, hideux et terrifiant que tout ce que vous pourrez imaginer.
C'est un peu trop pour moi, là. Je me tire.
Ma loque vivante va crapahuter dans la nuit que la lune a désertée. Je trimbale ma sincérité sous les fourches caudines de ma conscience. J'ai laissé mes potes, l'horrible guitare et les bacchanales démoniaques. Les pavés du Palais ondulent comme une rivière de serpents, les langues fourchues des lampadaires me passent dessus, ou c'est moi qui passe dessous, le sens commun m'est étranger. Le haut et le bas s'enculent si bien que je ne sais plus où je vais. Peut-être ne suis-je pas doué pour les bons sentiments, peut-être que la folie règne en maître.
Arrière, Satan ! Je viens vers toi, le cœur à la main comme une grenade dégoupillée, baiser de la mort et code génétique de l'erreur. J'ai foutu le doigt dans la chair et voilà qu'elle m'absorbe comme une muqueuse affamée. Le Ciel dresse sa garde et mon lit se rapproche, porté par une vague pestilentielle de bonnes intentions E=MC2. Je pousse mon chariot de foutre sous l'acide nocturne des symphonies ratées et syncope mes pas, les murs ne se jettent pas sur moi. La poésie est un cadavre où grouillent toutes les âmes, les bonnes et les mauvaises, les chimpanzés y épouillent Mozart. J'arrive chez moi. C'est bien coco, t'as vécu un jour de plus. Je me fous le Requiem par Karajan. Je fume mon petit joint en pataugeant dans le lacrimosa.
Ps (à l'attention de Pessoa) : quand tu dis « être poète, c'est le moyen que j'ai d'être moi », tu veux bien dire que c'est la seule façon d'être en accord avec ton moi véritable, d'être absolument sincère, c'est bien ça ? Alors je comprends que tu n'aies rien publié. Je te dis pas que je t'aime, je te fais pas la bise, je ferme ma gueule, je me tire la balle du sommeil dans la tête. Dieu reconnaîtra les siens, non ?