Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
La voûte entière est peinte et maculée d'un vague limon blanc-sale, immobile, visqueux, réfractaire à toute lumière. On ne se figurerait pas les limbes autrement. Et bien que Saint augustin les eût créées dans le simple but d'y foutre les avortons non baptisés, qui ne méritent ni l'enfer ni le paradis, je me plais à penser que certains grands esprits, et d'autres plus modestes, y eussent volontiers établi leur éternité sans même prendre la peine de vivre au préalable, ne fût-ce l'espace de quelques secondes.
L'existence dans son intégralité mal finie ne suffit pas à considérer la somme de misère et de souffrance que vomit quotidiennement notre monde sensible. C'est un peu résumé, mais la pensée pessimiste s'y retrouve. On ne sait pas bien si les pessimistes maudissent le jour de leur venue au monde, ou celui, trop lointain de leur mort inéluctable, mais enfin l'expérience de la vie leur semble masochisme, vaine et surfaite en dehors de la douleur d'être. Ils s'exaltent certes de petits riens, des manifestations de la beauté, des tire-larmes du jour, mais froidement, sans jamais un mot de merci pour Dieu, qui bien entendu est mort, mauvais, ou pire, retiré dans sa confite impuissance.
"E il naufragar m'è dolce in questo mare", ainsi s'achève le plus célèbre poème des Canti de Léopardi: "l'infinito"; il y évoque sa perception du monde, sa pensée libérée et vagabonde dans laquelle il préfère sombrer lascivement plutôt que de vivre.
Comme la plupart de mes compatriotes, je ne connaissais pas d'autre Léopardi que ce jeu télé du siècle passé pour lequel il fallait trouver la question à la réponse donnée. Heureusement, une chimère portée par un libeccio perfide m'en feula les grâcieuses sonorités au creux d'une oreille que j'avais laissé trainer un peu n'importe où. Sa puissante tristesse m'a touché. La mélancolie baroque et raffinée de ce martyr des muses se complait et se prélasse dans les langueurs contemplatives avec une élégance rare, et même une certaine dignité: rarement il geint ou se plaint. Ou bien c'est qu'on lui aura marché sur le pied.
C'est qu'il en a bavé le petit Giacomo: assez moche de visage, toujours malade, noble désargenté, il se calfeutra à l'heure des premières pignoles dans la bibliothèque parentale afin d'y étudier les langues mortes. Les filles ne flanchant qu'exceptionnellement aux vers en grec ancien déclamés par un gringalet neurasthénique, il bu de nombreuses fois à l'amère coupe des amours unilatérales. Ses biographes parlent de transformation poétique ou de conversion littéraire, on peut aussi parler de râteaux bâtisseurs.
Comme il était friand de ses malheurs, le destin ne manqua pas lui fournir d'abondantes raisons de se suicider: l'ophtalmie qui le rendit presque aveugle à 21 ans en fut une bien bonne. Mais les Parques ne tranchèrent pas pour si peu le fil de sa vie: il n'avait pas encore sécrété pour ses survivants le "canto nutturno" où il interroge la lune silencieuse; on les remercie de cette délicate attention.
Léo le taciturne s'en alla un 14 juin; que n'ai-je attendu cette date ou celle de sa naissance, le 29 du même mois, pour célébrer son passage ici-bas? Fêter la naissance d'un véritable pessimiste me parait une blague d'un cynisme scandaleux, je m'y refuse. Nous sommes aujourd'hui le 10 juin, et s'il avait pu crever à cette date-ci, nul doute qu'il ne s'en fût pas privé. Offrons-lui donc, de bonne grâce, ce repos posthume anticipé a posteriori.