Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Il est des patronymes qui semblent déterminer le cours d'une existence.
J'ai eu affaire avec un dentiste du nom de Douceur qui au lieu de la soigner me détruisit violemment une pré-molaire. Cela dit, il s'exécuta avec le sourire, m'anesthésiant de blagues et commentaires diversement teintés d'ironie. Plus jeune, j'avais alors une dentition sans faille, le destin m'octroya comme professeur de français une certaine madame Conte, qui ne commit en ma présence jamais d'autre erreur que celle, un jour qu'elle était mal réveillée, de confondre chameau et dromadaire. Un Goncourt peut se rater pour si peu, une année scolaire, non. Grâce à elle nous nous familiarisâmes avec Queneau, Baudelaire, la guerre de Troie et nombre de figures de style dont le goût ne m'a plus quitté depuis. Ce fut l'une des meilleures enseignantes qui eût jamais à subir ma présence dans sa classe.
On voit comme un nom de famille influence diversement ceux qui le portent.
Ainsi Fernando Pessoa, dont on peut traduire le patronyme par "personne", n'eut certainement jamais l'ambition de devenir quelqu'un. Sinon comment expliquer qu'il se choisît plus de soixante-dix hétéronymes dans sa vie d'écrivain-essayiste-poète-romancier-philosophe-critique? Il aurait rédigé la plupart des blagues Carambar sous le pseudonyme de Toto. Il vécut en bourreau de travail, et, après sa mort on découvrit une malle secrète gorgée de près de trente-mille textes inédits. Si Victor Hugo le carriériste se voyait en "Châteaubriand ou rien", Pessoa le besogneux, le génie schizoïde, avait trop à dire et à écrire pour se préoccuper sérieusement de sa notoriété. La renommée et le rayonnement intellectuel de son pays le hantait plus sûrement; peut-être a-til voulu inséminer soixante-dix auteurs majeurs au panthéon littéraire de sa nation.
Précisons que le petit Fernando naquit au Portugal, ce qui pousse à l'humilité, il faut bien l'avouer.
"Être poète n'est pas une ambition que j'aie, c'est ma manière à moi d'être seul", écrivit-il dans les "Le gardeur de troupeaux". Il ne fut cependant jamais seul. Alvaro De Campos, Ricardo Reis, Alberto Cairo, Alexander Search, tous ses doubles avaient leur nature propre, et leur raison d'être, psychologique; chacun a un style différent de l'autre. Pessoa n'avait rarement qu'un avis, et souvent fluctuant: la si puissante vigueur de sa pensée ne se pouvait contenir dans un seul homme. Il a l'intransigeance de Nietzsche, la rigueur de Kant, mais aspire pour lui-même à une sorte de vacuité toute bouddhique, qu'il appelle d'un lyrisme froid et pudique.
Dans le "Banquier Anarchiste", il déroule sa brillante oxymore sur cent pages, dans le plus pur style des sophistes grecs, et l'on découvre l'articulation d'une reflexion libre, aux retournements fréquents, grisante, subtile et riche en saveurs comme un Porto 1944.
Rien de ce qui touche au domaine de l'esprit ne désinteressait Pessoa. Il avait un avis sur tout, de la conduite politique de sa patrie, pour laquelle il souhaite, et l'histoire l'aura écouté, un gouvernement militaire, jusqu'à la date astrologiquement la plus favorable pour rencontrer Aleister Crowley, le mage anglais qui était son ami, bien que Pessoa se défendît d'en posséder, "étant à l'abri de toute forme d'intimité".
On fait tout un plat des "Mémoires d'outre tombe", il se trouve de fameuses agapes fort goûteuses et nourrissantes dans le "livre de l'Intranquilité", son "autobiographie sans évènements".
Fernando Pessoa vint au monde un 13 juin. Il écrivit un jour:"[...]j'entends passer le vent... et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d'être né". Nous devons donc une fière chandelle au vent.