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Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman

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11 juin, Villon se coupe du monde

 

  Lugubre imprécation scandée du fond des âges, souvent j'entends résonner sur les murs glabres et froids (oui les murs sont sans poils, à part dans les oreilles...) cette célèbre prosopopée:


  "Frêres humains qui après nous vivez

N'ayez les coeurs contre nous endurcis,

car si pitié de nous pauvres avez,

Dieu en aura plus tôt de vous merci.

Vous nous voyez ci attachés, cinq, six:

quant de la chair, que trop avons nourrie,

elle est piéça dévorée et pourrie,

et nous, les os, devenons cendre et poudre.

De notre mal, personne ne s'en rie,

mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!"


  Il est recommandé de lire cette "Epitaphe Villon" façon éloge funèbre à la Malraux, effet garanti. Hormis "piéça", qui signifie "ici", "devant vous", rien dans ce vieux français nous est obscur.


  François de Montcorbier, dit Villon, fut donc un poète morbido-rigolo du XVè siècle. Il maîtrisait si bien et si finement l'art de la chute qu'il disparut du jour au lendemain. Le 5 janvier 1463, condamné à un bannissement de dix ans, il sème ses contemporains, ce qui nous permet assez opportunément d'imaginer une mort à la con, le 11 juin de la même année par exemple. Je sais, "c'est dur de mourir au printemps", mais pour l'un des premiers poètes maudits de l'histoire on ne s'attend pas à autre chose. Ce que sont les hasards de la vie tout de même! Nous sommes justement le 11 juin, et devant tant d'insistance, je me résous à vous brosser un petit portrait de l'énergumène.


  Le jeune François, intelligent, capable, aurait pu faire carrière comme clerc, ou dans d'autres fonctions prestigieuses. C'était sans compter son penchant naturel pour le meurtre, la rapine et l'aventure, trois hobbys qui font d'ordinaire des militaires hors-pair, alors que cet hurluberlu se piqua de devenir un poète génial.


  De son oeuvre jaillit, encore aujourd'hui, un humour noir féroce, parfois macabre, qu'il entretenait probablement en fréquentant les plus insalubres geôles du Paris de Charles VII. Un attrait précoce pour les actions légalement répréhensibles additionné au maigre patrimoine légué par ses parents le poussèrent à commettre peu ou proue tout ce qui était envisageable en crimes et délits à un individu de sa condition.

  On sait peu de chose de cet iconoclaste, sinon qu'il tuait le temps en lapidation de prètre, cambriolages, divers menus larcins et compositions poètiques de forme testamentaire où il lègue à ses contemporains ce qu'il estime leur revenir: au barbier des rognures de cheveux, à celle qui se refusait à lui son "coeur pâle, piteux, mort et transis", à ses amis des brimborions parfois saugrenus, et à ses ennemis de puissants anathèmes.

  D'après les historiens, qui font rien qu'à médire des morts, Villon collectionnait les vices. La liste en serait trop longue. Pour résumer, disons que c'était une crapule probablement bisexuelle, ce qui, de nos jours, suffit souvent pour atteindre la célébrité. Mais l'époque était rude et l'âge Moyen.

  Sa réputation faite dans les tribunaux, il lui restait à briller auprès des puissants. Il fit coup double à l'occasion de nombreuses condamnations, dont une à mort, inspiratrices de si fameuses suppliques qu'elles le rendirent d'abord libre, puis accessoirement, immortel.

  Villon sait naviguer comme personne entre les mondes qui s'opposent: celui des nobles et des gueux, des vivants et des morts, des pecheurs et des penitents, celui du sérieux et du burlesque, du fin et du graveleux. Il est dyonisiaque mais rarement exalté, décrit une chair putrescente où la vermine festoie,  se montre souvent pitoyable, roublard, abusant de son verbe, c'est un Diogène pénitent qui cherche des fortunes d'un soir. Il voudrait être bon chrétien, renoncer à tout, mais n'y parvient jamais. Il n'écrira pas "Sagesse". Pour lui connaitre des héritiers il faudra attendre au minimum deux siècles, et pas moins que Rimbaud, Verlaine ou un peu moins rongé par les vers, Céline. Les romans picaresques peuvent prétendre également à filiation, il n'y a qu'un simple formulaire à remplir.

  Chacun aura noté que notre époque sinistre hébèrge un quasi-homonyme de François Villon, et qu'il pousse le mimétisme jusqu'à avoir une existence aussi mystérieuse et obscure que son illustre presque-prédécesseur. Cependant, et sans vouloir donner l'impression de m'acharner sur homme apparement en grande souffrance, je vous supplie Mr le premier ministre, s'il vous vient l'idée de publier votre testament avant de disparaitre, ou même après, reprenez dès maintenant les cours de cm1 où il est question d'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir. Au nom de tous les Français, de la République et pour la postérité: "Dieu en aura plus tôt de vous merci".

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