Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Claude Le Petit (1638-1662), écrivain et poète libertin
Y en a qui commencent mal. Claude Le Petit, de « Claudio » -le boiteux-, né sans noblesse et sans argent, mais avec, pour son malheur, beaucoup d'esprit, est de ceux-là. Il est (selon moi hein, je dis aussi des conneries) le dernier poète français brûlé pour ses écrits.
Chacun connaît le destin remarquable de François Villon, immense poète médiéval, précurseur de la littérature picaresque et des poètes maudits. Villon et Le Petit ont pas mal de points communs : tous deux sont de basse extraction, et tous deux assassins, l'un d'un prêtre, l'autre d'un moine. Mais quelque chose les sépare au bout du compte : Villon, maintes fois condamné pour des vols et des crimes, se verra sauvé de la mort grâce à sa poésie, alors que Le Petit sera étouffé et brûlé à cause de ses écrits. Ironie du sort (qui touche souvent les écrivains, prophètes sans le vouloir), il l'avait prédit dans cette chanson très mignonne dont voici un extrait :
« [...] Qu'on me frotte, qu'on m'étrille,
Qu'on me berne, qu'on me quille,
Qu'on me brusle, qu'on me grille,
Qu'on me pende ou me pendille,
Je diroy cette chanson :
Le garçon est pour la fille,
La fille pour le garçon. »
(Virelay *)
Le Petit est insolent, libertin, sans respect pour les puissants (ce seront des chansons sur les mœurs de la famille Mazarin qui lui vaudront la place de Grève), et un peu trop doué pour les vers. Il est un provocateur né, et ira jusqu'à se moquer des Muses trop sérieuses, qu'il rejette dès les premiers vers de sa « Chronique scandaleuse *2 » (où il se réclame de Saint-Amant pour ridiculiser Paris comme le premier l'avait fait pour Rome) en ces termes :
« Loin d'ici, Muse sérieuse,
Va-t'en chercher quelqu'autre employ !
Je n'ai aucun besoin de toy,
Tu ne peux que m'estre fascheuse :
Va-t'en, je seray satisfait !
[...] »
Certains de ses amis connaîtront le même sort que lui, et il ne manquera pas de leur rendre hommage, comme avec Chausson, supplicié pour sodomie :
Sonnet sur la mort de Chausson (version transcrite en français moderne)
« Amis, on a brûlé le malheureux Chausson,
Ce coquin si fameux, à la tête frisée ;
Sa vertu par sa mort s’est immortalisée :
Jamais on n’expira de plus noble façon.
Il chanta d’un air gai la lugubre chanson,
Il vêtit sans pâlir la chemise empesée,
Et du bûcher ardent de la pile embrasée,
Il regarda la mort sans crainte et sans frisson.
En vain son confesseur lui prêchait dans la flamme,
Le crucifix en main, de songer à son âme ;
Couché sous le poteau, quand le feu l’eut vaincu,
L’infâme vers le ciel tourna sa croupe immonde,
Et, pour mourir enfin comme il avait vécu,
Il montra, le vilain, son cul à tout le monde. »
Le brave homme était drôle, et fidèle en amitié. Son recueil le plus connu est le « Bordel des Muses *3 », qui s'ouvre par « Le sonnet foutatif *4 » un de ses poèmes les plus célèbres, recueil qu'il propose à la fin d'un sonnet de le rouler pour s'en faire un godemichet.
Les libertins ne sont pas que des vecteurs volontaires de MST, comme les cyniques d'aujourd'hui ne sont que des adorateurs sans morale de leur propre cul. Non. La philosophie libertine prônait que l'on vive sans entrave, comme la philosophie cynique voulait se débarrasser des fictions sociales. Les libertins voulaient vivre et mourir en hommes libres, en accord avec leur pensée. Claude Le Petit y est admirablement parvenu, et puis en mourant à 23 ans, il n'a pas eu le temps de renier ses écrits.
* Le « Virelay » est consultable sur la page Wikipédia consacrée à Claude Le Petit
*2 La « Chronique scandaleuse est consultable sur le site Gallica
*3 « Le Bordel des Muses » a été réédité par la maison d'édition Fissile
*4 « Sonnet foutatif », idem que pour le « Virelay »