Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Chacun le sait, quand on a pas d'inspiration, on va la puiser là où l'on peut. Le mieux étant de fossoyer la mémoire d'un talent si possible inconnu, afin que le stratagème ne soit pas trop évident.
Les Romains, qui manquaient d'inspiration sur à peu près tout excépté pour les conspirations, les châtiments cruels et les citations latines, copièrent sur les Grecs qui avaient eux-mêmes largement pompé les Egyptiens, dont on sait pertinemment qu'ils ne seraient jamais venus à bout des pyramides sans l'aide de la potion magique. Il y aurait peut-être même des pyramides Bosniaques et Ukrainiennes plus anciennes que celle de Saqqara! Et au Japon, une Ziggourat ensevelie sous les flots aurait, elle, près de 8000 ans! Il convient de célébrer le génie Egyptien avec plus de modération. Comme dirait Georges Frêche: ce peuple ne me semble pas très catholique.
Bref, ex nihilo nihil, in nihilum posse reverti. Et là aussi, "rien ne vient de rien, ni ne retourne à rien", fait immanquablement penser à la formule de Lavoisier "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme"! Alors, il l'aurait piquée à Horace? Mais Horace s'est lui-même inspiré d'Anaxagore, de 450 ans son ainé!
Les Shadocks, eux, ne se sont jamais cachés de pomper. C'est, je trouve tout à leur honneur.
Mais je disais, le mieux est encore d'excaver la mémoire d'un génie passé innaperçu, comme celui de ce bon Will Cuppy. Le bougre est né en 1884, et c'est comme lorsque on lit Voltaire pour la première fois: c'est une écriture de Jouvence à comparer avec certains auteurs contemporains atteints de progéria littéraire; si vieux et si moderne! Cela tient du prodige.
Will Cuppy demande, et répond lui-même à ces questionnements fondamentaux: "Comment reconnaître ses amis des grands singes"; ou s'attèle à la métaphysique et à l'eschatologie dans son "Comment cesser d'exister".
J'allais donc m'abreuver sans honte de ses hilarantes chroniques animalières, en priant pour que la proximité de son esprit agite dans le mien les connexions mystèrieuses, qui activées en chaîne produisent ce qu'on appelle le rire, procédant de cette étrange alchimie qu'est l'humour.
Je rassemblais tout d'abord quelques oiseaux à l'expression si amusante: comme la chauve-souris qui grince pour faire plus sinistre, le colibris qui zinzinule sans explication convaincante, le courlis qui turlute -et pas seulement le soir au bois de Vincennes, la pie qui rappelle quand le faucon réclame, alors que le cygne, en nègre blanc, trompette. Je comptais m'arrêter sur la hulotte, car elle pupute et pardonnez-moi, mais ça me fait rire comme un gosse.
Alors voilà, entouré d'une ménagerie aux pépiements prometteurs, je me dirigeais vers le saint des saints, la chapelle ardante de mon aréopage célèste, bref une simple étagère en bois, mais sur laquelle repose ce que le neo cortex humain (en existe-t-il d'autres?) a produit de plus drôle ou bouleversant selon moi. Et j'ai un jugement littéraire très sûr, sauf en ce qui concerne Alexandres Jardin, que je ne saurais juger vu qu'on parlait de littérature.
Je lance donc ma main à l'assaut de cet Everest, approximativement à la lettre C, vu que je connais bien mon alphabet. J'y vois les Céline, Cendrars, et je vais pas vous faire toute la liste jusqu'au D, mais point de Cuppy.
J'ai donc commis ce sacrilège. Le commandement zéro de la Bible. Tu ne prêteras point de livre des auteurs en C, en D, ni en A, pas plus qu'en B, le R, le H et le T n'y faisant pas exception, à l'instar de ceux en K, en M et en L. Pour le S et le F, il y a bien Schopenhauer et Flaubert, mais il est peu probable qu'on te les emprunte. De tous ceux là, prêtes-en seulement un ouvrage, pour une petite journée, et ta part sera retranchée de l'arbre de vie.
Je suis bien puni. Ignorant totalement si j'ai fauté pour séduire une belle par procuration ou si j'ai cédé à quelque ami jurant ses grands dieux qu'il rendait toujours les livres, je ne peux m'en prendre qu'à moi même, et courir jusque chez un libraire honnête. Par acquis de conscience je n'ai pu resister à la pulsion d'envoyer un sms d'insultes à toutes les belles de mon répertoire, et aux deux ou trois amis qu'il me reste.
Prêtez votre brosse à dents, vos caleçons (si on vous le demande...), vos prothèses dentaires ou de hanche, ou même votre petite amie -qui reviendra la queue entre les jambes si elle en a profité pour se faire opérer (on ne connait jamais vraiment les gens), mais un LIVRE! Je vous en conjure, les mains jointes (et c'est pas pratique pour taper au clavier), jamais! ne prêtez jamais de livres! C'est le pire qui survient ensuite! C'est un enchaînement de catastrophes diaboliques!...
Ou alors, regardez sur la bibliothèque en bordel dans l'entrée, peut-être que l'ami en qui vous avez eu suffisamment confiance l'a remis là en pensant bien faire. Je m'en suis aperçu en revenant de chez le libraire avec mon nouvel exemplaire en main.
Inutile de vous dire que j'ai envoyé un second sms d'insultes.