Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Divine Comédie et femme à barbe
"J'ai découvert un truc: les mecs parlent pas beaucoup...
"..."
Le type m'inflige un sourire et doit espérer que je le lui rende.
(Qui es-tu, toi pour larguer comme ça ta bombe d'insanité dans la tranquillité ensoleillée de ma pensée, de quel droit, ô inconnu qui le restera, viens-tu troubler l'inanité de ma cervelle trempée de béatitude? Ils sont nombreux tes semblables à cette terrasse qui supporteraient ces brillantes observations d'ethnologue à la manque. Va.)
-"Ce soleil est magnifique...!
-"Oui".
(N'as-tu pas une mère? Fais lui donc honneur: ferme ta gueule.)
-"Il y a un petit peu de vent...
-"C'est parfait.
-"Tout est parfait alors?
-"Oui".
(Pourquoi cet interdit de tuer son prochain? Ne peut-il y avoir des exceptions comme il y a des exceptions aux règles de la grammaire et de l'orthographe? des exceptions qui confirment la règle? la grammaire et l'orthographe me semblent plus sacrées que la vie humaine, parfois.)
La place s'étire comme une mer de béton étale, noyée des rayons du soleil, un soleil magnifique comme dit l'autre con, désormais au téléphone. Une tour posée là comme un phare sans lueur perce les flots immobiles. Des marins sans navires encerclent le bâtiment de leurs chopines ainsi que la mort encercle la vie. Le con achève son café et va sombrer plus loin, hors de ma sainte vue.
Là-bas, une fausse blonde très jolie. Si j'étais un homme, sûrement que j'irais lui faire la conversation, la draguer (peut-être pas mieux que mon con de tantôt). Mais cela fait des mois que je ne suis plus un homme. De toutes façons, je la baiserais sans doute très mal. Non, en fait je la baiserais très bien, mais nous ne saurons jamais.
Nous sommes en cage. Le monde était bien plus beau avant les travaux. Nous n'avions pas besoin d'être emprisonnés derrière cette trame de barreaux métalliques. Je ne sais pas ce qu'en pensent les pigeons. Eux qui peuvent voler, ça les fait peut-être marrer de nous voir à travers des grilles pour nous infranchissables. Je mangerais bien des tartines de pigeon avec de la tapenade. Une brise m'effleure comme le parfum suave d'une femme.
Dix jours que je n'ai plus fourré mes doigts sous le tissu d'une culotte. Mon dégoût généralisé vient peut-être de là. Pas sûr. Quand je baise trop, c'est pareil, ça finit aussi par me dégoûter; mais à la réflexion, ce n'est pas le même dégoût, il est plutôt créateur, celui-ci, non. Je ne suis plus un homme: je suis une pierre au bas d'une pente éternelle. Tout me parait une pente qu'il serait vain de vouloir monter. Comme il serait vain de vouloir monter cette belle fausse blonde. Pourtant je suis l'un des dix moins mauvais coups de cette place, mais elle ne le saura jamais.
Amusant comme le désir de vie va et vient, moins prévisible que les flux boursiers. Pendant des mois on est un ogre insatiable et un beau matin on se réveille ptérodactyle sans ailes moins mobile qu'un monument aux morts.
Non loin se trouve un bar que j'ai découvert quelques jours auparavant, un bar sympa, genre cave à vin, chaleureux et pas trop pouilleux. Il y propose des tartines à la mozza avec salade. Vu tous les pigeons qui trainent au sol, dont certains déjà crevés (pratique), il suffit que je lui en ramène un et il me la fera ma tartine au pigeon, avec tapenade.
Merde! il a plus de pain. Faut que je renonce à ma colombophagie subite, ou bien que je les déguste à même le bitume.
Me reste plus qu'à aller retrouver Fante et son "demande à la poussière", ou bien lire les poèmes qu'un gars m'a fait parvenir, sa production à lui. Ou encore à déchiffrer les hiéroglyphes de poussière qui tapissent mon mur. Cette dernière solution compilant un peu les deux premières, elle me parait encore meilleure. Après je me déviderai par la fenêtre. Ou non.
Sur le chemin je croise Vlad et ses yeux exubérants. Il est toujours aussi immense. Il pue toujours autant. Il ne fait plus de musique. Il n'est pas mort. On se sépare comme des poissons dans un tout petit aquarium.
Il a raison l'autre con, les hommes parlent peu, ils n'échangent pas leurs pensées de meurtrier abstinent, leur déshonneur, leurs doutes, ou alors masqués par des formes quasi-poétiques, et à des inconnus; les femmes c'est un peu différent: elles cherchent à se comprendre par le truchement des autres femmes, ou bien peut-être que j'ai rien compris. En tous cas Céline voyait juste, la plupart du temps "les gens n'ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leur peine à chacun".
Soleil qui brûle les accès mélancoliques, qui ridiculise mes cafards tournoyants, leur thorax irisé d'un arc-en-ciel m'impose la beauté du monde insectoïde, naturel, quand mes pensées sont de la fange que ne veulent même pas les lombrics. Je suis derrière ma fenêtre, comme une merguez en vitrine, la vie est dehors, dedans, partout, je sais pas pourquoi mais elle m'insulte. J'ai dû faire le mauvais choix, à un moment. C'est si grave de vouloir donner le meilleur sans avoir la moindre idée de comment faire? je sais pas si c'est si grave, mais en tous cas, c'est pathétique. L'argent offre des compensations, sauf que j'en ai rien à foutre des compensations...
Mon téléphone:
"Ben, tu as du temps aujourd'hui?
(Du temps pour broyer du vide, oui, pour le reste: non.)
"Pas trop, pourquoi?
"J'aurais besoin de ton avis, j'ai écrit un texte hier, sous une forme que je maîtrise mal, je voudrais te le montrer..."
(Ce type n'écrivait plus rien depuis des années, j'ignore si c'est bon ou ou mauvais signe qu'il s'y remette, mais ça me fait plaisir, sans trop savoir pourquoi.)
"Ok, je viendrai demain.
"Parce que tu comprends, ..."
(Il continue alors que je veux raccrocher. On est dans Céline. A cent pour cent. Ca dure cinq minutes pendant lesquelles je subis.)
Il finit par me laisser en paix.
Le chemin d'une certaine réussite est peut-être la quête des honneurs. Miller, Fante, Hugo... tous, presque tous ont voulu la gloire, une gloire vaine et immortelle. Moi je veux que pouvoir crever dignement, avec la certitude du devoir accompli. Je dois être malsain.
Dix jours aussi que je n'ai pas écrit un semblant de poème valable, quelle idée de tremper sa plume (enfin son clavier) dans la cyprine!
Il apparait de plus en plus clairement que je ne me tuerai pas aujourd'hui. Ne me reste plus qu'à ressortir, reposer mon cul en terrasse et attendre qu'un ange descende du ciel pour me confier une mission, ou qu'un autre crétin sociable vienne m'ensabler les écoutilles (et que je lui colle enfin mon poing sur le pif), ou que n'importe qui, n'importe quoi, me tire de cette léthargie abominable. Je me traine jusqu'au premier abreuvoir où j'entasse mes membres surmontés d'un sourire absolument factice.
J'attends.
J'attends.
Dingue comme la cervelle et son flux de pensées peuvent parfois s'arrêter net comme un moulin à eau sans eau. Les gens semblent bien vivant autour de moi, mais comment font-ils? J'ai pourtant été comme eux, avant.
Je souris.
Je souris comme un con.
Elle, je la connais. Elle me reconnait. On se dit rien. Tout va bien.
Micro évènement: un Noir revendeur de verroterie se poste à côté de moi sans prononcer le moindre mot. Il sonde mon âme, ou il est en transe, la bouche blanchie de sève cristallisée, comme un vieil arbre rongé par des parasites. Je regarde mon arbre, sans rien dire non plus. A ce petit jeu-là je suis assez fort. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Il secoue ses breloques dans sa valise, mais alors tout faiblement, avec des bras comme de minuscules branches tressaillant sous la brise.
"Uh?"
(Gagné)
Je fais "non" de la tête d'un air que je veux compatissant.
"Uh uh?"
Je sens que cette scène absurde et pathétique pourrait durer longtemps. J'attrape ses yeux dépourvus de présence, deux billes qu'un enfant a oublié dans une cour de récré défraichie par le saccage du temps et une fois qu'il est bien agrippé aux miens (guère plus rassurants je veux bien le croire), je reconduis, très lentement, implacable, ma dénégation de la tête. Il admet sa défaite et tourne son buste de poussière, rouillé et saccadé comme une vieille girouette. Il reste là, à mes côtés, aussi paumé que moi, il doit sentir une proximité d'errance entre nous deux. Il sait pas que sa dérive un peu incongrue me ramène à la mienne, je peux pas lui en vouloir! mais bon dieu! barre-toi l'ami, barre-toi! j'ai des envies de meurtre et ça serait injuste que ça tombe sur toi qui es plus inoffensif qu'une larme de matelot sur l'océan.
Il a vu un truc. Il y va. Ouf.
"Salut Benjamin!"
Deux jeunes nanas du Conservatoire de théâtre. Une jolie un peu chiante et une plutôt moche et rigolote. J'aimerais bien les unir, en faire une symbiose et manger la plus belle part en laissant le reste aux chiens, ou aux pigeons. Mais c'est infaisable. Tirer son parti des imperfections de l'existence. Elles me proposent de les suivre chez un pote à elle, un musicien que je connais à peine. Ok, je me raccroche au radeau.
Le gars se souvenait de moi. Ah. Moi non. Faut dire que je fais souvent le cake en société, alors ces choses-là arrivent. Il est gentil: tout juste assis sur un banc partagé par d'autres culs il m'offre de son rouge. Y a plein de monde chez lui, ça me rappelle mes quinze ans. Untel se la joue avec son boulot de merde, unetelle fait semblant d'être impressionnée, deux jouent de la guitare sans arriver à se suivre (dont notre hôte), y a même un type avec qui j'ai déjà parlé philo, qui est bien fortiche d'ailleurs, mais je le suis pas trop sur ce terrain-là parce que je me taperais bien une des deux filles qui m'ont amené ici, la moche ou la chiante, peu importe.
Le fort en philo essaie de me brancher sur Nietzsche. Piégeux. S'enfoncer là-dedans c'est passer pour un intello prise de tête (on peut draguer comme ça, mais je trouve ça déshonorant). Je m'en sors pas mal en sortant sa citation où il est question de journée perdue si on a pas dansé et de vérité fausse si elle a pas déclenché un éclat de rire. L'autre embraye sur je sais plus quoi, je le suis pas, je vire de bord en me concentrant sur mes deux secouristes. La chiante a rien à dire, à part iriser ses yeux elle sait rien faire, je me sens pas assez combatif pour assurer dans ces conditions. La moche en revanche parle fort bien de Racine, elle vient de jouer Bérénice. Je suis déjà très entamé par les verres enfilés comme des perles, donc je la laisse causer de cette pièce que je maîtrise mal. En plus elle me fait la critique très drôle d'une adaptation moderne avec une mise en scène grotesque. Sa description d'une Bérénice nue sans raison se plaignant à un aquarium me fait bien marrer. Décidément la moche doit être un bien meilleur coup que sa copine la jolie.
Des gens viennent, des gens partent, puis les gens ne viennent plus, ils font que partir. Bien. On est plus que cinq. On s'enfile encore une bière et un côte du Rhône. Faut que j'extraie la moche. Impératif. Sinon dans vingt minutes, elle dort. Innocemment j'évoque le projet de finir dans une boîte horrible, pas loin d'ici. Théoriquement tous les défoncés au joint vont refuser, et ma théâtreuse, qui fume pas mais a bien bu, elle qui s'emmerde mais qui a encore de l'énergie, devrait accepter.
L'idée fait débat.
Au bout de trente minutes, ça loupe pas, les trois fumeurs se désistent. Je me retrouve avec ma moche sur la route. Bon elle est pas si moche, faut avouer, loin de là même, c'est juste que c'est une femme à barbe avec quinze kilos en trop. J'ai du mal à suivre l'horizon. Heureusement cette boîte atroce est juste à quelques rues. Y a des mouettes monstrueuses qui coulent en flaque de silence sur mes pas. Je fais comme si de rien.
Nous y sommes. Comme promis, c'est atroce. Immense. Noir partout, du sol au plafond en passant par les murs, avec du chrome pour conchier l'ensemble. L'intérieur d'un vide ordure, en plus bruyant. La musique, n'en parlons pas. La fille semble consternée. Par chance, à l'étage y'a un bar et des banquettes, c'est plus calme, plus humain. On s'prend deux bières et on s'assied.
Critiquer les autres, en boîte de nuit, ça implique nécessairement de parler cul, et de cul. C'est l'avantage. Je dis n'importe quoi. Tout ce qui compte, c'est que je puisse lui passer un bras dans le dos, une main sur la cuisse, bref, que je fasse mon lourdeau. Différence entre plaisir et orgasme, entre déjeuner et manger, entre s'effleurer et palper. Je sais pas comment elle fait: elle se barre pas. Bon. Danser pour décider chacun si l'autre est baisable.
Ouais.
Comme je suis dans une phase down, je prévois au cas où ça foire de revenir ici après l'avoir raccompagnée. Je laisse ma veste, parce que économiser deux euros de vestiaire ça donne à un loser le sentiment d'avoir pas tout à fait raté sa soirée.
je suis tellement infusé que j'ai l'impression de ramener deux femmes à barbe en même temps. Mais je tiens le choc, admirablement.
Ca rate pas: dans quelque rue on se roule des galoches. Mais j'ai laissé mes affaires au vestiaire. Adieux déchirants mais brefs.
Dans la boîte infernale, y'a plus personne. Je récupère mon vêtement et je m'évacue vers une autre boîte tout aussi immonde.
Encore deux bières et un whisky offert par un légionnaire en permission. vive la légion. C'est pas que j'aie envie de tous les buter, non, on peut pas dire, mais tout ce ramassis de clubbers moribonds est un peu écoeurant. Ils sont tous fabuleusement moches: des gros aux body-buildés, des chauves aux gominés, des stratosphériques aux coléoptères en passant par les entraineuses à nibards sur-pressurisés jusqu'aux pétasses périmées, tout ça me rend nauséeux. Y a bien un ou deux transsexuels (ou travestis, pas évident d'être certain au premier coup d'oeil) qui me semblent normaux et qui déshonorent pas le regard, mais ça fait trop peu. J'ai un doute un moment sur un être avec grandes jambes, une peau bien douce, un ventre plat et pas de pomme d'adam, mais bon, dans le doute, dans ce genre d'endroits, mieux vaut s'abstenir. Pas le bon soir pour entamer ma première aventure hors des sentiers battus d'une sexualité jusqu'ici typique.
Je comprends pourquoi la présidence de la République d'une grande puissance est réservée à un tout petit groupe de personnes. Des gens fiables. Maîtres d'eux-mêmes, qui ne rentrent pas chez eux à six heures du mat en longeant sinueusement les flaques de pisse aux murs. On a beau râler, le monde est bien fichu. Ca tiendrait que de moi là, une fois bien au chaud dans mon salon, j'aurais ouvert le tiroir interdit, celui avec la clef biscornue et le code hexadécimal, sorti le petit bitonio recouvert d'un tissu à tête de mort, et une fois le machin sur mes genoux, j'aurais appuyé sur le pitit bouton rouge.
BAM.