Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman

Publicité

L'Odyssée, avec un chat (Nouvelle)



            L'Odyssée, avec un chat.


  En ce temps-là, tout commençait toujours au RADAR. C'est pas de ma faute, le RADAR, c'était la soupe primordiale.

  El Desdichado se pointe, moins défait que d'ordinaire, à la limite même de la jovialité. Il avait dû trouver une pièce de deux euros au fond d'une poche d'un vieux jean puant. Peut-être même deux: il veut me payer un verre; la chose se produit une fois par mois, comme les menstrues, mais ça dure qu'un instant, pas plusieurs jours. Je lui fais ce plaisir, j'accepte.

  Desdichado a également un pote, un pote rien qu'à lui! décidément, ça frise le surnaturel ce soir, et ça débute étrangement. Il me le présente. Un type intéressant avec qui je vais m'entendre (j'aime pas ces injonctions). Il a raté deux fois le Capes de prof de lettres à cause de l'oral (bon, ok, je veux bien faire un effort). Beau gars, souriant, aimable, courtois, bien éduqué, ni trop ni trop peu. Il est pas grande gueule, au contraire, il dégage même une certaine humilité. Le genre qui doit plaire aux gonzesses (ça y est, il m'énerve, mais je serre les dents).

  "Blablabla

  "Blablablabla

  "Blablablablabla."

  Sympa. Rien à faire, il est sympa.

  Bon.

  On sort fumer, et râler qu'on se fait chier. Au même moment se tirait la seule fille qui parût baisable. Je dis à Desdichado qu'est bien gentils tous, bien intelligents, bien cultivés, mais qui si on reste là, nous trois, sans aucune paire de jambes pour obliquer nos conversations, on va vite se griffer, s'enfoncer les doigts dans les yeux, gerber partout et qu'il faut vite vite vite trouver un truc. Il est de mon avis. Collègue itou. Parfait. Trois bons lascars. On prend deux bouteilles de pif chez l'arabe, et on se replie chez moi (c'était bien trop tôt pour quoi que ce fût d'autre).

  J'écris, Desdichado écrit, Collègue avait écrit mais maintenant il peint, ça fait de jolies discussions en bordure de route.

  C'est fou tout ce qu'on a à raconter. Collègue surveille sa descente. Moi non, et Desdichado, lui c'est comme d'hab: le Super Géant, à toute berzingue. Faut faire gaffe à Desdi, sinon il attaque l'alcool à pharmacie quand vous en êtes à votre troisième verre.

  Spinoza, Nietzsche, Descartes, mais mieux, encore bien mieux: les Cyniques Grecs (mon dada), Jacob Beum (je connaissais pas. Un type génial. Il a lu la bible 500 fois et d'un coup, à la 501è, il a tout compris, toute la symbolique, toutes les paraboles, et on venait de l'Europe entière pour écouter ses exégèses. Wao.) et des tas d'autres que j'ai bien entendu oubliés depuis.

  Collègue me montre un de ses tableaux sur son bel iPhone 1,2,3 ou 4 (je suis pas expert en iPhone...). C'est vraiment pas mal. Symboliste, mâtiné d'Expressionnisme, avec des couleurs et des matières très travaillées. Il expose pas. Je lui dis qu'il devrait, y'a un potentiel, c'est sûr, en plus ce sont des grands formats et ça plait les grands formats. Mais c'est un peintre Douloureux, comme il y a des écrivains Douloureux: il met un temps infini à se décider quoi faire avec ses pinceaux, et ensuite il remet un temps infini à barbouiller ses toiles. Du coup, il aime pas vendre, ça rétribue jamais assez le boulot qu'il y a derrière. C'est certain, c'est comme ça qu'on est payé nous, les artistes vivants: mal. Il préfère donner. Soit. Chacun sa merde.

  Au bout de quelques heures: ça re-sufit. Je leur refais le coup: faut qu'on se tire les gars. C'est même pas une question d'alcool, c'est juste qu'on va pas faire l'amour tous les trois, donc il faut bouger. C'est même pas que j'ai envie de baiser, non, c'est que la stagnation intellectuelle  c'est pas mon truc. Ils sont tous re-d'accord.

  Collègue avait un plan cul avec une nana qui l'avait badé toute la soirée avant que je les croise. Bien. Elle serait dans un lieu que je fréquente pas trop pour cause d'entrée payante. Mais Desdichado a un plan pour nous faire pénétrer à l'oeil. Ok. C'est un truc à la mode, un peu Bo-Bo, qui passe des groupes et de la musique de l'Est. Let's go.

  A l'entrée faut prendre la carte de membre, c'est pas cher et les dix euros pour la soirée, ben on les paye pas grâce à Desdi qui a réussi son coup (on en entendra parler toute la soirée de sa prouesse; passons, c'est ce prix-là qui était à payer). Quand on lui demande son nom pour le registre de l'asso, il répond: Isidore Ducasse. Ah ah. On se marre bien.

  Dedans, c'est bien mignon. Cosy. On sent bien que le but c'est de taper de la thune à la jeunesse middle class, ou légèrement au-dessus, des beaux zardeux et étudiants en machins artistiques. C'est rempli de nanas pas mal sapées qui balancent des grands yeux maquillés de partout, et de types de tous âges aux riches conversations nourries de références. On se choisit une table avec trois meufs, et on attaque Desdi et moi, Collègue ayant déjà disparu, probablement auprès des jupons de son début de soirée.

  "Blabla

  "Blabla

  "Oui, on est deux super écrivains, super géniaux, des poètes de grande classe, et vous les filles?"

  Desdichado m'avait prévenu du risque de consommer leur pinard dans ce club. Surtout le blanc, parait que c'est le genre de bibine regrettable qu'on se jure de plus jamais retoucher, un plomb liquide qui rend narcoleptique et pénitent les deux jours suivants. Mais ils ont pas d'alcool fort ici. Va pour du rouge. En effet, il est dégueulasse, mais pas trop cher.

  La zique est cool. Violon, chant, très Kusturica tout ça, très mode, mais ça accompagne notre pseudo drague dans le feutré, je reconnais. C'est chaleureux et on boit sans se sentir agressé par des boum boum crétins, ça change. Tout y va bien, à part que nos trois jeunettes on devine bien qu'on se les fera pas, mais qu'importe, elles sont pas terribles, et en plus cette table, c'était juste pour s'asseoir, avoir un pied-à-terre et pas stagner comme des couillons au comptoir à faire la causette à une barmaid qui est là pour ça. Tout y va bien. Le temps, le vin, les violons passent.

  On commence à se scruter la sclérotique avec Desdi. Qu'est-ce qu'on va bien foutre après? Une clope: voilà une grande idée. On s'lève.

  Scène de film.

  Je fais deux pas, je passe à côté d'une colonne. Ma tête tourne. Deux yeux tout à fait bleus sont fichés dans cette colonne. Bien irisés, bien vivants, bien beaux. Je souris comme ma maman m'a appris à le faire. Sous cet azur impromptu que je fixe sans peur, on me rend mon sourire. D'abord timide, puis (comme j'ai vraiment pas peur) deux rangées de chouettes dents pétaradantes de blancheur se déclarent entre ces lèvres.

  Bon diou y s'passe un truc où je m'y connais pas.

  Je souris derechef, mes lances visuelles plantées dans ces deux petits lagons. La fille se marre. Mais elle se marre avec une complaisance que je ne peux que creuser. Ca semble déjà tout fait.

  On se tourne autour, avec la colonne comme épicentre. Cette nana est super jolie. Pas grande, mais roulée pile poil comme il faut, vraiment alliciante, un visage charmant, et puis surtout, déposée là comme ça sur mon passage par Monseigneur Labaise en personne, c'est incroyable.

  "Blabla

  "Blablabla."

  Je propose la clope (c'est pas que je sois accroc à ce point-là, mais depuis que je me suis levé, je l'ai pas eue moi ma dose de nicotine!). On y va, on se cale dans l'escalier, c'est pas bien légal mais les gens fument tous ici. Sauf que là, c'est tard, on est que tous les deux.

  Je vois Collègue, sa Julie sous le bras, qui se barre. Comme je suis en douce compagnie, il me lance un regard complice.

  Je dis deux conneries de drague qui font mouche (y'en avait pas besoin mais j'aime mettre les formes avant de m'avancer dans une bouche).

  On se bouche-abouche. Ses seins sont parfaits, ils ont du répondant. Seul hic avec elle: son taux d'alcoolémie (avec les filles bourrées, soit c'est nul, soit ça finit très mal: expérience...). Mais bon. On retourne dedans. On danse. On passe un agréable moment. Je suis vraiment vernis.

  Et puis il faut se tailler: ça ferme (tant mieux, tant mieux, dans une heure ma sirène faisait un coma éthylique). Nous voilà tout mignons, bras dessus bras dessous (en fait c'est pour la faire marcher droit...). On sort.

  Ah, elle est accompagnée, ma sirène a une cop'. Bien moins beurrée. Sur le coup, je vois pas le mal. Je suis moi aussi en difficulté pour garder le cap d'une déambulation sereine. Satané rouge. A deux c'est pire que tout, mais on s'en fout: le monde est à nous. La rue, les rues, les boîtes qui s'offrent à notre amour d'une nuit.

  Sirène disjoncte un peu. Elle se met à parler à tout le monde, à rire comme une hystéro... Ah, les femmes et l'alcool, vraiment, c'est moche. On zig-zag. On va de Charybde en Scylla.

  Sirène s'arrête net devant un camion poubelle vert. Le conducteur rigole bien devant cette gonzesse éméchée. Elle sait pas ce qu'elle veut, mais elle stop devant lui, bras écartés, presque guerrière. Don Quichotte devant un moulin. Elle fait peur au monstre: il peut plus avancer. Moi j'ai une idée lumineuse. Il va nous prendre et on va se rendre en boîte tous les deux en camion poubelle. Ca c'est la classe! Y s'en souviendront au Gomorrhe de mon arrivée triomphale à dos de monstre! Je demande très sérieusement au conducteur de nous faire cette fleur, la boîte est en centre-ville, ça sera sur son chemin à un moment ou à un autre: on est juste à côté! Allez, quoi! Ca coûte rien! Ca sera mémorable!

  Mesquin, insensible au grandiose, le conducteur refuse, poliment, mais il refuse. Quand même, Sirène le fait bien se gondoler. Bon, je fais mon deuil de la procession chevaleresque, je prends Sirène par le bras, je la retire de la route du monstre, qui peut continuer son office.

  La cop' de Sirène s'impatiente. Peuh, les femmes pas bourrées, c'est moche.

  Tant pis, on va y aller à pinces, c'est moins romanesque, mais voilà, pas le choix.

  Sirène est au pinacle de l'exaltation. Elle court dans la rue, partout.

  Arrivé pas trop loin du Gomorrhe, la cop' vient saisir Sirène. Hors de question qu'elle y aille ce soir, avec ou sans moi: Cop s'y oppose vaille que vaille. Sirène a un repas de famille demain, et Cop vivante, elle la laissera pas partir avec moi on ne sait où.

  On se roule des galoches d'adieu.

  C'est fini.

  Sirène disparait dans les flots bitumés de la rue Machin.

  Je vais au Gomorrhe tout seul. Pas grave.

  C'est vendredi, il y du monde, le videur de ma connaissance est aidé d'un mastard borgne. Celui que je connais bien (je sais son nom quoi) me serre la main, l'autre cyclope me groumph. Je rentre. Je prends une bière. Je suis fait comme une pastèque restée une semaine au soleil. C'est dur de tenir debout.

  Je m'assieds à une table. Ma bière me regarde. Ne pas dormir, ne pas dormir, ne pas dormir.

  La lumière s'allume. On passe le balai autour de moi. Y'a plus un chat, à part les serveurs et le videur qui me fait:

  "Ca va on a pas fait trop de bruit?"

  Je regarde mon téléphone: trois heures que je pionce à table. Ma bière me regarde toujours. Je me lève, je me casse. Dur dur, je suis dans un sale état.

  J'ai quand même réussi à rentrer chez moi. j'y ai retrouvé mon chat: il s'appelle Argos.
 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
<br /> Quel rythme d'enfer ! On ne s'ennuie pas ... Univers des fêtards bien brossé ... Voyage au bout de la nuit et de la solitude...:-))<br /> <br /> <br />
Répondre
I
<br /> <br /> "Voyage au bout de la nuit"? hum, bizarre comme certains mots attaquent droit au coeur!<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> Il m'avait semblé en effet ...<br /> <br /> <br />
Répondre
L
<br /> C'est son droit ... mais tout ça n'est pas très "orthodoxe" ... enfin, ce que j'en dis ...<br /> <br /> <br />
Répondre
I
<br /> <br /> tu n'as pas remarqué que je ne suis pas très orthodoxe?!! sourire<br /> <br /> <br /> <br />
N
<br /> : }<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> les souris dansent où le chat n'est pas<br /> à le fin elles retournent au chat<br /> le chat sur de lui, ronffle serein<br /> la souris volage, toujours revient<br /> <br /> <br />
Répondre
I
<br /> <br /> ah oui! je dois être la souris de mon chat!<br /> <br /> <br /> <br />