Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
La Poubelle Magique
La concierge ne le regardait presque plus. Il descendait l'escalier, brisures et copeaux en tête, spaghetti, falafels flasques en ombre chinoise serrée contre le crépi. Chaque jour il se sentait de moins en moins. Et cette salope de concierge ne le regardait plus du tout. Il mouchetait le hall d'entrée jusqu'à la porte en verre.
Et là, dieu de dieu, la lumière le vouait au monde. Tout fumeux vampire, oignon grillé au soleil.
Il s'appelait Johnatan, et dans son esprit mikado résonnaient diverses mélodies de Rachmaninov ou de Chostakovitch, un foisonnement atroce et emberlificoté de notes somptueuses.
Son métier. Parlons-en de son métier! Il était lui-même bien incapable de l'expliquer clairement à ceux qui lui posaient la même question, toujours angoissante: "en quoi cela consiste-t-il?". Ben il avait fait des études de mathématiques, ça c'est sûr, il s'en était admirablement bien sorti; l'astrophysique le passionnait, il pouvait disserter des heures sur les mystères de la mécanique quantique, les calculs de la stochastique auraient pu lui permettre de s'épanouir grassement sur un matelas de billets de banque vomis par la bourse, mais non, aujourd'hui il ne faisait plus que donner des cours d'appoint à des élèves paumés en maths. Il avait pourtant bien commencé, conseil en entreprise, avait décroché moult contrats saignants mais le dégoût l'avait gagné mieux que les fortunes envisagées. Puis la déprime, l'apathie et maintenant voilà, il aidait à peine quelques élèves à rattraper des cours de prépa en math. Bref, il avait failli avoir un vrai métier, de ceux qui font rêver les fils de bonne famille, et là, à trente et quelques années, Johnatan expliquait juste comment serrer des boulons quand il aurait pu et dû transmettre les secrets des pyramides ou des cathédrales, voire en construire de nouvelles. En tous cas, maintenant, il lui était plus facile d'expliquer en quoi consistait son travail.
De cent-soixante mètres carrés dans un quartier d'affaire, il était passé à un réduit dans un immeuble, certes joli, mais son appartement était à peine une chambre de bonne. Et la concierge ne le regardait plus.
Une nuit il avait fait un rêve des plus étranges, enfin un rêve débile que n'importe qui aurait oublié. Mais lui, non. Il avait vu LA POUBELLE MAGIQUE. Comme ça. Au coin d'une rue banale. Ce machin vert en plastique, planté là comme un robot sans mécanique, gueule ouverte, baveux de papiers et d'ordures de denrées comestibles. Et la poubelle lui avait parlé, sans qu'il comprît ce qu'elle baragouinait vraiment, mais attiré, interpelé, il avait foutu ses yeux dedans. Entendons-nous bien, il n'avait pas regardé, non, il avait foutu ses yeux DEDANS. Comme on jette l'emballage d'un hamburger. Il avait fait ça parce que la poubelle ne puait pas. Il n'y avait pas d'autre explication: elle ne puait pas comme elle aurait dû puer, du coup, il y avait jeté ses yeux. Il avait mis ses doigts dans ses orbites, enlevé les organes ronds (elliptiques en fait) et les avait jetés dedans. Voilà.
Et puis Johnatan s'était réveillé à ce moment précis où il devait SE PASSER QUELQUE CHOSE. La poubelle magique, comme un alambic secret et merveilleux allait faire un truc pas imaginable de ses yeux, et sa vie allait changer. Mais il s'est réveillé à ce moment précis, excité comme à la lecture d'un résultat d'examen brillamment réussi. Bon.
Ce rêve l'avait surpris au pire moment de sa vie. A la croisée des chemins comme on dit. En phase dépressive totalement down, quelques jours après qu'il eût définitivement claqué la porte de l'entreprise en conseils créée avec ses amis.
Alors Johnatan, qui préférait cela au suicide, déménagea dans le secteur qui lui parut ressembler au plus près à ce quartier où dans son rêve, interprété comme initiatique, se trouvait cette poubelle magique.
Et il cherchait. Tous les jours.
Les contes de l'enfance. Les contes pour adultes. L'homme-dragon existait sûrement quelque part, l'homme-dragon qui aurait des infos sur la poubelle magique. Ou la chouette au ramage de nacre et de vermeil, celle qui parle dans la langue des oiseaux. Johnatan était certain que parmi les olibrius qui arpentent les rues, s'en trouvaient qui connaissaient quelques uns de ces secrets. Ou même l'oblique d'une ombre d'un bâtiment un peu tordu, une ombre projetée, vaguement anormale, d'un gris terne au lieu d'un noir franc, des indices lisibles à qui saurait les voir fleurissaient en des recoins inattendus. Lui, armé de son acharnement ne passerait pas à côté.
Et un beau jour, voilà. La voilà. La POUBELLE MAGIQUE, elle est là, plantée comme n'importe quelle autre poubelle sur le béton quelconque. Elle est superbe et rutilante au soleil de son plastique banal, vert, comme souvent ceux des poubelles.
Johnatan s'arrête. Ses jambes tremblent, son petit coeur et se vide et se remplit en même temps. Il tombe à genoux, il pleure. Il n'a jamais cru en Dieu, mais cette fois il prie, une prière païenne et improvisée.
Il pleurait beaucoup.
Tout se passe comme dans son rêve. Il trouve la force de se fourrer les ongles dans les orbites et d'en arracher ses yeux, ce fut assez facile avec le premier, plus douloureux avec le second. Il jette les organes dans la POUBELLE MAGIQUE.
Pas de trompette céleste qui résonne depuis la bouche d'angelots descendus pour célébrer l'évènement. Juste le sang et la douleur atroce. Et le noir. Le noir absolu. Le liquide poisseux qui ruisselle sur sa face. Le noir, le noir absolu.
Lui non plus ne regarderait plus la concierge.