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Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman

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Le glacier des Mondrian (Nouvelle)

 

 

 

   Vous savez, bordel, comment ça se passe. Y a des phases d'euphorie, quand on ''récolte les fruits'' comme on dit : tout coule, tout roule, y a plus à réfléchir, dès que vous levez les yeux, même en plein jour, y a des tas d'étoiles qui dansent un ballet sur la scène de l'horizon, le soleil vous suit partout, ou si vous aimez la pluie, ben c'est la pluie qui vous suit partout, et si vous aimez les bretzels, vous ouvrez un placard, et paf, une boîte de bretzels. Bref. On connaît tous ça. On a même pas le temps de se dire que la vie est trop belle, on la vit la vie, point. Et des fois, ben non, on est là sur le bord de la route, comme un auto stoppeur sur la mauvaise portion, celle où c'est le désert qui avance mollement, où tout est figé, et les panneaux sur le bas-côté ont l'air d'avoir cent-cinquante ans. Et partout le vide se déploie comme une machine à crans d'arrêts, à perte de vue. Comme ces avalanches d'angoisses livides qui vous montent du fond du ventre jusque dans la gorge, en brûlant toute la poitrine au passage. Oui, vous savez bien que la glace peut brûler. Elle a tous les pouvoirs la glace.

 

   Oh la la, vous attendez pas à une nouvelle avec une histoire fantastique, non non, je sais même pas où je vais, je vais encore faire n'importe quoi avec les règles. On va juste dire pour planter une espèce de décor, que c'est l'hiver, une parenthèse d'hiver au milieu d'un été longtemps espéré : d'un coup comme ça, sans prévenir, la plage ressemble plus à rien, les palmiers prennent une tronche lugubre et le soleil vous tape dessus avec un pic à glace. Et ça fait ce bruit, ce crissement si horrible, comme celui des ongles sur le tableau en ardoise.

 

   Attention ! je me plains pas, j'ausculte, c'est tout, c'est un peu de la nosographie, mais on va essayer de pas rater les envolées poétiques, de bien ouvrir les yeux quand se pointera le museau de la jolie petite apparition drapée du satin enchanteur qui fait tant frissonner notre vieille âme. Je dis ''on'', parce qu'y a mon chat là, à ma droite, à moitié en boule -et lui c'est vraiment une boule ! en long en large et en travers, il est tout rond ce biniou, avec ses petites pattes et ses babines qui tressautent suivant les cahots de ses rêves. Je sais pas à quoi y sert, lui non plus sait pas à quoi je sers, du coup on s'entend bien.

 

   Le ciel est dépeuplé de ses couleurs, c'est plus qu'un immense cadran d'horloge sans aiguille, sans chiffres, parce que rien ne bouge, la luminosité est statique, elle change pas, d'un coup on va se prendre la grande toile noire sur la gueule et on saura que c'est passé, sans contrastes, comme un jour fabriqué avec deux nuits cousues l'une à l'autre : une nuit négative et une nuit positive, ou l'inverse, à vous de voir.

 

   ...

 

   Où y vont la chercher leur force, tous ces artistes ? je veux dire, un type comme Mondrian par exemple, tout le monde se foutait de sa gueule, il était transparent le type, les galeristes l'ignoraient, les autres peintres le méprisaient (paraît que Picasso passait tous les jours devant sa petite expo parce qu'il habitait dans le même immeuble, c'est tout.), et lui, rien à fiche ! toutes les semaines, une toile! allez hop ! je crois qu'il baisait presque jamais, y a dû y avoir des mois entiers où son seul contact humain, c'était le gars qui lui vendait sa toile toutes les semaines, et lui, le fou obstiné, il faisait ses machins géométriques que personne comprenait, que personne voulait même regarder, et encore moins exposer, mais c'est pas grave, il serrait les dents, et tous les sept jours, comme Dieu pater noster, une nouvelle peinture de traits rectilignes flottant dans le néant, et pour le néant. Et pourtant ! allez voir ses œuvres de jeunesse, il était doué pour le figuratif, y a de l'âme là-dedans ! je vous jure, ses scènes paysannes, ses arbres violets, ses paysages désolés sont carrément beaux ! on s'y retrouve ! Mais lui, non, il croyait en autre chose, comme un tout petit groupe de personnes. Il a tout envoyé valdinguer : d'un coup ses arbres c'était plus que deux traits tirés au fil à plomb, et c'est devenu un extraterrestre, un paria, un reclus, et surtout, un acharné. Imaginez un peu les affres de doutes et de vides qui ont dû lui rogner la moelle épinière ! Et le pire, c'est que comme tous les peintres, et comme beaucoup d'artistes, il a fait des séries. Des séries de losanges avec une tache rouge au milieu, et pour chaque toile de la série : une semaine d'existence dans la solitude interstellaire de sa monomanie ! comme ça pendant tout un mois, et personne qui remarquait son travail. Le mec il aurait pu peindre des nuages de crème fraîche tout en haut du plus haut des glaciers que ça aurait pas plus attiré l'attention ! et il a jamais tenté de se suicider (enfin je crois pas), si ça se trouve, il y a même jamais pensé ! Y a pas du mystère là-dedans ?

 

   Ça risque de partir dans tous les sens cette affaire, va falloir me pardonner d'avance. Faire confiance.

 

   Ma nana, ça lui arrive souvent aussi. De faire des allers-retours de son bureau où elle filme ses machins, au lit où elle se fourre sous les draps pour mater la télé et voir le temps lui dégouliner dessus. Bien sûr que c'est pathétique, mais putain, je peux pas m'empêcher de trouver ça beau cette errance, ça frise le tragique. Mais on abandonne pas, nom de Dieu ! Même si des fois on laisse la ligne se dérouler, on file du mou, on se relâche, on laisse la ligne prendre le large. Plus de tension. Faut accepter.

 

   Le net c'est pratique pour ça, pour réunir les gens qui souffrent des mêmes symptômes. J'y côtoie plein d'écrivaillons, comme moi, et une fois qu'on a fini de faire les beaux, de se faire lire nos textes qu'on en est très fiers, ben on tombe le masque, et on dit la vérité, et on l'asticote la vérité, on lui plante des petits coups de banderilles, comme ça, ensemble, pour voir ce que ça fait aux uns et aux autres, si on est bien normaux, si on est des fois tous autant démunis et glandus devant notre sacré volonté de faire dans l'Art.

 

   Là, j'en ai trouvé un qu'est presque puceau du Grand Sacrifice, il débute tout juste. Quelques mois qu'il se voit comme un futur écrivain. Le pauvre. Je sais pas bien quoi lui dire, mais j'essaie de pas être trop brusque. Il a de bonnes influences, c'est déjà ça. Il a bien compris, enfin j'espère, que ça serait la pire et la meilleure chose qu'il vivra jamais. Qu'il allait s'y retrouver tout nu et grelottant en haut du plus haut glacier de tout à l'heure -où on a laissé Mondrian- puis qu'à des moments, sans vraiment de signes précurseurs, la main gigantesque du Très-Haut allait surgir et lui refiler des Tables de sa Loi qu'auront une date de péremption illisible, écrite en tellement petit que sur le coup il croira avoir trouvé LE GRAAL, mais en fait non, ça sera qu'un bout de papier finalement assez commun qui un jour prendra la pluie, et qu'il aura plus qu'à se torcher avec. Mon pauvre compagnon, ché pas quoi te dire moi, vas-y, fixe-le bien le mur en face de toi, impressionne-le du regard, fais-y du bluff, comme quoi que t'as pas la peur dans le regard, que t'es plus fort, que t'en as rien à foutre des conséquences, et fonce ! Vas-y, fonce ! éclate-toi bien la gueule dessus, et tous les membres, et tout le corps, et surtout -surtout ! entends bien le bruit de tes os qui craquent, c'est de la musique mon p'tit gars ! c'est TA musique, ta symphonie, ton requiem qu'il va falloir faire durer tant que t'auras le courage, c'est là-dedans qu'il va falloir y foutre de l'harmonie.

 

   Le problème, c'est quand on prend ça au sérieux, quand on se dit que la vie vaut que ce machin-là, que le reste c'est de la foutaise, c'est là qu'on plonge corps et biens dans un marasme qu'est autant destructeur que vivifiant. Par exemple, j'ai croisé, toujours sur un forum, une jeune nana d'à peine vingt ans, qui a déjà un vrai petit bout de plume, et un esprit bien marrant, bien vif, elle est maligne et sensible cette chose-là, c'est tout ce qui a de plus flagrant. Mais on dirait qu'elle s'en fait pas. Elle écrit comme ça, pas à la désespéré, pas en y jetant toutes ses forces vitales, et ça fonctionne en plus, mais du coup, elle est détachée, épargnée par les tortures. P'têtre que c'est elle qui y arrivera, et pas nous, ou p'têtre qu'elle écrira jamais vraiment. Allez savoir.

 

   Et voilà que le ciel a pas tenu, il est venu embrasser le bitume, le lécher, mais tout est toujours aussi fantomatique. Quelques nuages se sont décidés à prendre un peu plus de consistance, de trimbaler un peu de mouron, un peu de poussière de cendre, du coup ça pourrait tout aussi bien être le soir que ça changerait rien ; pourtant il est tout juste 14h30... Du coup on va vers rien. Comme cette histoire. On dirait que les dieux, les astres, les licornes, les robots, tout le monde a évacué notre planète. On est tout seuls. Avec notre acharnement. C'est à ça que je voulais en venir tout à l'heure avec Mondrian : à croire qu'il y a une prime à l'obstination pour les artistes. Le Mondrian, on a fini par admettre son travail alors qu'il avait soixante-dix ans, et il a crevé peu de temps après. Accrochez-vous au rebord les gens ! crispez bien les doigts, bandez vos muscles, gardez l'œil rivé sur votre objectif. Y a que ça qui paye. Pour le reste, y a pas de règles. J'arrête pas de lui dire ça au jeune d'internet : y a pas de règles, mon pote. Une fois que t'as l'impression d'avoir compris le minimum vital, que t'as tiré des leçons des exemples qui t'ont botté le train, qui t'ont désigné un début de commencement de voie, t'envoies toutes les règles, toutes les convenances valser, tu observes le vide, tu le contemples un bon coup, et hop tu le remplis avec ta merde, mais ta merde ÀTOI. Et te demande jamais si ça intéressera les gens. Du moment que tu es foutrement sincère, que t'as fait le max d'efforts, ça intéressera du monde, ne serait-ce que par curiosité malsaine.

 

   (Mon chat s'est allongé, et allongé, il paraît toujours aussi rond. Quelle magie cet animal !)

 

   Quand est-ce que ma nana va se lever, et retourner se planter à son bureau pour y filmer ses trucs, inventer une vie à des petits objets, qui, pendant quelques microsecondes, et dans sa tête à elle seulement, se retrouveront à se dandiner auprès des plus grands artistes, des notions éternelles, des émotions de l'enfance, animés des pulsions qui lui font péter la cervelle par petits flashs ? Ni Dieu ni Diable ne savent. Y aura une déferlante de foi, à un moment donné, et cette foi-là, un peu bizarre, c'est l'armature de ce que certains appellent l'Inspiration. Et quand elle fera une pause dans son boulot pour venir me crépiter quelques petits baisers sur la nuque, je me retournerai et je verrai son visage tout dingue, et elle éclatera de rire, d'un rire vraiment fou, presque hystérique, et elle se reprendra d'un coup en me faisant : « Ah, ah ! je suis folle. ». Et p'têtre que moi je serai en plein milieu d'un truc qui me fait battre le cœur comme une armée de petits soldats va-t-en guerre, pas très sûrs de leur force, mais exaltés par la bataille à venir. Et mon chat approchera sa petite patte de mon bras tout frénétique sur le clavier, et je lui ferai : « Putain Argos ! Laisse-moi tranquille, gros branleur ! ». Et on se dira après ça, en mangeant, à pas d'heure, qu'on est les plus heureux du monde.

 

   Et la nuit libérera son flot bleuté de douceurs et de merveilles spongieuses, solubles dans les rêves, jambes collées contre les jambes de l'autre, un sourire un peu con-con au visage, le dos dans le coton des draps, emmitouflés dans l'absence de certitudes, comme des orphelins libres et forcés de tenir dans une espèce de déséquilibre affectif. Absence de lois, absence de règles. Tu l'as voulu, tu l'as. Débrouille-toi mon gars.


   D'ici là, on se bat. On se bat.

 

 


 

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L
Une chose est sûre : ne jamais se prendre au sérieux et ne jamais penser arriver à quoi que ce soit ...<br /> Ceci étant dit je vais aller en cuisine voir s'il me reste un paquet de bretzels ...
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L
Bah c'est surtout qu'on a des goût communs, parce que si tu mets des références à Lautréamont, je ne risque pas de le voir (quoique j'aie beaucoup aimé ce que j'ai lu de lui)... J'adore les<br /> autofictions complètement dingues de Buko ! Bon, alors j'aimerais bien voir ce que ton ami a écrit lors de ce défi...
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L
Ben le début est vraiment génial, touchant et drôle ! Mais c'est dommage, je croyais que t'allais lancer une histoire, moi, sortie de nulle-part, comme c'était parti ! A la Bukowski et les singes<br /> de l'espace :-) Finalement, c'est plus un drôle d'essai, ou une lettre, qu'une nouvelle - mais c'est ce qui fait le charme aussi : y'a pas de règles !<br /> Dédicace à Argos
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I
<br /> <br /> Ah ah ! Douze singes volants qui ne sont jamais arrivé à baiser !!!! 'Tain t'as l'oeil toi, oui c'est une de mes nouvelles préférées de Buk. Et oui, c'est excatement ça, c'est une forme de<br /> lettre, en fait j'avais ce gars dont il est question, en direct sur un forum, on échangeait sur l'écriture et on s'est lancé le "défi" d'écrire une nouvelle en même temps, le temps que durerait<br /> notre échange, du coup ça a donné sans, sans règle, sans narration, sûrement pas ma plus grande nouvelle, mais j'aime bien le titre !<br /> <br /> <br /> <br />