Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Le voyage sur Mars
Tout le monde me trouve gai, enjoué, souvent sympa à fréquenter. Sauf quand je suis morose, dépassé par la saloperie et bougon. Normal, en général je fais des efforts. On s'étonne souvent que mes poèmes sont plus noirs que mes discours, normal, j'essaie de pas mentir quand j'écris. Sinon, quel intérêt d'écrire? suffirait de parler, de vivre. On va pas laisser des calembredaines derrière nous, alors que le quotidien, c'est plus cool de le farder d'une tapisserie de bonne humeur, vous croyez pas? Dans la vie de tous les jours, essayer d'avoir un peu de classe, l'élégance de pas être un poids, ça me parait important, pour les machins qu'on écrit, je vois pas ça pareil. Merde! quand on pète, on pète, c'est comme ça, les gaz se sont accumulés à cause du caca présent dans nos intestins, et puis bon, voilà quoi, ça s'exprime, mais quand on est en société, y'a pas de honte à masquer le phénomène, si tout le monde pète en même temps, dans la même salle, l'air devient vite irrespirable, alors qu'un livre, si il pue trop pour nos petites narines, ben on peut le refermer. Comme ça. Hop, on décrète que l'auteur est nul et c'est fini. Je veux bien être gentil et compréhensif, mais ça, ça se discute pas.
Ce que je laisserai vraiment? je m'en tape, pardon mais je m'en tape.
Y'en a qui disent que je suis capable d'écrire "des livres" (avec cette espèce de respect, de déférence de ceux qui en ont lu trois ou quatre dans leur vie et pour qui c'est tout un truc d'écrire des "livres"), y'en a qui disent que certaines de mes nouvelles sont géniales (ou quasi géniales), y'en a qui disent que je vaux pas un clou, que je suis pas fichu d'écrire une notice explicative sur la pendaison, y'en a qui rigolent en voyant ma gueule d'Indien (parait que j'ai une gueule d'Indien...), y'en a qui trouvent mes poèmes magnifiques, d'autres pas du tout, un pote me dit "c'est bien le diable si on arrive pas à te publier" (il côtoie le milieu, c'est mon piston, ou pas, on verra bien), une conne me traite d'intellectuel de pacotille (me souviens plus du terme, mais ça valait pas mieux). Mon chat s'en branle de mon talent supposé ou non.
Si je "sais écrire"? j'en sais foutre rien. Foutre de l'helicon! comme disait Claude Lepetit, "foutre de tout le monde ensemble, foutre du livre et du lecteur"!. Ben oui.
Moi je vous le dis: je sais pas grand chose. Je sais que le ciel est tramé de gris, que tous les gens travaillent, même les cloches qui tendent la main, les financiers qui saquent à tour de bras, les footballeurs, les veliplanchistes, les arnaqueurs, les testeurs de matelas, les pétomanes professionnels et les tumeurs logées quelque part en nous, dans notre gras, nos muscles, nos circonvolutions cérébrales, notre avenir.
On est samedi, le soleil s'est carapaté je ne sais où, il a bouffé comme un goinfre à midi, puis il est jamais revenu de la sieste. Il brûle son combustible. Peut-être qu'il nous pétera à la gueule plus tôt que prévu, que les astrophysiciens se sont gourés de quatre milliards d'années. Ca dérange pas des masses les gars qui jouent à la pétanque dans ma rue. Comment font ces cons pour jouer à la pétanque dans une rue? ils l'ont bloquée à renfort de voitures déposées là. Telles quelles. On a tous les droits. Les financiers peuvent saquer, les clodos manchardiser, et moi, je tape, parce que si on arrête de faire un truc, n'importe quoi, l'absurdité de la vie nous croque tout crus, cronch.
Je suis Ben Swarzevkovitch, ou -ski, ou Goncourec (j'ai pas encore choisi): le plus grand écrivain de ma rue! Je vous dirai tout! comment j'ai vu des artistes au talent comme un iceberg retourné fondre tel un glaçon tombé du verre un 24 août! des musiciens doués à faire pleurer Hadès qui bouffent des pommes moisies aux invendus du marché! des peintres qui font les putes ou qui crèvent de leur hépatite dans un pmu dont les tables sont en fiente agglomérée! et l'histoire de ce poète née des Muses invertébrées qui s'est laissé bouffer par l'angoisse, aujourd'hui il en reste un souvenir à grincer des dents jusqu'à se foutre les racines à l'air. Je vous dirai tout ça, faut me laisser le temps. Faudra que j'oublie pas. A condition de "rester vivant", bien sûr.
Alors quoi? Alors y'a une nana dans la pièce d'à côté (chez moi donc) qui montre son cul au mur. Elle croit que le mur va la baiser, ou le plafond, elle croit peut-être que ces deux mâles-là vont se battre pour son cul. Elle croit n'importe quoi, pourvu qu'il soit question de son cul. Normal. En tous cas, moi, la vie, j'ai dit "niet"! je la baiserai pas, moi (pas là en tous cas). Moi je joue à l'écrivain.
Alors quoi? Tu veux raconter des histoires? ben vas-y mon gros, raconte. Ouais. Vais me boire une lichette pour me donner de l'allant. Donc.
S'il faut en raconter des histoires, c'est parti. Je vous ai jamais raconté celle de la fois où on avait décidé de partir sur Mars? Hein? sacrée histoire ça! On devait d'abord transformer le RADAR en base de lancement, et comme au RADAR c'était la désaffection totale, que le patron en était à se tirer des pétoles du nez en regardant les bars d'à côté se remplir, ben c'était pas difficile de le convaincre.
"T'auras toute la presse locale qui va venir ici! Et puis quand ils verront que c'est du sérieux, "Science et vie junior" viendra (et senior ensuite, mais d'abord ils envoient la version junior, le lectorat est plus crédule)!
"Ouais, ok, faîtes-le votre voyage à la con!"
Ca a commencé comme ça. Buk dit que pour faire une bonne nouvelle, il faut du cul et encore du cul. Bon, ben là y'en aura pas lourd. Y a bien ce petit cul d'à côté que j'irai baiser après vous avoir narré cette somptueuse épopée, si seulement je suis pas trop bourré. Donc voilà. On s'emmerdait dramatiquement en terrasse au RADAR, et on pestait sur la raréfaction de la clientèle, féminine et autre. C'était notre rad, merde! fallait faire quelque chose. Racoler tout nu dans les rues faisait figure de dernière extrémité. Y avait Desdichado, Vlad, l'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération et puis aussi une nana bien jolie, mais moins disponible qu'un ministre de la Crise. Desdi proposa une soirée miss tee-shirt mouillé, Vlad de faire venir des amis musiciens (mais le patron payait avec ses pétoles de la veille), la nana réfutait et l'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération se foutait de notre poire. Au bout d'une demi-heure, quatre cigarettes chacun en moyenne et trois tournées, c'est moi qui ai eu l'Idée:
"On va organiser un voyage sur Mars, depuis le RADAR, avec affichettes, soirée spéciale, compte à rebours et tout le bazar!"
Vlad, Desdi et la nana se sont marrés, l'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération s'est foutu de ma poire.
C'était gagné. En plus, la place sur laquelle le RADAR expirait était en travaux, mais de sacrés travaux, défoncée jusque dans ses entrailles, avec des excavations d'un mètre, du caillou partout et des plaques de goudron comme des croûtes de psoriasis qui se baladaient ça et là. Parfait.
Ca me rappelle que vous connaissez pas celle de la fois où l'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération s'était endormi au beau milieu du RADAR, à 15h, parce qu'il tisait depuis la veille sans discontinuer, et qu'on l'avait recouvert de papier cul, mis un énorme godemiché sur la poitrine, noeud vers la bouche et qu'on s'est bien poilés, avec force photos à l'appui. Ok, ça sera pour une autre fois.
Bon, donc: RADAR, la nana pas libre (mais jolie), l'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération, Vlad, votre serviteur, et ce voyage sur Mars. Exaltation de LA grande idée. Est-ce qu'on allait rencontrer des Martiens? ben oui, évidemment (quelle question con). Qui pour servir de Martiens? des gosses des rues recouverts de peinture verte au plomb? bonne idée, mais je voyais bien des nains aussi, avec leur grosse tête ça serait que plus réaliste (enfin tout dépend ce qu'on appelle réaliste). Moi comme je joue au tennis et que j'ai les clefs d'un club où il y a des sacs de terre battue, ça serait facile de transformer la place en sol martien. On avait un pote en fauteuil roulant, ilferait un superbe Pathfinder (vous savez, le skateboard à roulettes que les ricains ont envoyé sur la planète rouge), y'avait qu'à lui écraser la tête entre deux planches en bois. Ca prenait tournure! On était hilares sur la terrasse, au point que le boss est venu voir si il se goupillait quelque chose ou si on allait bientôt tous vomir sur ses chaises (le RADAR commençait à vraiment avoir une sale réput'). Le tout, selon moi, était de rien raconter du déroulement, fallait pas que ça s'ébruite, juste on allait faire des affiches comme quoi un voyage sur Mars était prévu depuis le RADAR, à telle date. Vlad ferait les affiches. On se marrait autant que les bossus qui ont inventé les première blagues de Toto.
Le moins simple à définir était la musique. Kraftwerk, Boulez, la Java martienne de Vian bien sûr, tout ça était imparable, mais il fallait plus dansant. Vlad et ses potes zicos. Ok. Peu importe le son, Nana-pas-libre voulait faire un strip (son mec était super fier de sa plastique). Dac.
L'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération bascula sur le côté avec cette grâce qui lui est propre et ronfla comme un évier qui coagule. Avec un téléphone on enregistra la performance, ça pouvait servir (à quoi? personne savait).
Sur ses entremises arriva Sun-Tzu, prêt pour la guerre, toujours prêt pour une guerre, laquelle, aucune idée -lui non plus d'ailleurs- mais il était prêt, avec son petit palmier sur le crâne et ses gros bras de castagneur. On manque toujours de gros bras, du coup on lui a fait part de notre fabuleux projet. Sun-Tzu trouvait ça "géant", ou "énorme", je me souviens plus bien.
Bref, on était cinq, une fine équipe de cosmonautes (avec un qui ronfle à foutre en l'air le système solaire), tous beurrés, sauf Sun-Tzu qui reste sobre, au cas où.
"Bon, les gars! faut pas s'endormir, sinon la meilleure idée qu'on a jamais eue pour le RADAR va faire flop! faut se bouger le derche! ce soir on va au club chercher la terre battue! qui m'emmène?"
Sun-Tzu était Ok. Après minuit ça serait bon, y'aurait plus personne là-bas (c'est des courts couverts et éclairés, y'avait des fois des séances nocturnes). Vlad aurait les affiches dès demain avec la "grosse tâche cyclonique de Mars en gros plan!"
"Non, Vlad, ça c'est Jupiter, mais tu trouveras un truc classe, on te fait confiance."
L'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération dormait toujours, ou était mort, on savait pas bien: il ronflait plus.
Le boss voulut fermer le RADAR, y'avait personne (nous c'est personne). On a rangé la terrasse, puis on est allé au comptoir réclamer la tournée qui nous était due, en paiment des chaises et des tables qu'on s'était fadées jusqu'à l'intérieure. L'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération a été tiré de son coma pour s'effondrer de nouveau, mais dedans, la tête en arrière, bouche ouverte, offerte aux pires sévices qui nous passeraient par l'esprit. Faut pas croire, de l'esprit, même ronds comme des queues de pelles, pour ces choses-là, on en a encore. Orgasmes (Get 27 plus Baylies), pastis, bière, rouge, tout a coulé pendant au moins une heure, comme une fontaine de joie sur notre idée de génie qui allait enterrer tous les autres bars de la place. Boss était bien fier d'avoir une telle équipe de cerveaux pour poivrots attitrés. Sun-tzu était encore frais pour aller au club de tennis. Vlad s'overdosait le tarbouin sur une table, sans se cacher, Nana-pas-libre avait retrouvé son roméo qui lui tape sur la gueule quand ça lui chante et l'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération avait les doigts de la main droite qui trainaient par terre. Boss a fini par nous foutre dehors. L'Avocat Le Plus Doué De Sa Génération avait tout oublié à son réveil et partit dans une petite rue comme pour aller délibérer tout seul. Sun-tzu est rentré chez lui.
J'ai accompagné Vlad, qui habite pas loin de chez moi, et je suis rentré à demeure, en pensant aux étoiles, au Big Bang, à Einstein, à l'unification de lois de l'infiniment grand et de l'infiniment petit.
Je me suis mis sous les draps en me trouvant infiniment petit. J'ai essayé de me branler, mais ça marchait pas: j'étais trop bourré.