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Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman

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Théâtre naturel (Nouvelle)

                                Théâtre naturel

 




  Je devais aller aux morilles ou une connerie comme ça. Toujours est-il que j'étais dans un bien gentil coin de nature arborée, une sorte de forêt pas trop dense. Je crois bien que j'étais seul. C'était peut-être un rêve, l'aventure est un peu vieille, et vous savez comment c'est parfois, on mélange un peu tout, rêve et réalité, surtout s'il n'y a personne pour infirmer ou confirmer le souvenir. Bref. Il faisait forcément très beau, sinon ça ne me serait pas venu à l'idée d'aller me balader sous la pluie en forêt, je suis bizarre, mais quand même. Une chose est sûre: le vent soufflait paisiblement dans les frondaisons, et ça sonnait en petit froufrou joli à mon oreille.

  Il faisait beau, mais pas très chaud, c'était au sortir d'un hiver qui avait trop duré, et par-ci par-là de petites larmes de neiges résistaient mollement au changement de saison. Il y avait des saules un peu squelettiques qui défiguraient par endroit la renaissance printanières de la nature. Morilles absentes, ça devait être encore trop tôt pour elles (pourtant nous étions en mars ou en avril), ou alors c'est que je n'y étais pas du tout pour cette raison.

  je me perdais avec gourmandise dans ce tableau bucolique, sûrement que je me prenais encore pour un poète.

  A un moment, j'ai flippé grave. D'un lointain vraiment trop proche (quelques centaines de mètres seulement), j'ai entendu des grognements de chiens, aboiements et pour tout dire, ça ressemblait fort à ce qu'on appelle "l'hallali" des chasses à courre! J'y connais que dalle en chasse, mais ça me semblait pas bien légal, enfin je vous dis j'y connais rien... Je sais que j'ai filé fissa, de peur de me faire bouffer les mollets, ou pire, d'avaler une bastos par n'importe lequel de mes membres. J'ai tracé comme j'ai pu à travers les fourrés, entre les arbres, ne relâchant pas mon effort avant une bonne quinzaine de minutes. Dans ma course j'ai eu la bizarre impression de croiser une ombre pâle, et quelques aunes plus loin, parvenu au calme, je revis cette drôle d'ombre, presque une silhouette (bon quand on fait un effort physique il est fréquent qu'on divague un peu) disparaitre derrière un tronc épais et sur une branche qui le surplombait, comme un frisson d'aile de petit oiseau: un nid s'y trouvait probablement (c'est ce que je pensai).

  J'avais couru beaucoup, et les petites étoiles jaunes me tombaient dessus tandis que dans mes oreilles bourdonnait comme un murmure, une amplification de la brise et de mon pouls ensemble. Mais j'étais en sécurité. Un rien curieux de cette brève apparition diaphane, mais bon, je mettais ça sur le compte de mes sens trompés par la fuite précipitée. Il n'était plus si tôt et l'humidité du soir approchant commençait à imbiber la terre et mes vêtements. Les quelques fleurs dorées ou rose déjà écloses se mirent aussi à luire faiblement.

  Plusieurs pas plus avant, je perçus un petit sifflement discontinu étouffé par la végétation. Ca ne pouvait être que de l'eau, un petit ru arrosait l'herbe non loin. Je voulus le trouver, en en suivant le chuintement.

  Un frêle remugle s'intensifiait au fur et à mesure que je me rapprochais de ce qui en fait était une vraie rivière. Plus elle s'épurait, et moins elle était agréable cette odeur: âcre et entêtante, elle se substituait aux exhalaisons des bois. Un lapin, ou plus gros encore avait dû crever par là.

  Et je trouvai le cours d'eau, en réalité bien large, mais mangé par les berges hérissées de roseaux et de fougères assoiffées.

  Je suivis un peu ce rivage en pensant que, tout de même, je n'allais plus tarder à le saluer, car la lumière se raréfiait. Sans doute j'avançais en direction de la charogne animale, puisque la pestilence envahissait désormais tout le décor.

  Depuis la main effilée d'un de ces saules qui laissait ses phalanges jouer avec l'onde je vis serpenter comme un lichen aquatique de teinte fade, une paille gorgée d'eau et noyée. La puanteur était à en dégobiller. Des nénuphars prospéraient là-dessus. Je contournai, sans réfléchir, un arbre recueilli sur cette scène, et qui m'en masquait la vue.

  Des tissus autrefois blancs d'une robe maintenant souillée par de la moisissure stagnaient au milieu des maigres bambous et des petites fleurs.

  Ciel! une amoureuse de la nature avait ici conquis sa dernière liberté, une maladroite avait connu la mort, ou avait été assassinée. Son cadavre s'étendait face à la lune, sans qu'un sang noir sur son corps et son visage encore enfantin n'indiquât un accident de chasse. Elle tenait dans une main décharnée à la peau flétrie un gentil bouquet qui ne ressemblait plus à rien.

  Cette dépouille livide, fondue dans son sépulcre élégant aurait pu être un lys gigantesque, monstrueux, mais ce n'était qu'une jeune fille.

  La vue, la fétidité et toutes les idées qu'elles développèrent en moi me firent vomir d'un seul hoquet, et m'essuyer ensuite dans cette eau qui était son linceul provoqua de nouveau une nausée que je ne réprimai pas.

  Avant de quitter cette magnifique horreur et de prévenir les autorités, je ne pus résister à cette ultime curiosité: au bras de la jeune fille un sac à main me promettait d'apprendre au moins son nom.

  Sur sa carte d'identité plastifiée je lus sans trop de surprise: "Ophelia".

 

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M
<br /> Je suis revenue lire ce texte puisque sans le vouloir j'avais achoppé sur un de tes textes... Elle est ma foi bien amenée cette découverte, et je retrouve l'Ophélie de Rimbaud, belle comme le<br /> lys... à ta manière...<br /> Bonne soirée Digitus impudicus<br /> <br /> <br />
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I
<br /> <br /> Démarche qui me touche, vraiment. Comme quoi, les hasards... Je l'ai en effet écrite avec l'Ophelia de Rimbaud ouverte à côté de moi, mais aussi beaucoup de tableaux. Au plaisir de te relire.<br /> Agréable semaine, Marine D.<br /> <br /> <br /> ignatius<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Désolée en allant chez Quichottine je suis tombée ici, je me croyais chez elle... Je ne comprends pas comment, ma souris a fourché !<br /> Mil excuses !<br /> Marine<br /> <br /> <br />
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E
<br /> Là, tu t'es éclaté ! Belle chute ! Variations sur un même thème mais une constante : le morbide. C'est ta marque de fabrique ...<br /> <br /> <br />
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I
<br /> <br /> très agréable à composer, un peu de plus de travail que d'habitude pour écrire, je ne pouvais user de la même plume. Je ne crois pas que le morbide soit mon thème fétiche, vraiment pas. J'aime<br /> jouer des tabous bien sûr. J'adore le poème "la charogne" de Baudelaire...<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Très rafraichissante, cette balade dans le texte...<br /> Je crois que ce qui me plaît beaucoup est cette abondance de végétation. Je retrouve tout à fait l'ambiance luxuriante des peintures sur le thème d'Ophélie, où la vie végétale foisonne, dense, et<br /> imperturbable. C'est ce que j'aime dans ces images, et que je retrouve aussi dans ce texte. Cette approche m'a bien plu, une promenade incongrue qui arpente, arpente et finit par cerner ce sujet<br /> familier.<br /> <br /> C'est un peu comme trouver un trésor. Oui, je sais, c'est bizarre de dire ça, mais ce genre de déambulations avec trouvailles à la clef me réjouit. Que ce soient de belles ordures rouillées dans<br /> les bois du coin, ou des "danubes" aux flots épais au creux d'un bois dans mes rêves, leur approche est toujours magique, et j'ai adoré retrouver ce magnétisme, dans ce texte. Le fait de<br /> pressentir, soupçonner.<br /> Et au final, ce qu'on trouve dans ton texte, ce n'est pas la noyée, mais cette grande perspective poétique qu'elle représente, et c'est très bien amené.<br /> <br /> J'aime que ton texte ait gardé la dimension picturale, et que le côté "dramatique" du poème qui t'a inspiré soit moins présent, même si, bien sûr, c'est une chose magnifique...<br /> En cela ça rapproche ton texte des peintures : profusion de fraicheur...et sous l'eau, le drame sous-entendu. Bien joué !<br /> <br /> <br />
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I
<br /> <br /> waouuu, c'est un article! pas un commentaire! Merci d'avoir observé tous ces détails. C'est vrai que j'avais des peintures sous les yeux, comme référence, quand je me suis entouré de matière pour<br /> écrire ça. Dommage que ce soit un fusil à un coup, l'exercice était super plaisant... Beau dimanche à toi, et merci encore.<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> Un bon conseil : ne jamais se promener dans les bois - depuis le petit chaperon rouge tu devrais savoir ça ...<br /> <br /> <br />
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I
<br /> <br /> bah c'était plutôt sympa de tomber dans un poème!<br /> <br /> <br /> <br />