Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
Jo L'Autiste était recroquevillé dans son immense fauteuil mégalomaniaque, dans la position du fœtus réfractaire, genre araignée quasi crevée. La tête tournée vers un univers invisible, probablement habité de pensées nocives, d'attaques psychiques, voire de méchants petits soldats de l'ANPE marchant au pas de l'oie l'arme à la main vers son bastion intérieur. En tous cas, il était tout livide, la gueule passée à la lessiveuse, les mains sur son ventre protégé par ses jambes repliées. Pas très rassurant. Pas très beau à voir. Trois jours qu'il souffrait du ventre, son mal chronique hérité de Beethoven, qui, selon les connaissances encyclopédiques de Jo L'Autiste, chiait mou du matin au soir. Pauv' Beet'. Pauv' Jo L'Autiste. Je les aimais bien tous les deux.
Le soir tombait mollement sur Avignon, comme une dépression poussive. Il faisait ni noir ni clair : le passage flagrant à la nuit tardait à s'imposer sur la ville. On perdait petit à petit les couleurs du jour, chichement. Ça se dégradait sans conviction. Même les rares gouttes de pluie semblaient s'interroger sur l'opportunité de toucher enfin le sol : elles flottaient comme ça dans le crépuscule et n'admettaient de s'écraser timidement sur le béton qu'après une chute des plus lascives. Sans vraiment faire de bruit. On était sous cloche.
Jo L'Autiste était un super pianiste. Ouais. À la limite de la virtuosité. Et encore je suis pas expert en ''limites''. Ce petit con de vingt-trois ans flirtait carrément avec le génie. Et ça se savait : dans sa catégorie d'âge il était le pianiste le plus en vue d'Avignon. À dix-sept ans il jouait déjà dans des spectacles au festival. Dès qu'il avait cinq minutes devant lui, il composait des fugues, des mélodies qui, comme le vent dans les branches d'arbres, fusaient dans sa cervelle d'autiste. En réalité il était pas vraiment autiste, mais je vous expliquerai plus tard pourquoi je l'appelais comme ça, pourquoi ça lui allait si bien. Bref, fin de la première partie des présentations.
Il se résigna à lâcher son ventre un instant pour saisir la bouteille de coca qui plastronnait sur sa table. Il se récura les intestins d'une bonne rasade. Selon moi cette addiction au coca ne faisait qu'ajouter à son mal, mais bon. Quinze minutes qu'on avait plus dit un mot. Seul Arthur Schnabel insufflait un peu de vie à la scène : Schubert, sonate D 850.
« Putain, je crois que j'ai jamais eu mal comme ça ! »
J'hésitais entre aller vider sa bouteille d'acide noirâtre dans l'évier, appeler un médecin ou trouver quelque chose d'intelligent à dire. Finalement j'optai pour une question, la plus évidente :
« Il t'est arrivé un truc y a trois jours ?
- Rien, à part que je suis allé voir ma connasse de conseillère ANPE, enfin Pôle Emploi, et qu'elle m'a pourri comme la dernière des merdes. À me dire que ''nous les musiciens on scie la branche sur laquelle on est assis, que j'ai aucun sens des réalités, etc etc''. Agressive, dédaigneuse, méprisante. J'avais envie de la gifler bien fort dans sa sale tête de mocheté toute sèche. Elle m'a menacé de me virer si je trouvais pas un boulot ''alimentaire'' qui me permettrait de travailler le piano sur mon temps libre. J'm'en branle d'être ou non à l'ANPE, mais si je suis pas inscrit j'aurais pas droit aux aides, et sans ça je vois pas comment payer mon loyer. L'alimentaire j'en ai rien à foutre : du coca, des pâtes au gruyère et mon piano, j'ai pas besoin de plus.
- Si, tu bouffes un paquet de chips par jour aussi.
- Ouais. Bon les chips je peux m'en passer au pire. »
Et voilà. Ah ah. Le grand classique. Marcher dans le rang. Trouver un boulot. Faire comme tout le monde, à ceci près que le soir en rentrant chez soi, après avoir nourri le chien et embrassé Bobonne, au lieu de regarder ''La roue de la Fortune'' on a le droit de s'intéresser un peu à la seule chose qui nous fait vivre : qui la musique, qui l'écriture, qui la sculpture, qui l'origami, qui les tours Eiffel en allumettes, qui se rincer l'œil devant des sites porno sur le net. Tout au même niveau. Et après dodo, et ça repart le lendemain. Et faites pas chier bande de cons ! on sait ce qui est bon pour vous.
C'était pas ça la vie, alors bien sûr les petites particules de Dieu supposées présentes en nous ne nous avaient pas révélé le secret absolu de l'existence, mais bordel, on savait au moins que c'était pas ÇA. On en attentait un peu plus, on voulait en faire un peu plus. Ou alors c'est qu'on était rien d'autre que des branleurs, des immatures, des sales gosses occidentaux pourris de chance, des ego souffrant d'obésité, bref, des ratés en chantier. Et alors ? elle était rien qu'à nous cette vie-là. Si on avait envie, comme Céline, de s'engager dans une guerre juste pour emmerder un pote, ou bien de devenir des clodos, ça regardait que nous et ni les agents des services de l'état, ni les ''potes'' au regard vaguement accusateur, aux questions récurrentes et perfides du style « mais tu gagnes ta vie comment ? » ne disposaient de droits sur l'utilisation qu'on faisait de notre carcasse. Mais quand même, y a des fois où on se laisse remettre en cause par des petits riens et là il faut se remotiver dare-dare, pas laisser la vague absurdité de la vie moderne décider pour nous. Et c'est ça qu'on faisait avec Jo L'Autiste dans les moments difficiles : on s'hypnotisait l'un l'autre, on réhydratait notre confiance tombée en poussière.
Donc j'ai fait mon taf avec Jo L'Autiste. Lui qui avait tout sacrifié à son piano, il allait pas se dégonfler devant une plus paumée que nous qui fait rien qu'obéir à des directives obtuses et qui se fige de fascination face à ''Plus belle la vie'' comme une nonne devant l'apparition d'un christ dans les nuages ! Lui qui n'avait pas même de vie sexuelle tant son piano lui suçait toute sa libido ! Lui qui bossait dix heures par jour les sonates de Chopin, de Schubert, les fugues de Bach, qui connaissait l'exacte composition des repas de Glenn Gould -plus grand interprète des Variations Goldberg ! Oh ! Merde, quoi ! Je lui donnai ma technique, qui avait toujours fonctionné. Expliquer calmement à ces gens qu'il faut rien attendre de nous, que quoi qu'il arrive toute notre énergie ne passera que dans notre névrose. Que gagner mille ou vingt mille euros par mois ne faisait aucune différence pour nous. Que c'est sans espoir. Qu'on est plus obtus que leurs chefs et leurs statistiques. Et face aux plus bouchés d'entre eux, changer de tactique : passer de la névrose à la psychose. Leur planter notre regard le plus froid et affirmer : « faites ce qu'il vous semblera juste, aidez-moi ou ne m'aidez pas, j'ai qu'une vie, j'en ferai exactement ce que je sais être bon pour moi. ». T'es un autiste Jo, un fou, un anormal, un asocial, un ange dégénéré, ils y peuvent rien, ils te changeront pas, et quand ils auront compris ça, que tu leur auras affirmé la chose, bien réfléchie, bien pesée, que cette chose-là c'est pas une lubie, pas une esbroufe pour gagner six mois de glandage, ils abdiqueront. Ils ont pas d'autre option avec les cas sociaux comme nous, ils finissent toujours pas abdiquer, et le pire, c'est qu'au fond ils nous envient, et c'est justement pour ça qu'ils nous en font tant baver au début. Parce que nous on sait quoi faire de notre peau, et que la leur, elle pèse des tonnes, c'est du plomb leur peau, et ils sont bien empêtrés avec. C'est des jaloux, des aigris, mais faut pas leur dire, parce qu'au fond ils sont gentils, ou pas trop méchants, bref humains quoi, et c'est bien parce qu'il sont humains qu'ils finissent par admettre qu'on a pas tort. Voilà ce que je lui ai dit.
Entre temps, la grenade nocturne avait consenti à exploser sur la ville, la peinture noire et jaune dégoulinait joliment sur les fenêtres. Le chagrin contenu du ciel avait cessé. Quelques semelles, quelques talons flic-floquaient sur la gaine épaisse de la ville aux miracles. Y avait même quelques rires humains, quelques gueulantes qui couraient dans l'air des ruelles comme des papillons printaniers, et tout ça annonçait que la vie revenait après la parenthèse d'ouate et de mousse qui l'avait étouffée. Une étoile, isolée, sobre mais bien présente, perçait le goudron du ciel -et quelle étoile ! l'étoile du berger, bien sûr ! pour nous le berger ! pour les brebis obstinément perdues !
Jo l'Autiste se décrispait enfin un peu. Les globes de ses yeux ne dévalaient plus des pentes semées d'embûches que je ne pouvais que deviner. Il me regardait. Il était enfin de retour. Avec un petit sourire sur sa tronche de virtuose, et même que le sang devait circuler de nouveau dans ses veines. Lazare ressuscité en somme.
« Ouais, t'as raison, je vais essayer ça. J'ai moins mal au bide, je crois que c'était surtout de l'angoisse.
- T'inquiète que je lui fais, ça va marcher, j'les connais ces cons-là, y sont pas bien résistants. Moi j'y suis toujours arrivé. Toi qui es plus malin que moi, ça devrait passer sans problème. »
C'est vrai que je le considérais comme plus malin que moi. J'avais peut-être tort, peut-être raison, mais qu'est-ce qu'on en a à foutre ? il était putain de doué, et c'est bien tout ce qui compte.
« Bon, on va se mettre une race, on va sortir. Et je crois même que je veux des filles. »
Là j'étais vraiment sur le cul. Y buvait jamais, y baisait pas et il sortait que pour filer au conservatoire ou à l'opéra. Donc je trouvais ça un peu flippant. Moi l'alcoolo queutard, j'étais peut-être une mauvaise influence pour le Mozart d'Avignon. Ça me plaisait pas.
« Tu bois deux bières tous les six mois et tu sais pas draguer. Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Ben justement, c'est ce soir. Faut que je décompresse, je vais dormir trois jours pour m'en remettre, mais c'est pas grave. »
On s'est acheté un rhum, un rhum ''ambassadeur'' ou ''diplomatique'', enfin un nom comme ça, un super truc, ambré, goûtu. Moi-même qui aime pas le rhum, j'ai dû avouer que c'était de la vraie bonne came. On s'est torché ça sur Scarlatti, que j'ai connu grâce à Jo L'Autiste. Scarlatti c'est peut-être la vraie influence de Mozart, ça paraît évident quand on l'entend : les notes semblent habitées de la même puissance littéraire, narrative, rire et ironiser des mêmes drames de l'existence. Et quand moi je ferme ma gueule pour écouter de toute mon âme une pareille intervention divine, Jo L'Autiste, lui, il est capable de pleurer. VRAIMENT de pleurer. Et ça c'est beau. Jo L'Autiste, Jo L'Artiste : même combat.
Après Scarlatti on a un peu parlé de nos boulots, de sa fugue sur le thème de la Guerre des Étoiles (c'est mon idée, j'en suis tellement fier), du lied qu'il compose pour un sonnet de Baudelaire, et puis il m'a demandé si j'avais écrit d'autres nouvelles, parce qu'il avait adoré les dernières que je lui avais filées. D'habitude les louanges des gens me laissent plutôt froid, mais venant de lui, je reconnais que ça me touche. Y avait aussi quatre de mes poèmes qu'il devait mettre en musique, on a évoqué ça, et puis la boutanche fut vidée. Un peu de ma faute ça, pour la descente je suis vachement plus génial que lui, ça souffre pas discussion. Et puis voilà, c'était l'heure d'y aller, ''voir les filles''. Sauf que j'étais bien cramé à m'être enfilé le rhum quasiment tout seul. Je sentais que j'irais pas loin, mais j'allais pas le laisser tomber au milieu de sa sortie semestrielle.
Dans la rue je montais sur les bites pour hurler que rien nous arrêterait, qu'on était des fous très lucides, des acharnés, et que mon pote, là, un vrai génie, le Mozart avec des chiasses à la Beethoven, il voulait une petite nana pour ce soir, et que nom de Dieu, si une fille avec un petit cul et un peu de cervelle passait par là, elle avait aucun droit de laisser filer une chance pareille, que ce soir le piano de mon pote ça serait elle et que ses petites touches blanches et noires elles allaient sonner comme jamais, foi de poète ! Je me cassais régulièrement la gueule par terre, et Jo L'Autiste me relevait à chaque fois, sans se décourager et sans même me faire la morale (ou en tous cas je m'en souviens pas).
Malgré mes turpitudes on a fini par arriver à la boîte voulue, la seule qui passe un truc qu'on puisse qualifier de ''musique''. J'étais tout cradingue, trempé parce que j'avais barboté dans presque toutes les flaques de pluie qui jonchaient la route. On s'est perdu à l'intérieur de la boîte, ce qui valait mieux pour lui. J'ai pris trois verres de plus, trois verres de trop, puis je suis allé fumer une clope avec deux nanas, sans y croire.
On causait bien gentiment avec les deux nanas, et, sans prévenir, elles sont devenues quatre, puis huit, chacune avec des yeux horribles qui fouillaient dans mes tripes à la recherche de je ne sais trop quoi. La rue noire s'est transformée en une immense langue de vouivre qui claquait au gré des fluctuations cosmiques. Les immeubles se pliaient et fondaient sur moi comme des ogres avec leur massue. J'allais mourir ou seulement m'effondrer, mais quoi qu'il en soit la fierté exigeait que je fisse cela ailleurs que sous le regard de tous ces gens, fêtards, nanas qui se scindent en entités siamoises, ogres munis de massues, vouivre et passants susceptibles d'appeler les pompiers. Bravement je me suis levé. D'un coup, comme ça, sans rien dire. Convaincu et sûr de mon plan, comme Hitler quand il a envahi la Pologne. J'ai déguerpi sur un Panzer titubant en direction de chez moi.
Une fois assis sur mon lit j'ai dégobillé ma race à mes pieds. Ça faisait une mare immense. Je me suis endormi tout habillé sur mon pieu, en ayant la présence d'esprit de prévenir les petits lutins de venir nettoyer toute cette merde avant mon réveil.