Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
pan dans l'oeil
Egon schiele était un peintre Autrichien à la carrière politique bien moins éclatante que celle d'Adolf Hitler. Si l'on en juge par la tonalité et l'ambiance générale qui se dégagent de ses toiles, c'est même une chance pour l'humanité que Schiele ne se vît jamais en homme d'état. L'analogie peut se retourner: ce fut également une chance pour la peinture et l'architecture qu'Hitler se consacrât exclusivement à la conquête de l'Europe.
En 1900, Schiele avait déjà dix ans, mais ne tirait aucune vanité de cette précocité. En 1905, son père devenu dément et qui avait pour usage de convier d'invisibles hôtes au diner familial, mit un terme définitif à ses souffrances. On voit par là combien ce dernier poussa son fils sur la voie artistique. Et effectivement, à peine un an plus tard, le jeune orphelin est facilement reçu à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne, celle-là même qui opposerait un légendaire: "ça va pas être possible" à l'autre taciturne torturé évoqué plus haut.
Pour la première fois de son existence, à peine enviable même pour un martyre Chrétien, Egon éprouve un sentiment dont le plus proche équivalent chez l'homme est la joie. Les premiers temps, il doit même se sentir à sa place parmi les autres artistes. Hélas son génie précoce est trop provocant. Ses professeurs le prennent en grippe: "C'est bien le diable qui vous a chié dans mon école!" gémira l'un d'entre eux.
Son trait psychanalytique exprime certainement déjà toutes ses névroses, et expose de la plus crue et impudique des façons les rapports troubles de l'humain à son corps, à la sexualité et à la mort.
Sa peinture fait peur, dérange, elle est taxée de pornographie. On aperçoit, il est vrai, par-ci par-là quelque lèvre étonnement rouge au détour d'une cuisse naissante ou d'une jupe relevée. Ce n'est pas une coquetterie d'artiste. Les attributs sexuels jaillissent sous l'oeil du spectateur surpris. Mais l'on est aussi choqué par ses personnages aux membres anguleux, aux os saillants, aux proportions exagérées comme déformés de l'intérieur par une terrible maladie.
Les plus inquiétants, les plus perturbants à observer sont les portraits qu'il fit de sa petite soeur, et plus généralement des autres enfants et adolescents. Un bébé violâtre est réputé particulièrement effrayant. Vie, sexualité et mort, je me répète, c'est bien: c'est une obsession.
Les jeunes filles sont tragiquement maigres. Leurs corps maladifs, frêles, souvent opalins, semblent portés par une sensualité à tout le moins embarrassante pour quiconque restreint sa libido au cadre légal. Vingt-trois jours de prison.
Mais Schiele ne peignait pas que des modèles décharnés nourris exclusivement de racines atrophiées. Certaines de ses toiles transpirent de vitalité, de fougue -généralement dans l'acte d'amour- les courbes anatomiques se dissolvent dans les plis des draps, la symbiose des corps et du décor y est manifeste.
Et puis il y a ses paysages, ses vues aériennes de petits bourgs dont les toitures géométriques et interminables annoncent l'abstraction qui est en marche à quelques centaines de kilomètres plus à l'Est. Il se dégage de chaque toile de Schiele, une sourde impression de puissance cachée, que ce soit dans ses représentations d'acte masturbatoire, un pont, des maisons, ou bien ses portraits. Quelque chose semble gronder aux tréfonds de ses constructions graphiques, dans la superposition des couleurs: Schiele est bien un Autrichien, un germanique prenant racine dans le mysticisme tellurique propre à cette culture.
Exceptionnellement, une toile de Schiele prêtera à rire, c'est qu'on l'aura disposée à l'envers, le bas en haut, ou que l'on repensera à une bonne blague n'ayant aucun rapport avec l'oeuvre exposée.
Dieu, un rien jaloux, il faut bien le dire, refusa d'attendre de lui qu'il se suicidât. Trois jours après le décès de sa femme emportée par la grippe espagnole, Schiele fut appelé au même prétexte à retourner dans les Limbes. C'était le 31 Octobre 1928, c'est con, à 18 jours près il aurait vu le premier Mickey Mouse. Dieu ne l'aimait vraiment pas.