Chroniques acides et amours incontrôlables. Nouvelles, poésies, roman
La Demi-Mesure
Vlad était surexcité. Ses yeux énormes menaçaient de s'énucléer d'eux-mêmes. Ploc ploc. Je m'attendais à les voir rouler par terre. Je surveillais, au cas où. Il est géant, Vlad. Sec comme une baguette de la semaine dernière. Sec, crasseux et un peu puant, mais ça c'est commun à la moitié de mes potes. A 15h il tenait déjà une forme exubérante, la bouche grande ouverte, il arrivait pas à la boucler. Il tourne pas à l'eau, Vlad. Mais qu'est-ce qu'il tourne, putain! fatiguant. De mon pc à mon fauteuil à la fenêtre, tout ça dans un même et unique mouvement. Un quart d'heure qu'il est chez moi et il a déjà tellement raconté de trucs et brassé de vent que je me souviens de rien. J'aimerai le harponner au fauteuil, mais il bouge trop, impossible de viser.
"Alors, la musique?! t'as des plans?
"Non. Je cherche pas.
"Moi je joue au XXXX et puis deux jours après au ZZZZ et la semaine prochaine...
"Super, Vlad. Tu veux boire un truc? thé, café?
"Allez, un thé, je dis pas non."
Je vais faire bouillir de l'eau. Quand je reviens au salon, il a ouvert un petit képa sur ma table et écrase une poudre blanche avec une carte (ben tiens, je vois). Il fait deux traits à relier Paris-Bogota sans escale.
"Vlad, tu sais bien que je prends plus rien...
"T'inquiète Coco, j'ai deux gouttières!"
Me voilà rassuré. Il aspire sa coke. PFFRRRT PFFRRRT. L'eau boue. Pendant que je suis dans la cuisine:
"Putain, je t'ai pas raconté! L'histoire de ouf! tu vas penser que je suis taré!
"C'est déjà le cas.
"Non mais là, attends! Bon, tu te souviens de Cassandra? La petite meuf trop mimi avec de grosses loches qui me colle tout le temps?
"Oui c'est vrai qu'elle est jolie, et qu'elle a des arguments qu'on rate pas.
"Ben je sais pas si tu as remarqué mais elle a un vice: elle ramasse mille merdes dans la rue. Une vraie pie, et pas que le brillant, elle ramasse n'importe quoi, la moindre merde. C'est une artiste un peu tapée, tu sais genre arte povera, elle fait des machins, des sculptures avec tout et n'importe quoi du moment que ça provient d'ordures.
"Je savais pas. Mais j'aime bien le principe, pas novateur, mais sympa.
"Ouais, sauf que quand elle est sur Avignon, c'est moi qu'elle squatte, donc c'est chez bibi que finissent tous ses détritus d'artiste. J'essaie de trop rien dire parce que j'aime bien me la taper, mais quand même, ça m'encombre, je te dis pas!"
Il ressort sa carte et recommence à broyer sa coke pâteuse. Il lève un oeil vers moi en guise de proposition muette. Muette dénégation. Il reprend:
"L'autre soir, en pleine nuit, je sais plus, ça lui pète, elle sort faire la tournée des déchets. Et putain, elle reste un bail dehors, tellement que j'ai le temps de m'inquiéter tu vois. Cette conne avait laissé son tél chez moi.
Je siffle.
"Va au bout s'te plait, je décroche là.
"Bon ça faisait deux heures, j'me dis ça craint. Je sors des fois qu'il lui soit arrivé du vilain. Je vais gratter dans les coins où y'a des tas de poubelles. Et ouais, je la vois devant une belle petite décharge de rue, avec à ses pieds des cartons tout cons, sauf que ça faisait style poupée russe, y en avait cinq ou six chacun deux fois plus petit que le précédent, et tout bien rangé par ordre décroissant. Là je me dis, putain elle a vrillé total, en plus elle était carrément émerveillée, limite en transe, elle lâchait des petits 'oh oh!' comme si elle prenait son pied tu vois..."
Ah les drogués, ils ont toujours de sacrées histoires, je me ressers du thé. Lui n'y avait presque pas touché. Pourtant la coke ça donne soif...
"Vlad elle me fait, je crois que j'ai trouvé un truc dingue... regarde, et elle me montre c'qu'elle a en main... C'était en forme de tranche de courge mais brillant, comme chromé, tout étincelant. D'après elle, c'est ce machin-là qui avait multiplié les boîtes en carton, en en faisant des plus petites à chaque fois.
"Mon pov' Vlad, faut arrêter les acides, t'es complètement barré".
Il me renvoie un sourire, genre très sûr de lui, un peu provoc' et énigmatique.
"C'est elle qui paraissait dingue, en plus de l'excitation, pas tranquille, quoi, comme si ça carburait bizarre dans sa cervelle. J'ai flippé, je l'ai ramenée chez moi. Sur le trajet elle disait rien, elle gardait les yeux écarquillés, et la main crispée sur sa courge chelou. A chaque fois que je lui parlais, elle répondait 'je comprends pas, je comprends pas...'"
Je me roule une bien grosse clope, parce que je sens que la chute va faire mal, et qu'en plus ça risque de prendre du temps à venir.
"Je me suis rappelé d'Hoffmann et de son intox au lsd quand il l'a découvert, tu sais on dit qu'il s'est bu du lait, que c'est un anti poison, donc j'ai fait chauffer du lait.
"Du lait chez toi? T'avais baisé une vache la veille?
"Très drôle. Tu sais elle parlait toujours pas, et quand je lui demandais si ça va, elle me fixait un moment avant d'me faire 'oui, oui', ou pour le lait, quand je lui propose, elle me fait 'ok, ok'...
"Tripée, quoi, la cervelle trempée à l'acide...
"Elle jurait que non! Mais surtout, elle répétait tout en double! C'était ça le plus étrange! Et sa courge là, elle s'y accrochait, putain! pour la lui faire lâcher il a fallu que je la cajole, que je jure dix fois de lui rendre! Je sais, ça parait vraiment con, mais j'ai testé tu vois, on sait jamais. Il me restait deux traits de coke et j'ai pointé la courge dessus...
"Waa, vas-y, fais moi rêver. Il s'est rien passé c'est ça?
"En fait, non. Mais elle elle était en boucle: 'Ca divise par deux, ça divise par deux'. Je lui ai rendue sa courge pourrie. Et là tu vas plus me croire...
"Je crois bien que non.
"Elle l'a pointée sur la coke et on s'est retrouvé avec un trait en plus, elle l'a refait, et encore un demi trait en plus. Au bout d'un moment ça faisait que des poussières. J'ai voulu la reprendre pour réessayer, en faisant un gros tas tu vois, pour contourner le problème de la division...
"Ben, oui, pas con le Vlad.
"Elle s'est jetée sur mon bras et m'a mordu!
"Oui, deux fois."
Il relève sa manche, et sur son avant-bras, on voyait, aussi nettement que deux sourires, deux empreintes de dentition qui avaient dû aller jusqu'au sang, et qui là, avaient commencé de cicatriser.
"Faut dire que si ce machin peut tout diviser par deux, que tu t'occupes que de ta coke, et pas, au hasard, de la faim dans le monde, ou de la bite de Rocco Siffredi, du salaire du président, ça mérite bien quelques morsures, je la comprends moi.
"C'était mon premier essai! Et puis ça a pas marché avec moi. Je lui ai demandé de faire ça sur un billet de vingt.
"Et?
"Ben ça nous a pondu un demi billet de vingt.
"Ah oui, c'est con.
"Je te le fais pas dire.
"Ca faisait 'shlouf' à la création?
Il rit.
"Non. Après ça, elle s'est enfermée dans la salle de bain avec sa courge.
"Logique, elle voulait des demi seins, un demi clitoris, un demi rideau de douche...
Il fait une moue de dépit.
"Presque... j'ai retrouvé un demi savon, un demi balai de chiotte... Mais elle en est sortie encore plus folle. Ses phrases voulaient plus rien dire, tous les mots par deux, les syllabes par deux. Ca me rappelait l'AVC de ma tante. Son centre du langage avait fusionné quoi. Et elle s'est tirée! en laissant sa veste et tout, elle s'est tirée comme ça, d'un coup en sortant de la salle de bain! J'ai voulu lui courir après mais elle bombardait! Elle courait deux fois plus vite que moi! Je suis remonté et j'ai regardé dans ses poches et il y avait un mot qui disait, et pas écrit de sa main, je te jure je connais son écriture, un truc genre: 'c'est une demi mesure, ça peut diviser par deux, ou multiplier'. Multiplier!!! Tu te rends compte! Elle me l'avait caché!
"Ou elle y était pas parvenu. Ou elle l'avait pas lu, ou je sais pas moi, ouais, elle te l'a caché. Déjà faire un double à demi, c'est pas mal... Tu l'aurais peut-être butée sinon...
"Tu parles! J'ai pas pu m'en servir, y'a qu'avec elle...
"Ouais, tu dois être trop bête. C'est vraiment dommage, tu aurais pu devenir deux fois plus riche que Bill Gates, faire une planète deux fois plus grosse que Jupiter , être deux fois plus intelligent, avoir quatre cul, ou un cul quatre fois plus gros (ça lui ferait pas de mal, il a un cul
minuscule!), baiser deux fois mieux... Et t'as eu aucune nouvelle d'elle? C'est mort là?
"J'aurais pu faire tout ça. Peut-être. Oui elle m'a envoyé un texto une heure après. Ca racontait que c'était trop craignos de tout multiplier par deux ou diviser, pour les idées, les concepts, que ça lui bouffait la pensée à chaque fois, qu'elle avait pas prévu qu'un pouvoir pareil existe et qu'elle s'en débarrassait définitivement."
J'ai rigolé. Il a rigolé.
Il m'a demandé comme une affirmation:
"Tu me crois pas, hein?
"Non, pourtant c'est le genre d'histoire que j'aimerais bien croire".
J'ai raccompagné Vlad à la porte, et il m'a fait, d'un sourire complice:
"Bye bye".