Céline, le plus infect des génies, le plus grand, peut-être, littérateur depuis... peu importe ! Suffit de le lire un peu pour voir. Chacun se fait son idée, là n'est pas la question. Par contre, ce qui est notable, c'est que dans le genre maudit, il a explosé tous les plafonds. On en est gênés, surtout en France d'ailleurs. Faut dire qu'il ravive des sales trucs et pour ça il sera jamais question de pardon ni d'absolution ni quoi ou qu'est-ce : son âme ne sera jamais tranquille. Et le mériterait-elle ? Mais on s'en fiche aussi, nom de Dieu. Ce qui compte, c'est l'œuvre. Et justement, l'œuvre non plus ne sera jamais tranquille. Et c'est bien normal, nous sommes des jeteurs d'anathèmes.
À longueur de pages et d'interviews Céline ne fait qu'une chose : montrer toute la crasse humaine, et la sienne qu'il n'a jamais cachée. On lui demande pourquoi il s'est fait médecin, il répond « si il [l'Homme] souffre il va être encore plus méchant qu'il n'est d'habitude ». Voilà. Céline est un homme effrayé. Et c'est par l'effroi que son génie va lui tomber dessus. Et par ce même effroi qu'il va se maudire, et maudire avec lui toute sa littérature.
À l'école on apprend « Le voyage », facile, « Le voyage ». C'est un Céline pacifiste, qui dénonce la bêtise de la guerre. Prévert aurait presque pu être plus violent, ou Boris Vian. Le vrai Céline est ailleurs. Il est venu après « Le voyage », et c'est tout le problème. Ah ! S'il nous avait digéré sa petite déconvenue du Goncourt donné à l'illustre Mazeline, et pondu un second voyage dénonçant les atrocités insupportables du rhum des foins, il l'aurait eu son Goncourt. Les tartuffes de l'Académie lui aurait refilé, et on aurait perdu Céline, le vrai, celui qui est revenu différent du Voyage, et de Russie. Lui-même rejetait presque son premier bouquin, au succès phénoménal : c'était encore de la littérature. C'était encore des « phrases » comme le lui défendait son grand-père : « Enfant, pas de phrases ! ». Il finira par le prendre au mot, par déstructurer la grammaire. Et c'est là que l'affaire, le processus devient intéressant.
Le style de Céline commence vraiment avec « Mort à crédit ». Les phrases se font bien plus courtes, véhémentes, exclamatives, mais on n'est pas encore dans l'instantanéité de la chronique, formes que prendront ses futurs romans, dont « Guignol's band » où Céline explose proprement la littérature. « Je veux rendre les autres illisibles » disait-il. Bien. En regardant les dates de parution de ses fameux pamphlets, ceux-là mêmes qui le voueront aux gémonies éternelles, on remarque que le premier d'entre eux « Mea Culpa » est de la même année que « Mort à crédit ». Il y dénonce le communisme. On peut donc le lire sans se cacher. Mais il y dénonce aussi la crédulité de l'Homme, à qui on vend n'importe quoi tant qu'on lui dit qu'il est beau, tout plein de bonté à l'intérieur et que ça ira mieux tout bientôt grâce au niveau système. Le bougre de Céline y est encore parfaitement lucide. Je veux dire que son délire judéophobe (pardonnez le néologisme, mais il me semble plus adapté que le banal « antisémite ») ne lui avait pas encore gangrené la caboche. De toute manière on ne lit pas – ou plus – Céline pour ses opinions politiques. Là-dessus ce n'était pas un cador. Lui, ce qu'il avait comprit, c'était l'Homme. Mais revenons au style. À sa « petite musique ». La transformation est opérée dans « Mort à crédit », mais elle ne finira sa mue qu'un peu plus tard. Tout s'éclaire dans « Guignol's band ». Or, entre la rédaction du second roman et de « Guignol », il y a les pamphlets. Les pires pamphlets. « Bagatelle pour un massacre », « L'école des cadavres » et « Les Beaux Draps ».
« [...]À partir de la semaine prochaine, Gutman, après le terme... je ne veux plus travailler que pour les danseuses... Tout pour la danse ! Rien que pour la danse ! La vie les saisit, pures... les emporte... au moindre élan, je veux aller me perdre avec elles... toute la vie... frémissante... onduleuse... Gutman ! Elles m’appellent !... Je ne suis plus moi-même... Je me rends... Je veux pas qu’on me bascule dans l’infini !... à la source de tout... de toutes les ondes... La raison du monde est là... Pas ailleurs... Périr par la danseuse !... Je suis vieux, je vais crever bientôt... Je veux m’écrouler, m’effondrer, me dissiper, me vaporiser, tendre nuage... en arabesques... dans le néant... dans les fontaines du mirage...[...] »
Ce morceau de dialogue est extrait de « Bagatelle pour un massacre ». Et il est magnifique. Et tout le style de Céline est là, et tout l'homme aussi. De son aspiration absolue à la légèreté, la dissolution de l'être – si lourd – dans le néant, la poésie du bonhomme, comment il a massacré la phrase pour en extraire la substance : l'émotion, et pour finir toute la pourriture maladive de Céline. Pour résumer à ceux qui n'auront ni l'audace ni le plaisir de se risquer à lire pareil ouvrage, la bagatelle, on dira que c'est les juifs : rien, pas grand-chose, et le massacre c'est celui à venir, de la guerre qui se prépare, une guerre qui selon Céline ne se fera que pour sauver des juifs.
Et nous y sommes. Dans la liberté d'écriture propre au pamphlet le style de Céline vient au monde. Dans l'horreur de ses élucubrations hallucinées (car Céline y mélange comme c'était la mode à l'époque le juif et le maçon, puis les éditeurs, et pour finir tous ceux qu'il n'aime pas seront taxés de « juifs »), le vrai style de Céline éclot. L'innovation totale. La phrase, le langage écrit, bousculés, renversés, mis à terre. Le génie est là. Il est né de l'effroi et du délire causé par cet effroi. Et c'est en ça que Céline est un Homme avec un grand H, terrible, pathétique et tragique. En un mot : magnifique.
