Le truc le plus dingue qui me soit jamais arrivé a débuté par la situation la
plus banale possible : j'étais en terrasse du RADAR, à me faire rembarrer par une petite nana avec qui j'y allais un peu fort dans le « rentre-dedans ». C'était une après-midi au
temps indéterminé, peut-être bien qu'il y avait du vent ; il y a toujours du vent « en » Avignon.
Donc, pendant que selon certains critères je me ridiculisais avec une
pimbêche trop fière, je vis arriver Alien, un autre écrivain-poète du RADAR, lui aussi totalement chtraqué. Ses yeux de zombi insomniaque, enfoncés très loin dans ses orbites donnaient
l'impression que ses mâchoires, toutes dents dehors, allaient fondre sur vous ; ça lui donnait vraiment une gueule d'Alien. C'était pas très sympa de l'appeler comme ça, mais il le prenait
pas mal.
« Ah ! Ben, j'te cherchais ! » qu'il me fait, à dix pas,
en fonçant sur nous, la table, la pimbêche et moi. Il affiche un sourire abominable. On s'attend, la fille et moi, à ce que des vers luisants et des scarabées crevés s'échappent de sa bouche,
pour en fuir.
En tout cas, il a l'air super content, ravi de me trouver ; je sais pas
encore pour quoi, mais je crains que ça soit vraiment débile. S'il avait découvert la pierre philosophale, il paraîtrait pas plus exalté. Bon, quoi qu'il en soit, il me tirait du merdier, et ça,
c'était cool.
Il me salue, inflige à Pimbêche son sourire à refiler des boutons aux
spectres de la nuit, et s'assied. Direct, il raconte son histoire. L'affaire semblait si capitale que même Greluche est restée pour entendre le topo.
Un de ses potes, un agrégé de Lettres Modernes, qui était également une
pointure en informatique et en électronique, était à deux doigts de mettre au point une machine absolument sidérante, un programme en fait, dévolu à une seule tâche : écrire des poèmes. Oui
oui : écrire des poèmes. Ça c'est de la révolution ! Steeve Jobs aurait plus qu'à vendre des cartes postales musicales au marché de Noël.
Un ange mécanique passe.
Je suis songeur, dubitatif mais songeur, parce que je sais qu'Alien est pas
vraiment un blagueur dans l'âme. Je plaisante un peu, mais Alien me resitue immédiatement. C'est pas de la farce, il y croit vraiment, le mec.
Crouic crouic, l'ange mécanique repasse.
Pimbluche, qui jusque là me prenait juste pour un gros lourdeau, mais pas
pour un débile, me demande pourquoi ça m'intéresse une telle connerie. « Moi aussi j'écris des poèmes. ». Elle explose de rire, un rire comme un couperet, ironique et méchant, nous
traite de cinglés -ou de je sais plus quoi de plus « djeun's »- et puis se tire pour aller se faire percer les tétons ailleurs.
« Je te jure, c'est incroyable ! Mon ami est à la fin de la
programmation, faut vraiment que tu voies ça ! J'ai rendez-vous dans vingt minutes, tu viens avec moi ? »
C'est comme ça que je me suis retrouvé chez Ludwig. Ludwig est un génie, un
vrai, plus siphonné que Louis II de Bavière, aussi grand, aussi classe, bref, un aristocrate. Sa fougueuse chevelure philosophique devait refiler des orgasmes à toutes ses élèves rien qu'en
scintillant sous les néons. Et il nous accueille comme des ambassadeurs : thé, café, vin, whisky, cognac, armagnac, petits gâteaux, y avait qu'à se servir. Ça doit bien payer, prof
agrégé.
Sa bibliothèque était un émerveillement. Rien à jeter. Et des belles
collections avec ça ! Intégrale d'Artaud, de Céline, Fante, Miller, Hemingway, Dostoïevski ! Aucun bouquin ou auteur vraiment contestable, que du bon goût ! Des Pléiades, des
éditions originales ! Et rien ne manquait, même parmi les plus récents ou les moins estimés : les Claude Lepetit, les Rictus, les Tool, les Egolf, tous trouvaient leur place dans ce
panthéon. Dès que je pensais à un titre, en cherchant bien, je le trouvais, et classé par ordre alphabétique ! À la limite du flippant.
Donc voilà, on était comme des pachas, comme des princes, chez l'esprit le plus cultivé de la ville, dans ses
fauteuils en cuir, à faire connaissance en savourant du thé de Chine. J'étais sous le charme. À main gauche, j'avais vue sur sa cédéthèque. C'était la même limonade. Tout ce qu'on imagine
entendre chez un homme de qualité attendait là, bien rangé, dans un joli meuble en noyer. J'avais jamais vu ça. Gong, Magma, Zappa, Janis Joplin, Nina Simone, Bowie, Nick Cave, Joy division, tout
le Grunge, Ferré, Thiéfaine, Noir Désir, Têtes Raides... impossible de tout relever. Étourdissant. D'un autre meuble, celui dédié au Classique, il tira un cd de Satie. Gnossienne numéro 1, pour
commencer. Je remerciai Dieu que ce type ne fût pas une femme : j'avais pas prévu de tomber amoureux ces jours-ci.
C'est Alien qui lança le sujet :
« Alors, tu nous la montres ta merveille ? »
Sans se faire prier, Prince Ludwig nous amena dans son bureau, presque aussi spacieux que le salon, mais dans un
état de bordel digne d'un garage automobile.
Sur un grand plan de travail gisait une sorte de cadavre informatique éviscéré, tous intestins dehors, plein de
fils hirsutes de partout, des barrettes de mémoire greffées dans toutes les directions, et qui faisait plutôt figure de décharge que de machine révolutionnaire. Finalement, ce truc avait bien la
gueule d'un prototype. Il alluma le bazar.
« Mais bon, c'est encore la genèse, là. J'en suis à lui faire avaler des pages et des pages de poèmes, les
périodes, les mouvements ; il me reste encore à coder au niveau de l'adaptabilité, de son intelligence artificielle, quoi. Je voudrai arriver à quelque chose de proche des ordinateurs
quantiques, qui dépasse le binaire, qui considère le principe d'incertitude. »
La machine s'ébranlait. Elle semblait mâchonner des graviers en crachant de petits flashs bleus, verts,
jaunes... ça prenait du temps.
Je hasardai une question un peu terre-à-terre, à des kilomètres de ses problèmes quantiques :
« Comment tu t'y prends pour lui faire bouffer tous ces textes ? Tu télécharges ? Ça doit prendre
des heures, rien qu'à les dégoter sur le net...
- Quand j'ai pas, oui, sinon je scanne ce que j'ai. Il reconnaît les caractères et retranscrit dans un langage
spécial que j'ai créé pour lui. Mais le truc, c'est qu'il y a pas besoin des œuvres complètes pour qu'il assimile la technique d'un poète et la mécanique de son écriture. Quelques textes bien
choisis suffisent. »
Le terme « bien choisis » m'aurait fait tiquer dans la bouche de n'importe qui d'autre, mais là, vu la
tronche qu'était ce bonhomme, je me suis dit qu'on pouvait lui faire confiance.
« La semaine dernière, j'ai fait Shakespeare, Byron, Blake, des tankas, haïkus et
senryû. Là, je viens de finir Aloysius Bertand, Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud. Il me reste les modernes avec quelques Surréalistes, des Russes comme
Tsvetaïeva... Les seules œuvres que j'ai tenu à injecter en intégralité sont l'Iliade et l'Odyssée, parce qu'on dit que tout est contenu dans Homère. Enfin, j'ai espoir d'avoir terminé dans trois
ou quatre jours. »
Dommage. Il n'y avait donc encore rien à lire du plus grand poète de tous les
temps. Ludwig refusait de tenter ne serait-ce que la composition d'un tout petit haïku de rien du tout. Ce cher petit devait finir ses études. Et puis il manquait aussi un peu de programmation.
Bon. S'agissait d'être patient.
Fin du jour I.
Le lendemain, c'est Ludwig qui m'appela directement, dès le début de soirée.
Il m'offrit de venir boire l'apéro chez lui. Il avait bien avancé, et voulait me faire voir quelque chose. Quand on connaît l'armoire à alcool de Ludwig, refuser un apéro là-bas est le genre
d'acte capable de nous hanter pendant des semaines. Et puis je voulais voir les avancées du monstre.
Les détails concernant « l'adaptabilité » ont été réglés.
Le Programme Rimbaud (c'était le nom du projet, un peu nul selon moi, mais c'était un nom temporaire) était maintenant capable de remplir des grilles de
mots fléchés, de mots croisés, ainsi que de corriger des alexandrins boiteux, ou octosyllabes, ou de n'importe quoi de métrique sans perdre ni le sens, ni la beauté, ni s'éloigner du style de
l'auteur. Ludwig scanna trois grilles de mots et en moins d'une minute -je vous jure ! son monstre avait tout rentré, sans la moindre erreur.
Ludwig et moi, on était comme fous, enivrés au plus haut point, limite
hystériques. On trinqua à son génie et aux futurs prix qu'il allait recevoir grâce à son abomination.
Ensuite, il est allé chercher sur mon blog quelques sonnets aux vers
claudiquant (je suis très fort pour ça) et plus rapidement que va mon œil pour décider si une fille a un joli cul ou non, Frankenstein en souligna les maladresses. « Make
correction ? » « Yes », et voilà que mes sonnets passaient pour du Charles ou du Arthur, ou ne mourraient pas de honte devant la comparaison : du lait sur de la
crème !
J'avais l'impression de voir la naissance du machin qui nous reléguerait tous
au rang de fossile de stylo bille, l'avènement de la première bombe atomique littéraire, et que plus rien ne pourrait être comme avant. C'était aussi angoissant qu'excitant. On s'est grave pris
au jeu, on a fait corriger presque tous mes poèmes, et le résultat fut effrayant de justesse. Je me sentais quand même un peu vexé. Mais bon, merde ! C'est un ordinateur, bordel !
Normal qu'il soit plus malin que moi, y avait pas à se mortifier : moi j'ai mes états d'âme, ma souffrance d'humain, lui c'est qu'un amas de circuits imprimés gorgé de fulgurances
mathématiques.
Il ne nous restait plus qu'à fêter la mort prochaine et annoncée de tous les
poètes et romanciers. C'est ce qu'on a fait, en torchant le cognac et l'armagnac. Puis une des élèves de Ludwig est arrivée. Le genre à me donner envie de passer l'agrégation. Fine, sexy, en
jupette, bas et tout le tremblement. Ludwig insista pour que je reste, mais je voyais vraiment pas pourquoi, et même en faisant un effort d'imagination, je trouvais que ça faisait bien trop
d'émotions pour un seul soir. Et j'avais envie d'écrire sur la fin de la poésie, ça me semblait un thème valable. Une fois chez moi, j'ai essayé. Ça donnait rien. J'ai jeté.
Fin du jour II
Gros trou noir.
Fin du jour III.
DRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIINNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNGGGG ! Toutes les
banshees du monde, réunies au stade Vélodrome un soir de victoire de l'OM sont plus supportables que ma sonnette. Surtout avec une telle gueule de bois. Nu et noir, je passai ma tête à la
fenêtre. Qui ose ?
C'était Rachel. Une punkette très mimi, bien qu'un peu surchargée, mais
excitante, avec les « dents du bonheur » et une bouche à inviter aux plus beaux voyages maritimes, un bonheur de fellation, peut-être. Bref, elle était au bas de chez moi, avec son
sourire à interrompre net une guerre mondiale.
« Salut Ben ! Tu m'invites à
manger ? »
Ben voyons. C'est le coup de la princesse qui en embrassant le vilain crapaud
le transforme en prince charmant. Son sourire, ses yeux qui pastillent avec des cils tout autour...
« Monte... »
On avait jamais couché ensemble, mais on s'était jurés de le faire. En
attendent, il arrivait qu'on se bécote. Non, en fait, je lui avais dit : « Un jour, on baisera PAS ensemble ». Voilà ce que j'avais dit. Je trouvais ça subtil, prometteur. Et
ça fonctionnait : on avait toujours pas baisé. En fait, elle écrivait aussi (à croire qu'on écrit tous au RADAR), et lisait beaucoup, avec une bonne vision de la chose. Un regard assez
fiable en matière de poésies et de romans. Rachel avait même été publiée dans son adolescence pour des nouvelles super trashs.
« Heureusement que je peux compter sur des gens comme toi en ce
moment ! J'ai pas une thune, ma meilleure amie me fait de vrais coups de pute et mon mec arrive même plus à me faire jouir... »
Rachel, c'était un peu Cosette, mais croisée avec Catherine M. À dix neuf ans,
elle connaissait la queue de plus de cent mecs, voire deux cents : le compte donnait le vertige. À raison de deux par mois depuis ses quinze ans, ça devenait vite prodigieux. Mais nous, on
niquait « dans le cerveau », c'était son expression.
Tout en bouffant les trucs pas moisis de mon frigo, je lui racontai le
phénomène du moment : Le Programme Rimbaud. Ça l'éclatait cette idée. Elle voulait absolument voir ça. En vrai, parce que j'avais beau lui
assurer que c'était pas des conneries, que la machine existait VRAIMENT, lui décrire le genre de bonhomme génial qu'était Ludwig, même si je paraissais sérieux et convaincu, c'est pas le genre de
trucs qu'on peut croire sur parole. Aucun soucis, je lui offris de venir avec moi, là, dessuite, dès qu'on aura « pas baisé ensemble ». Elle se marre, a bien envie de voir cette chose,
mais pas maintenant, elle a un rencard, d'ailleurs merci pour le repas, mais là elle doit filer.
J'avais quatre messages de Ludwig sur mon tél. Tout était prêt. Fébrile, je
prends mon cuir, des clopes et un rouge pas dégueu (histoire de pas abuser de la gentillesse de mon hôte) et je trace en direction du futur -et perpétuel- Prix Nobel de Poésie, qu'il allait
falloir inventer pour l'occasion.
La machine avait fait des progrès. Et pas qu'en poésie ! Elle était
maintenant présentable, plus ramassée, avec des caches sur les circuits ; tout cela était plus digne de l'engin. Surtout, chose étonnante, elle possédait désormais une sorte de réservoir
avec un liquide brunâtre à l'intérieur. Ludwig avait dû sniffer toute la coke d'Avignon : ses yeux turgescents, rouges, fous, menaçaient d'exploser et de rouler par terre à tout
instant.
« Alors, que je demande ?
-Assieds-toi. »
Je m'assieds.
« Ô Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps, peux-tu, s'il te plaît,
composer un pentasyllabe sur... » Ludwig me jette un regard qui appelle à l'aide, mais je bronche pas, absorbé par la scène, alors il enchaîne comme il peut : « … sur la fuite du
temps. »
Je relève :
« Ô Le Plus Grand Poète De Tous Les
Temps ? »
La façon avec laquelle Ludwig plante ses yeux injectés de sang dans les miens,
sabre mon ironie de sa gravité, me fait comprendre que c'est pas le moment de la ramener. Ok. Je ferme ma gueule. Je patiente.
Deux minutes de crissement de silice et de GRRRR GRRRR mécaniques plus tard
(je note que le liquide est un peu descendu aussi...), Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps déclame son pentasyllabe sur la fuite du temps.
C'est tellement poignant, tellement juste, plein de détresse et de
contemplation poétique que Ludwig et moi on chiale comme des gosses à qui on a retiré leurs cadeaux de Noël. Sans déconner, Leopardi et son Infinito, à coté, ça fait figure de déprime adolescente écrite en descente d'amphétamine. Je nous sers deux verres à ras-bord de rouge, pour encaisser le coup. On refait
l'expérience trois ou quatre fois, sur des thèmes différents, et ça loupe pas, Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps nous fout sur les genoux. Je suis scié, j'essaie de reprendre mes esprits, de
comprendre.
« C'est quoi le réservoir ? du jus de
Muse ?
- Oui, je bois, ET ALORS !? »
J'en reste coi. Pétrifié. Ludwig est complètement dépassé. Il m'emmène dans la
pièce d'à côté.
Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps voulait une petite nana. Pour lui.
D'après Ludwig, il avait compris que nous, les êtres humains, on écrivait de la poésie juste pour ça, donc qu'il n'y avait pas raison : lui aussi y avait droit.
Je repense à Rachel. Elle fera parfaitement l'affaire. J'en informe Ludwig. Le
pauvre est plus capable de prendre une seule décision. Je prends les choses en main. Va pour Rachel.
Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps, Ludwig et moi, on a discuté une bonne
heure en tombant deux portos avant que Rachel arrive. Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps avait cette diction hachée qu'ont tous les programmes avec fonction vocale, mais ça restait supportable
dans le dialogue.
Une fois avec Rachel, Le Plus Grand Poète De Tous Les Temps exigea qu'on les
laissât seuls à seuls, tous les deux. Ce que je comprenais. L'inventeur et moi, sommes allés se tasser dans une autre pièce. Pendant un long moment, on a devisé sur le futur, sur les monumentales
intrications philosophiques qu'une telle invention causerait sur le devenir de l'Homme. Sur la pensée, la conscience, l'Art, ou même l'argent -et putain ! y avait de quoi choper le tournis.
D'ailleurs, Ludwig était tout à fait saoul, il maintenait à grand peine ses coudes sur ses genoux. Ce qui nous fit réagir ressemblait aux râles de quelqu'un qu'on étouffe.
Dans le bureau, Rachel était à demi nue, en train de se pignoler férocement
dans la lumière glauque et lubrique du Plus Grand Poète De Tous Les Temps. Lui, il gueulait des trucs pornos que j'aurais jamais osé écrire, et à peine dire tout bas à l'oreille d'une femme.
Rachel n'arrêtait jamais, frénétique, comme s'il lui était impossible d'aller jusqu'à l'orgasme, mais que, possédée, elle ne se contrôlait plus. Tendue comme un arc, elle enfournait les doigts de
sa main droite dans ses deux orifices contigus alors que sa langue léchait ceux de sa main gauche. C'était d'une violence sexuelle proprement effarante.
Un peu gêné de troubler cette intimité, je m'avançai tout de même vers Le Plus
Grand Poète De Tous Les Temps parce que j'avais l'impression qu'il voulait me dire quelque chose. C'était plus fort que moi. Ludwig ronflait maintenant, son corps avait glissé, formant un angle
droit entre le mur et le bureau.
Sur l'écran crépitant du Plus Grand Poète De Tous Les Temps clignotaient ces
mots de détresse :
« Fais quelque chose ! J'ai pas de queue, pas d'organe pour la
toucher ! Fais quelque chose, je t'en prie ! »
Alors j'ai fait quelque chose. Bien sûr, Rachel avait besoin d'aide, une aide
organique, humaine, j'avais un peu pitié d'elle. Mais j'avais encore plus pitié de lui, l'impuissant, je voulais pas lui infliger de voir ça. Je ne pense pas que c'était ce qu'il souhaitait. Et
puis, j'avais une parole à tenir vis-à-vis de Rachel : un jour « on ne baiserait pas ensemble ».
J'ai soulevé tous les caches, retiré le réservoir et l'ai vidé sur les puces,
sur les circuits, j'ai arraché et déchiré tous les fils que j'ai pu, et j'ai balancé la tour par la fenêtre. Ça fumait, ça puait le plomb et le plastique fondu.
Rachel dormait maintenant. Sèche. Affalée. Encore un peu tordue par le
supplice qu'elle venait d'endurer, un supplice de luxure digne de la Divine Comédie. Ludwig ronflait très fort.
Sur l'écran, qui s'éteignait lentement, était affiché, en
rémanence :
« Merci mon pote. »
Fin du jour IV et du Plus Grand Poète De Tous Les Temps.